Interview d’Eloi Leclerc

Eloi Leclerc
Franciscain, poète, philosophe, le Père Éloi Leclerc livre ici le regard qu’il porte sur la spiritualité de saint François.

On sait peu de chose de la vie d’Éloi Leclerc. On connaît surtout son oeuvre, importante et magnifique, mais où il ne parle quasiment pas de lui.

Né en 1921 à Landernau, dans le Finistère, d’une famille de 11 enfants (dont Édouard, qui créa les centres Leclerc), il découvre François d’Assise à l’âge de 12 ans et entre au noviciat franciscain à Amiens en 1939.

En juillet 1944, il sera déporté à Buchenwald. Expérience qu’il n’évoque qu’en 1999 dans son ouvrage Le Soleil se lève sur Assise (DDB, 130 p., 86 F, 13,11 *).

Entre 1951 et 1983, il enseigne la philosophie et publie, toujours chez DDB :

­ Sagesse d’un pauvre (1959), l’ouvrage qui le fit connaître et qui continue d’être un livre de référence en matière de spiritualité.
­ Exil et tendresse (1962).
­ Le Cantique des créatures (1970).
­ Le Chant des sources (1976).
­ Le Peuple de Dieu dans la nuit.
­ François d’Assise, le retour à l’Évangile.

Puis il se retire dans l’ermitage de Bellefontaine, dans l’Est, durant plusieurs années. Et il continue d’écrire : ­ Mathias Grünewald, la nuit est ma lumière (1984).
­ Le Royaume caché (1987) : une méditation sur la tendresse de Dieu dans la nuit, la mort et l’expérience de l’abandon du monde.
­ Dieu plus grand (1990) : un livre qui invite les chrétiens à découvrir ce Dieu plus grand par la rencontre des autres différents.
­ Chemin de contemplation (1995).
­ Le Maître du désir (1998) : une méditation sur l’Évangile de Jean.
­ Enfin, en 2000, paraît un petit ouvrage sur Jeanne Jugan, le désert et la rose (88 p., 82 F, 12,50 *), qui évoque l’expérience spirituelle de la fondatrice des petites soeurs des Pauvres durant les vingt-sept années d’oubli et de rejet dont elle fut l’objet. Un livre sur le silence de Dieu, particulièrement dans nos sociétés d’aujourd’hui

Laurence Monroe :

Vous dites de François d’Assise qu’il a « réinventé Noël » ?
Qu’est-ce que cela signifie ?

Éloi Leclerc: François d’Assise était un visuel. Il voulait voir et faire voir l’Enfant divin dans son dénuement : le Seigneur de la Gloire venant au monde dans la condition d’un pauvre.

Dans ce monde de croisades, de marchands et de clercs, un monde si loin de l’humilité de l’Incarnation, il imagina la première crèche vivante. Il fit venir un âne, un boeuf dans une grotte où il célébra Noël avec ses frères et les gens de la montagne. François aimait prêcher à travers des actes symboliques, évocateurs. Il avait même imaginé de faire donner ce jour-là double ration de fourrage aux bêtes pour dire combien c’est toute la création que le Seigneur vient visiter à Noël.

Dans la figure de l’Enfant-Jésus, c’est aussi l’esprit d’enfance que François contemple. François renoue avec l’expérience spirituelle des pauvres de Yahvé exprimée dans les Psaumes. Une spiritualité qui fait de la pauvreté un chemin vers Dieu.

Parlant de Teilhard de Chardin, vous reprenez son expression de « Jésus caché dans les forces qui font grandir la terre ». Est-ce le même Jésus que l’enfant de la crèche ?

E.L. : C’est le même Christ qui vient. Car l’humanité du Christ est issue de la nôtre, et la nôtre a été préparée par toute l’évolution cosmique pour que surgisse l’humanité. Le Christ existe dès le commencement dans le plan de Dieu. Dieu n’est pas un être solitaire mais une communion.

