Assise de François par François Cheng

de l’Académie française

Avec l’aimable autorisation de Etudes Franciscaines, Nouvelle série 5, 2012, fascicule 2

J’ai eu le privilège de choisir, à un moment clé de ma vie, mon propre prénom. C’était en 1971, lors de ma naturalisation. À cette occasion, selon la loi française, le naturalisé a le droit d’opter pour un prénom autre que celui qu’il porte depuis sa naissance. S’est imposé à moi, sans que j’aie eu à réfléchir, le prénom François. Celui-ci, certes, a le don de signifier « français », ma nouvelle citoyenneté. Mais la raison plus déterminante a été que dix ans auparavant, en 1961, j’avais fait la rencontre du frère universel que tout l’Occident connaît, et en qui tout être même venu de loin peut aussi se reconnaître : François d’Assise. J’étais alors un jeune homme en « perdition ». Depuis mon arrivée en France à l’âge de vingt ans, tout au long des années 50, en raison de mon exil et de mon manque de maîtrise du français que je commençais seulement à apprendre, – alors que le désir enraciné en moi depuis l’âge de quinze ans était l’écriture – je connus la solitude extrême et l’extrême dénuement. L’angoisse existentielle m’étreignait en permanence. Me harcelaient des interrogations d’ordre métaphysique. Qui suis-je ? Que devenir ? Comment me frayer un passage sur le dur chemin de la vie, ne serait-ce que pour survivre ? Malgré mon ardent élan vers la vie, un état de désœuvrement, né de toutes les blessures reçues, troublait mon horizon, me plongeant souvent dans le désespoir. Eté 1961. La possibilité de faire partie d’un groupe qui allait effectuer un voyage à Rome et à Assise me fut proposée incidemment par des amis. Comment refuser une telle opportunité d’évasion ? Je dis bien : évasion. Car tel était l’état de mon esprit ; je me sentais avant tout heureux de m’arracher à la grisaille parisienne. Pour ce qui est de François, je connaissais son renom bien entendu, mais sans plus. J’ignorais les détails de son aventure terrestre et les vrais contenus de sa spiritualité. Je ne mesurais pas l’importance qu’un tel voyage pourrait revêtir pour moi. Je crois qu’au départ de ce voyage, dans mon inconscient comme dans mon inconscience, j’étais plus motivé par le soleil d’Italie que par le rayonnement du grand saint. Comme tous ceux qui, depuis la plaine de l’Ombrie, voient Assise pour la première fois, je fus saisi, en sortant de la gare, par son apparition dans la clarté d’été, par la vision de cette blanche cité perchée à flanc de colline, comme suspendue entre terre et ciel, étendant largement ses bras dans un geste d’accueil. Figé sur place, j’eus le brusque pressentiment que mon voyage ne serait pas que touristique, qu’il constituerait un moment décisif de ma vie. Je me surpris à m’exclamer en moi-même : « Ah, c’est là le lieu, mon lieu ! C’est là que mon exil va prendre fin ! ». Bien plus tard, je comprendrais mieux le surgissement de cette singulière intuition. Que voulais-je dire par la phrase : « C’est là le lieu, mon lieu » ? Cela ne signifiait nullement que j’aurais trouvé un nouveau terroir qui pourrait se substituer à ma terre natale. Il s’agissait d’une fulgurante rencontre qui me rappelait le rapport fécond que l’homme se doit d’entretenir avec la terre. La vue de ce haut-lieu réveilla en moi toute la réminiscence de la tradition chinoise de la géomancie qui nous avait inculqué le sens du site. Un site exceptionnel est censé avoir le pouvoir de propulser l’homme vers le règne supérieur de l’esprit. Et je vis combien ce site qui se déployait devant mes yeux était marqué d’un signe faste. Cette ville pleinement exposée au soleil, à la fois distante et ouverte, suffisamment élevée pour dominer la plaine, tout en se laissant protéger par le haut mont auquel elle s’adosse, a atteint un degré d’équilibre miraculeusement juste. Attiré sans doute par cet équilibre, le souffle vital qui circule entre terre et ciel y séjourne volontiers, y épandant ses clartés favorables. Surgit alors en moi la conviction ancrée dans l’imaginaire chinois, conviction provenant de la même tradition géomantique : « un petit coin de terre possédant du génie est à même d’engendrer un génie humain à dimension universelle ». A dimension universelle : qu’est-ce à dire ? Être vraiment universel, non pas seulement sur le plan intellectuel ou artistique, mais de tout son être, corps et âme engagés, est-ce si facile, si simple ? Suffit-il de mélanger quelques généralités, en y ajoutant une pincée de bonne volonté, un zeste d’ouverture d’esprit ? Cela n’exige-t-il pas qu’on descende jusque dans les tréfonds de la nature humaine, en se dépouillant de tout préjugé, de toute répugnance, de tout orgueil, de toute vanité, qu’on subisse faim et soif extrêmes, blessures et humiliations, effroi et désespérance, qu’on prenne sur soi tant de souffrances inexprimables, tant de douleurs inconsolables qui rongent partout l’humanité ? En un mot, il y faut engager toute sa personne, en payant le prix fort ; il y faut rien de moins que la sainteté. Puisqu’on me parlait ici d’un saint, je voulus le connaître davantage et surtout comprendre son cheminement. Comment, en fin de compte, ce coin de terre avait-il pu engendrer un génie humain à dimension authentiquement universelle. Aussi, le jour du retour en France de mon groupe, décidai-je de rester. En dépit de mon manque de moyens, je prolongeai mon séjour, me nourrissant de peu, et dormant à la dure. Après avoir visité ou revisité tous les lieux qui pouvaient porter la trace de François, des ruelles, des places, des habitats, des églises, je me concentrai sur trois sites emblématiques : la Portioncule, au bas de la ville ; Saint Damien, à sa lisière, et, en surplomb, les Carceri, nichées sur les hauteurs du mont Subasio. Car je finis par comprendre que ces trois sites qui marquèrent tant François incarnaient à l’origine les trois niveaux constitutifs de sa spiritualité en devenir. En m’imprégnant de ces lieux d’élection, j’avais vraiment la sensation de pénétrer charnellement l’espace intérieur du Saint. Le lieu primordial, bien entendu, est Saint-Damien. C’est là qu’il fit la rencontre aussi inattendue que décisive de sa vie. Un jour ordinaire, au creux du désœuvrement, il se trouva face à face avec le crucifix de Saint-Damien, dans cette église délabrée, proche de la ruine. Il entendit la voix du Christ lui enjoindre de relever l’Eglise. Qui était-il pour recevoir une telle injonction ? Un homme relativement jeune encore mais qui avait déjà pas mal vécu. Il s’était adonné aux fêtes frivoles et aux plaisirs faciles, il avait connu aussi le petit matin blême où il se réveillait avec la gueule de bois et un goût de cendres en travers de la gorge. Il s’était bercé de rêves de puissance et de gloire, et il avait vécu aussi les nuits de défaite et d’emprisonnement où son âme sombrait dans la peur et le désespoir. S’ajoutait à ces expériences l’épreuve de la maladie qui lui avait fait frôler la mort. Il avait eu cependant des moments de sursaut en se disant que devait exister une vérité de la vie qui arracherait l’homme à son destin absurde. Devant le crucifix de Saint-Damien, il comprit que la vérité en question n’était pas une idée abstraite, qu’elle était incarnée par le corps souffrant de ce Christ qui oppose au mal absolu l’amour absolu, qui enseigne que la voie de la vraie vie passe par la prise en charge des malheurs qui accablent l’humanité. Relever l’Eglise ? Comment ? Lui l’anonyme, l’insignifiant ? Il pouvait certes effectuer les gestes matériels pour restaurer l’édifice qui menaçait ruine. Mais très vite il fut happé par l’idée que c’était en lui-même qu’il devait édifier un nouveau temple. Pour cela, il lui fallait opérer un retournement de fond en comble, en allant le plus loin possible dans l’imitation de son Maître. A ce moment de choix, au milieu de l’âge, François hésita entre deux voies : se consacrer à la prière, en dialogue avec le Créateur, ou se vouer à l’action pour partager le sort des créatures. Afin de suivre la première voie, il était attiré par une de ces grottes qui se trouvaient tout en haut, près du sommet du mont Subasio. Pour ce qui est de la seconde, il penchait pour un recoin situé au pied de la colline d’Assise, La Portioncule, une base dans le monde. Il y avait de quoi être déchiré par ces deux pôles. Il ne tarda pas cependant à saisir l’absolue nécessité de tenir les deux bouts, tant il était évident, vu sa nature passionnée, entière, que l’un ne saurait être sans l’autre. Entre ces deux lieux extrêmes qui incarnent la double exigence de sa spiritualité, se situe, à