Au coeur de Dieu, il y a la communication : l’avènement de l’homme-Dieu est déjà dans ce projet de Dieu de se communiquer de manière totale à ses créatures. L’homme-Jésus est la fleur de l’humanité car, en lui, Dieu se communique en plénitude. Jésus est la première créature voulue. Le chef-d’oeuvre du Dieu créateur. Par lui, Dieu a voulu s’unir à l’humanité de manière étroite, profonde.

La finalité de la création trouve ainsi tout son sens, sa destinée plénière dans l’homme-Dieu. Saint Paul le dit : « Dès avant la création, nous avons été choisis pour devenir en Jésus-Christ des fils adoptifs. » Tout est orienté vers cela. Tout, y compris la terre qui ne trouvera elle-même son apogée que dans cette perspective de divinisation. On ne peut donc séparer l’homme de la création.

C’est en ce sens que saint François parle de « soeur notre Mère la terre » ?

E.L. : L’homme a les pieds sur terre. Il doit se nourrir, respirer. En cela il dépend de la mère terre. Mais au-delà de cette figure archaïque, pour François, la terre est une soeur qui partage avec nous le même destin. Ainsi l’homme doit-il assumer et accomplir le destin de la terre. « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement », dit saint Paul.

La terre est l’oeuvre de Dieu. De même toutes les créatures sont liées entre elles par une sorte de consanguinité, qui vient de la paternité universelle de Dieu. D’où l’intimité de François avec les choses.

Dans le seul ouvrage où vous soulevez un peu le voile sur l’indicible, Le soleil se lève sur Assise, on apprend que vous avez connu les camps de concentration et les trains de la mort. Et là, au creux de l’horreur, il est question d’une « Visitation ». Pouvez-vous en parler ?

E. L. : Il faut être très discret… Nous étions à la dernière extrémité. Les hommes tombaient les uns après les autres. L’un de nos frères franciscains se mourait d’épuisement. Nous étions bien loin de l’univers fraternel de François d’Assise. C’était le règne de la force brutale.

Soudain, dans cet enfer, le ciel s’est ouvert dans notre coeur. L’espace d’un instant, un souffle de grâce et de légèreté passa dans ce monde écrasant de désespoir. Nous nous sommes mis à chanter le Cantique des Créatures de François d’Assise, dans les wagons de la mort ! Il existait donc, malgré tout, un chemin vers la fraternité.

Comment François d’Assise vous a-t-il alors aidé ?

E. L. : Je ne l’ai compris que plus tard. Lui-même était parvenu, dans un monde très dur, à retrouver un chemin de réconciliation entre les êtres, à susciter autour de lui la fraternité.

Il m’a fait découvrir qu’il est très difficile de prétendre à une réconciliation entre les hommes tant que l’on s’oppose à la création. Car l’homme, fragment du cosmos, est comme tel dominé par des « forces de vie » (la libido, l’agressivité) qui demandent à être apprivoisées, sinon elles peuvent basculer en « forces de mort ».

Tout dépend de l’orientation et de la manière dont elles sont assumées. Comme le dit Maurice Zundel : « Si l’homme a ses racines charnelles dans le cosmos, le cosmos, lui, a ses racines spirituelles dans le coeur de l’homme. »

Que voulez-vous dire ?

E.L. : C’est à l’homme de spiritualiser toutes ces forces. Là réside sa grandeur. Sinon, il vit au ras de la nature et reste mené par elle. D’où les atrocités, les crimes.

Or le propre de l’homme n’est pas de refouler ces forces, mais de leur donner une orientation vers le Bien, vers l’Esprit, vers le Beau. C’est là, dans le coeur de l’homme, que le cosmos trouve ses racines spirituelles.

La présence franciscaine au monde consiste à « convertir toute hostilité en tension fraternelle à l’intérieur d’une unité de création », selon la formule de Paul Ricoeur. Des tensions, il y en aura toujours. Mais la tension est féconde. Elle est nécessaire pour avancer et pour créer.