mi-chemin, Saint-Damien, le giron originel par où tout a commencé et vers où il n’aura eu de cesse de revenir pour se ressourcer auprès de l’Image initiale, et plus tard auprès de Claire. Assise, corps vivant à trois strates, terre nourricière du corps, de l’esprit et de l’âme d’un des plus grands saints que l’Occident ait connus. Carceri Lors de ce premier séjour à Assise, j’ai fait deux fois le pèlerinage aux Carceri. Il s’agissait bien d’un pèlerinage, cette longue montée assez éprouvante vers le haut-lieu hanté par l’esprit mystique du saint. Démarche qui m’était familière tant la tradition chinoise a exalté elle aussi l’expérience de ceux qui faisaient l’ascension d’une montagne à la recherche d’un moine ou d’un ermite. A l’époque, Assise n’était pas « modernisée » comme aujourd’hui. Seul un chemin de terre grimpait en lacets entre rochers et broussailles. A chaque tournant, on changeait de point de vue et de perspective sur la vallée. A mesure qu’on atteignait les hauteurs creusées de plis et de replis, on entrait dans une zone boisée, et le monde d’en bas n’était plus visible. Au milieu des fûts de hauts conifères, on suit un sentier qui conduit à la grotte – depuis longtemps cachée par les cellules d’un monastère – où François a trouvé ce qu’il recherchait : une radicale solitude où l’humain ne peut plus dialoguer qu’avec l’invisible Créateur. Solitude absolue ? Certes non. Pour peu que l’on prête l’oreille, on capte le pépiement et le couinement de tout un petit monde qui grouille dans les feuillages et sous les fourrés. Et si le regard s’étend au loin, on assiste au vol vertigineux des aigles, s’élevant en cercles toujours plus amples. Derrière eux, règne le bleu immaculé d’un ciel sans limite. La seconde fois où je me rendis là-haut, assis sur un rocher moussu à contempler longuement le lointain, je vis le bleu apparemment immuable virer subitement au ton gris-argent et les nuages commencer à s’amonceler. Un orage s’annonçait. Dans l’ombreux repli, on le sentait tout d’un coup imminent, tant l’air chaud se condensait en une anxieuse attente. Tel un guetteur à l’avant-poste, j’étais happé par la grandiose vision des blocs de nuages qui prirent brusquement des teintes d’encre de Chine striés d’éclairs. Ce moment aux couleurs dramatiques était trop tendu pour durer. Peu de temps après, le ciel se décida à la donation totale. La digue, avec fracas, se rompit. Au loin, depuis la très haute voûte tombèrent tout à trac d’innombrables filaments d’eau enveloppés de vapeur, formant une immense armée en rangs serrés – de cavaliers ou d’anges ? – qui s’avança en notre direction, vers ce coin de terre partagé entre accueil et crainte. Mais très vite, ce fut le sentiment de reconnaissance qui domina, quand se répandit le tam-tam de la pluie battant les feuilles, amplifié par les cascades des sources dont résonnaient tout autour les rochers empilés. Quand l’orage eut tout délavé, faisant place à la clarté du couchant, un arc-en-ciel campa souverain son arche entre ciel et terre. Je crus entendre François tout proche me murmurer à l’oreille : « Sois plein d’étonnement et de gratitude, car quelque chose est arrivé. Quoi donc ? Cet univers même, et au sein de cet univers, la vie, et au sein de cette vie, nous les humains. Nous sommes parce que Dieu est. Qu’Il soit béni, que nous le soyons aussi. Que devient-Il si nous échouons ? » Puis, « Tout est grâce parce que tout est signe. Sachons capter les signes et devenons signes nous-mêmes. C’est ainsi que nous faisons signe au Créateur, pour qu’il ne nous délaisse point ». Portioncule Cette chapelle plus que modeste lovée au pied de la colline d’Assise était plus ou moins abandonnée du temps de François. Celui-ci en a fait son lieu de refuge ou de halte. C’est là aussi qu’entouré de ses frères, il poussa son dernier soupir. Abritée aujourd’hui par une immense bâtisse qui sert à accueillir les très nombreux visiteurs, elle est soumise à un continuel brouhaha provenant d’une foule en mouvement. Par contraste, à l’intérieur de la chapelle règne une intense atmosphère de recueillement. Dans la pénombre éclairée de lampes basses, de flammes de bougies et du lumignon du tabernacle, les gens assis sur les quelques rangées de bancs s’abîment dans la prière. Priant, ils se sentent entendus, consolés, touchés qu’ils sont par la rare sensation d’union avec quelqu’un qui a intensément vécu là, un grand vivant, un grand aimant, un de ces saints qui sont allés le plus loin possible sur la voie que leur Maître avait tracée. La souffrance et la foi du saint deviennent les leurs, de même ses désirs et son espérance. A leur tour, ils peuvent lui confier leurs propres peurs et douleurs, sans crainte d’être incompris. Lui, à l’instar de son Seigneur, n’a-t-il pas cherché, toute sa vie durant, à tout assumer ? C’est de là justement qu’il est allé à la rencontre des blessés de la vie, des déclassés, des déshérités, des déconsidérés, à commencer par les lépreux, traités comme les derniers rebuts de la société. Dans le contexte du Moyen-âge, on imagine l’héroïsme que cela impliquait. Il lui avait fallu vaincre la répugnance devant la chair putride à odeur fétide, et la peur d’être contaminé, jeté à son tour dans la souffrance, la déchéance, la mort. Son engagement christique était à ce prix. Son premier « baiser au lépreux » accompli, il se sentit enfin le courage d’affronter le malheur des hommes. Il savait que ce n’était qu’en assumant ce malheur qu’il pouvait connaître la vraie communion et par là la joie parfaite. Durant mon séjour, c’est peu dire que je l’ai hantée, cette Portioncule. J’en ai fait aussi mon lieu de halte, dans la fraîcheur du matin, dans l’incandescence de midi, et maintes fois le soir, quand les gens se dispersaient, laissant le couchant qui s’attardait rosir les murs surannés. J’ai dormi en sa proximité à la belle étoile. Au fond des ténèbres, à la stridulation des insectes se mêlait la sourde rumeur du monde, – doux murmure des amoureux, rires immondes des criminels, mais surtout gémissements de toute une humanité en gestation. On comprend ici combien François a pu être réceptif à l’appel de la solidarité. La nuit de lune à Assise demeurait cependant redoutable pour l’exilé venu d’Asie. A la vue de la campagne baignée de clarté lustrale, mon sentiment de solitude se transmuait en nostalgie du pays natal. C’est là que, une fois encore, la présence de François m’apparut secourable. Par-dessus mon épaule, sa voix résonna à mon oreille : « Ne sois pas accablé par la tristesse. Songe que cette lumière née de la nuit est dispensée partout et à tous. Elle ne cloisonne pas, elle élève ; elle ne sépare pas, elle réunit ». Et de m’inviter à voir plus loin que le ciel étoilé, à déceler la Présence des présences qui nous donne à boire un lait autre que celui versé par la Voie-lactée, le lait de compassion et de tendresse. Saint-Damien Quant à Saint-Damien, comment puis-je ne pas évoquer le jardin de Claire qui m’a conquis dès la première visite. Qui entend ce mot « jardin » imagine un terrain cultivé où poussent plantes et fleurs. Ce n’est point le cas. On sait que, attenant à l’église de Saint-Damien, se trouve le primitif couvent des sœurs Clarisses groupées autour de Claire, bâtisse rudimentaire comportant un dortoir, un réfectoire et une salle commune de style dépouillé. Le jardin en question n’est qu’un petit enclos de quelques mètres carrés en dehors de cette salle commune. A partir de ce lieu restreint, on jouit d’une vue ouverte sur la colline parsemée d’oliviers et d’arbres fruitiers qui descend en pente douce vers la plaine ombrienne, laquelle s’étend à perte de vue jusqu’à l’extrême horizon noyé dans la brume. L’épais rebord de l’enclos est rempli de terre, ce qui permettait à Claire d’y planter de modestes fleurs des champs. C’est donc à travers l’écran de cette végétation pleine de fraîcheur que le paysage environnant pénètre en nous. Sur le mur du fond du jardin est gravé à même la pierre le texte du Cantique des créatures. On imagine aisément François, assis quelques instants, adossé contre ce mur, surtout vers la fin de sa vie, malade et presque aveugle, consentant enfin aux soins et au repos. A l’heure où le soleil embrasait toute la campagne, ce recoin ombragé à l’âme féminine respirait une paix silencieuse, rendue plus sensible par le gazouillis de quelques oiseaux, sur fond de cris de cigales. Je restais là, saisi d’émotion. Je ne pouvais m’empêcher de m’identifier au Petit Pauvre qui, depuis ce réduit minuscule, a vu lui aussi se déployer l’immense espace du dehors véhiculant la stupéfiante variété de phénomènes de