De la réconciliation intérieure de l’homme dépendrait l’avenir du cosmos ?

E.L. : C’est ce qu’exprime le Cantique des Créatures où François, à la fin de sa vie, en livre le secret. Il découvre le sens lumineux de la création, mais à partir d’une expérience intérieure qui est celle d’une nouvelle naissance.

C’est en devenant cet homme nouveau qu’il perçoit le sens de la création. Son cantique est la célébration d’un devenir intime : l’eau, le vent, le feu y symbolisent les forces obscures qui nous habitent. Or elles ont perdu tout caractère destructeur.

François n’exprime donc pas seulement son amour des créatures mais aussi cette réconciliation avec ses forces intimes obscures. Sans elle, l’homme ne peut s’entendre avec les autres hommes.

François d’Assise ou Charles de Foucauld étaient des hommes passionnés qui ont su capter toutes ces forces pour en faire des forces d’amour, d’unité. Si l’on ne travaille pas à cette orientation, ces forces peuvent être soit gaspillées, soit devenir même destructrices. Fraternité humaine et fraternité cosmique sont donc inséparables.

Il ne suffit pas d’invoquer les droits de l’homme, dites-vous…

E.L. : Il ne suffit pas de les proclamer pour que l’homme en vienne à respecter son semblable et à le considérer comme un frère. Les grands spirituels nous montrent la voie du salut : l’homme doit dépasser l’homme. Il lui faut s’ouvrir à l’amour du Créateur pour son oeuvre tout entière jusqu’aux plus humbles créatures.

Qu’est-ce qui parle le mieux à nos contemporains dans la pensée de saint François ?

E.L. : Son regard. Un regard où se reflète précisément cet amour du Créateur. Un regard pur de toute volonté de possession et de domination. Un regard qui nous fait voir le monde dans sa gratuité. Un regard de pauvre qui fait de l’homme un témoin et un relais de l’Amour créateur.

Que signifie « être pauvre » aujourd’hui ?

E.L. : Être pauvre de coeur, c’est ne plus voir les êtres et les choses comme des objets de possession et de domination. Cette pauvreté-là est un chemin de fraternité. On ne peut s’engager sur ce chemin qu’en s’ouvrant au mystère d’un Amour qui ne possède pas et qui est une communication gratuite de soi. L’homme devient alors l’oeuvre de Dieu.

C’est le thème de Sagesse d’un pauvre, ainsi que de mon dernier ouvrage, Jeanne Jugan, le désert et la rose. Il arrive un moment dans la vie spirituelle où Dieu nous demande de nous déposséder de ce qui nous tient à coeur, de cette mission qu’il nous avait confiée, de cette oeuvre que nous avons accomplie, à laquelle nous nous sommes totalement donnés.

Il nous faut lâcher prise. Renoncer à notre oeuvre pour devenir l’oeuvre de Dieu. François d’Assise comme Jeanne Jugan ont vécu cette expérience radicale.

Dans votre dernier livre sur Jeanne Jugan, fondatrice des petites soeurs des Pauvres, vous évoquez le silence de Dieu dans nos sociétés aujourd’hui…

E.L. : Pascal, déjà, parlait de « cet étrange secret dans lequel Dieu s’est retiré ». En découvrant la tragédie humaine, j’ai moi-même été dérouté par ce silence de Dieu que certains voudraient identifier à l’absence de Dieu. Mais, dans la Bible, Dieu se tait souvent.

Je crois qu’aujourd’hui Dieu se laisse dépouiller de sa toute-puissance qui n’est qu’une caricature. Il s’est fait si proche de nous qu’on ne peut plus l’entendre qu’en écoutant son propre coeur. Si Dieu se tait, c’est pour que l’on dresse l’oreille. Son silence n’est pas un éloignement, au contraire… c’est une proximité inouïe.

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