vie en perpétuelle évolution. Prisonnier de la pesanteur terrestre, miné par l’idée de sa finitude, cet homme aux yeux brûlés et aux mains trouées aurait eu de quoi s’effrayer de son prochain anéantissement. Pourtant, il n’oubliait pas que c’était à cet endroit même qu’il avait fait la rencontre de son Seigneur, qu’à force d’épreuves et de travail intérieur, il avait porté et intégré héroïquement les misères et les douleurs d’ici, lesquelles, au lieu de l’écraser, l’avaient transfiguré. Il était devenu un être entièrement spiritualisé. Il se sentait en communion avec le souffle du divin, ce souffle par lequel l’univers était un jour advenu, advenu aussi l’être humain doué de l’esprit et d’une âme. Cette immensité du dehors, si pleine d’un mystère insondable, « eh bien », se dit le Pauvre d’entre les pauvres, « je l’ai contemplée ne fût-ce que le temps d’un éclair, je l’ai vue et m’en suis ému. Ce que j’ai vu et ce dont je suis ému, j’ai le moyen de les exprimer, puisqu’à l’homme est accordé le privilège de posséder le langage ». Depuis ce réduit minuscule, l’homme émerveillé sentait s’ouvrir en lui le Troisième Œil. Il comprit qu’aussi minime fût-il, il était à sa manière l’œil ouvert et le cœur battant de ce monde des vivants. Il lui incombait la tâche d’en distinguer la meilleure part. Il s’entendait dire aux tréfonds de son être : « Ah, quel précieux trésor que la vie. Avoir été ici, ne fût-ce qu’un instant, mais unique, ce n’est pas rien. Avoir été un instant ce désir et ce regard qui prennent part à la splendeur incommensurable, c’est à la fois complètement futile et miraculeusement irremplaçable. Pour avoir pris part à l’infinie aventure de la vie, on en fait partie à jamais. Merci, Toi le Créateur, de nous avoir donné tout ceci ; cette totale donation ne peut être qu’un acte d’amour ! ». Irrépressiblement, jaillit de sa poitrine emplie de gratitude le chant retentissant. Aujourd’hui, on a peine à imaginer l’écho que le Cantique des créatures a pu susciter au 13ème siècle. A l’époque, la théologie régnante, au nom du surnaturel, se méfiait de la nature ; les calamités et les épidémies, elles, engendraient la peur. François n’ignorait rien de tous ces aspects, mais il voyait plus loin. Il était porté par le désir d’exalter la grandeur de la Création, en louant tous les dons accordés qui permettaient à la vie de se renouveler et de se transformer. Son cantique est un chant de célébration et de réconciliation. Dante qui avait vécu peu après s’en était inspiré. Ce chant parle aussi à l’âme chinoise pour qui la nature est ce mystérieux réservoir recelant la promesse et les trésors cachés de la vie. Aussi ai-je appris très vite la manière de le psalmodier en écoutant les moines le faire à la Basilique. Un jour au jardin de Claire, j’étais seul à jouir, une fois de plus, de l’émouvant paysage ombrien, lorsqu’arriva un petit groupe. Deux jeunes filles qui se tenaient près du mur sur lequel est gravé le Cantique, se mirent à en chanter tout le texte. Après qu’elles eurent fait entendre plusieurs couplets, irrépressiblement, je joignis à leur voix cristalline la mienne, de basse-baryton. L’effet en fut saisissant. L’air vibrait de mots magiques, et nous ne doutions pas que François fût là au milieu de nous, apaisé, heureuTout ce que je viens de relater concerne mon premier séjour à Assise, il y a un demi-siècle. Par la suite, j’y suis retourné de nombreuses fois. La fréquentation de cette ville m’a-t-elle permis de mieux connaître François de l’intérieur ? Je pense pouvoir dire oui. Du moins éprouvé-je la sensation d’une certaine familiarité avec lui. Ce qui fait qu’il m’arrive de souffrir de l’image souvent trop superficielle qui l’entoure parfois, construite autour de deux ou trois clichés ou anecdotes. On imagine trop volontiers un saint naturellement populaire, au caractère primesautier, fougueux, à l’âme plus ou moins candide, qui aime parler aux oiseaux et offre une figure constamment joyeuse face aux adversités. Or, on sait que ce croquis est absolument insuffisant pour dépeindre l’homme au destin hors pair. En simplifiant beaucoup, je dirais que François était un être habité depuis toujours par une passion qui se traduisit d’abord par la volonté de puissance et de gloire mondaine, laquelle, après sa rencontre décisive avec le Christ, se transforma en un élan sans cesse renouvelé vers l’amour absolu. Pour cela, il fut prêt à payer le prix fort en se dépouillant de tout, en renonçant à toute possession. La pauvreté n’est nullement une simple acceptation de la misère matérielle ; elle est un engagement dans la donation totale. Il comprit, comme son Maître le lui avait enseigné, que c’était là la seule manière pour l’homme de réaliser pleinement les vertus dont il est virtuellement doté, de s’élever à une dimension où il serait à même de rejoindre le divin. Il vérifia par la suite que c’est bien en se faisant don qu’on reçoit les vrais dons de l’amour. Sa bonté non plus n’est pas complaisance mièvre ni tolérance béate. Elle est d’une terrible exigence. Pour que la bonté soit réelle, il faut vaincre en soi, comme nous l’avons déjà dit, tout calcul, tout préjugé, toute répugnance, toute peur. Par ailleurs, François connaît le fond de la nature humaine : sa propension à l’égoïsme, à l’orgueil, à l’envie, à la domination dévastatrice, sa capacité à la méchanceté, à la trahison, à la perversion, à la cruauté sans limite. Lui-même a dû lutter sans relâche pour se surmonter. Combien savait-il que celui qui a opté pour la bonté se devait d’affronter le mal. Dès lors, on comprend que la joie de François ne provient pas d’une disposition naïve, telle celle d’un joyeux drille. Elle est le résultat, là aussi, d’une conquête intérieure, après être passé par toutes les épreuves. La joie de François est vraie, parce que, répétons-le, elle a pris en charge les souffrances personnelles et les douleurs du monde. Sa vie est une montée vers l’unité qu’est l’amour absolu, autrement dit vers une vision authentiquement trinitaire où il goûte la jubilation d’être à la fois reconnaissant et reconnu. Nous avons essayé de pénétrer l’espace intérieur de François. Avons-nous une idée de sa physionomie ? De cet homme qui a vécu sur terre il y a 800 ans, il existe, comme par miracle, un portrait peint par Cimabue dans une fresque consacrée à la Vierge qui se trouve à la Basilique inférieure d’Assise. Ce portrait, impressionnant de vérité, est digne de la plus glorieuse tradition occidentale. Chronologiquement, il devrait être placé à la première place, puisqu’il a été peint avant même l’avènement de Giotto. Pourtant le personnage représenté là nous apparaît si proche, si actuel, qu’on serait tenté de le qualifier d’ « éternel contemporain ». Appellation heureuse, nous semble-t-il, quand on la couple avec celle de « frère universel ». On y voit un homme de taille plutôt petite, un peu tassé sous le poids des ans. Le visage, ourlé d’une barbe négligemment taillée en collier, est sculpté lui aussi par une vie éprouvée. Les yeux grand ouverts nous fixent d’un regard empreint de mensuétude. Toutefois, la lueur de lucidité qui les baigne nous avertit qu’il serait inutile de tricher avec lui. Les oreilles décollées, étonnamment larges, sont tout ouïe. Elles tendent vers nous leurs pavillons, prêtes à nous écouter jusqu’au bout, jusqu’à ce que, entre nous, advienne l’infini. Le nez, quoique charnu, est droit. Très parlante est la bouche. Elle suggère qu’elle est sensible, voire sensuelle, comme pour nous montrer que la vie de privation menée par François ne naît pas d’un besoin morbide d’ascétisme, mais de la passion même de la vie, d’une vie faite de donation et de partage Car pour lui, la vraie vie n’est autre que l’amour total, sans réserve, sans calcul, sans la moindre compromission ni dégradation. Par la pratique de toute une vie, il a pu vérifier la force mystérieuse, d’apparence si faible, de ce principe de vie, seul capable en réalité de triompher de tout. Lui qui se lamente que « l’Amour n’est pas aimé », il se réfère résolument à la source même de l’amour qui est son Dieu. De l’ensemble de ce portrait émane l’âme de quelqu’un qui, à force de dépouillements successifs, est devenu la simplicité même, tout de volonté inébranlable et de dignité irréductible. Il n’est plus assujetti à l’avoir ; il est dans l’être. Il n’est plus suspendu à la croyance en Dieu ; il est en Dieu. A ceux qui croisent son regard, il inspire la confiance en l’Homme et il leur ouvre la voie de la sainteté.

Etudes Franciscaines, Nouvelle série5,2012, fascicule 2

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