Itinéraire d’une vie en évolution

La vie et l’œuvre de Teilhard de Chardin sont intimement liées. On sait l’impossibilité, où on le mit, de publier autre chose que des études purement scientifiques. Pourtant Teilhard a éprouvé toute sa vie la nécessité impérieuse de s’exprimer par écrit, au fur et à mesure du jaillissement de sa pensée ou encore dans ses lettres, à l’appel d’un ami et il en comptait beaucoup. Aussi sa production littéraire, éparpillée en une multitude d’écrits, émane-t-elle directement de son état d’âme, dont elle est le fidèle reflet, comme sa précieuse correspondance, – plus d’un millier de lettres – en témoigne abondamment.
Un aperçu biographique s’avère donc absolument indispensable pour une approche objective et sereine de sa pensée, fulgurante, élégante et visionnaire. Pour saisir l’occasion qui a provoqué la rédaction des essais, préciser le but poursuivi, définir le genre adopté et découvrir les destinataires visés, une remise dans le cadre concret de sa vie s’impose. C’est ce qui a motivé notre démarche pendant le déroulement du programme TEILHARD 2005 destiné à célébrer le cinquantenaire de sa mort, survenue à New York, le 10 avril 1955 en allant, pendant cinq ans ‘sur les pas de Teilhard’, avec une douzaine de Colloques à travers le monde, en Angleterre, en Egypte, en Chine, en Italie, aux États Unis, entre les années 2000 et 2005. Rappelons son itinéraire mouvementé, dans ses différentes phases  qui mènent Teilhard de son Auvergne natale à l’Egypte d’il y a un siècle, du Muséum d’Histoire Naturelle à Paris, à la Chine, où il séjourna près de vingt ans et puis, en passant par l’Europe d’après la 2e Guerre Mondiale, à New York où il terminera sa vie à l’âge de 74 ans, térassé par une attaque cérébrale, le Dimanche de Pâques, 10 Avril 1955. La connaissance préalable de l’homme apporte à l’œuvre de Teilhard une grande lumière. Dans ce cas, elle est même indispensable pour en comprendre l’évolution.

Un petit Auvergnat bien sage (1881-1899)

1er mai 1881, naissance de Pierre Teilhard de Chardin à Orcines, petite commune du Puy-de-Dôme, dans le cœur de l’Auvergne. Le jeune Teilhard passe une enfance heureuse dans le petit château de Sarcenat, près d’Orcines, où vit la nombreuse famille Teilhard. Des fenêtres de la demeure familiale, Pierre peut apercevoir, dans le bas, Clermont-Ferrand, puis au loin, le plateau de Gergovie et le puissant alignement des Dômes : un cadre grandiose qui marque profondément l’âme du jeune garçon. « Enfant, j’ai appris, dira-t-il plus tard, à admirer la coque dont je suis le limaçon. »

Une enfance préservée.

Le milieu familial exerça sur lui une très grande influence. Pierre était le quatrième enfant d’un foyer qui en comptera onze. Dans la France républicaine de Jules Grévy, – fin du XIXe siècle – cette famille de petite noblesse provinciale menait une existence patriarcale dans ses vastes domaines. On y entretenait les traditions dans un style de vie à la fois austère et tout pénétré de la chaude atmosphère d’un foyer uni autour de nombreux enfants qui s’entendaient à merveille grâce à des parents attentifs et aimants. Pierre n’en sortit qu’à l’âge de onze ans pour entrer au collège. Enfance étonnamment préservée et heureuse dans cette famille assez peu conventionnelle. Le père n’était pas le moins original. De haute stature, portant moustache à la gauloise, grand chasseur, il réunissait en lui l’aristocrate fier de ses traditions, et le ‘gentleman-farmer’ qui gérait ses terres en administrateur compétent et attentif aux moindres détails. Il était, par ailleurs, un humaniste distingué et un éminent chartiste, dont l’Histoire naturelle était le violon d’Ingres. Il dirigeait personnellement la formation intellectuelle de ses enfants jusqu’à leur entrée au collège. Il fit de sa famille un véritable club de collectionneurs (insectes, pierres, plantes, etc.). Nul doute que la vocation scientifique du jeune Pierre prit là sa source. De cela il garda toute sa vie une profonde reconnaissance à son père. Il écrira plus tard qu’il lui devait aussi «un certain équilibre fondamental sur lequel tout le reste est bâti ».
Son attachement à sa mère, naturel chez un garçon, est particulièrement fort chez lui. Pierre témoigne aussi d’une grande affection pour ses sœurs. Dès son enfance, il a été très marqué par la sensibilité féminine. « Rien d’important ne s’est développé en moi, confessera-t-il en 1950, que sous un regard et sous une influence de femme.» Il devait à sa mère, selon ses propres termes, le meilleur de lui-même.
A côté de son mari, Mme Teilhard paraît un peu effacée. Très simple de manières, cette arrière petite nièce de Voltaire, s’occupait activement de la marche de sa maison, et donnait une part de son temps aux activités charitables de la paroisse. Animée d’une foi ardente et d’une grande piété, elle faisait à pied, chaque matin, avant le petit déjeuner, les trois km qui la séparaient de l’église d’Orcines pour assister à la messe. Elle avait une dévotion particulière au Sacré-Cœur, très tôt communiquée à son fils, qui y verra plus tard une des sources de sa spiritualité. C’est de la flamme qui brûlait dans le cœur de sa mère qu’est tombée sur lui « une étincelle pour faire jaillir le feu ». Il dira aussi : « C’est à ma mère que je dois la vision optimiste qui a soutenu ma carrière de chercheur ».
À l’âge de onze ans Pierre entre au collège jésuite de Mongré de Villefranche-sur-Saône, où son éducation familiale se prolongeait tout naturellement – il devait s’y montrer un élève brillant, un peu rêveur et solitaire, « d’une désespérante sagesse », écrira plus tard l’abbé Brémond, qui fut son professeur de littérature en seconde et qui fut frappé de trouver chez son jeune élève « une passion » si absorbante pour les pierres ! Cette passion ne l’empêchait pas pour autant de réussir aussi bien dans les disciplines littéraires que dans les scientifiques. À la distribution des prix qui couronne son année de philosophie, il obtient, par exemple, cinq premiers prix (Excellence, Diligence, Dissertation française, Sciences physiques, Sciences naturelles), le Prix d’Honneur et le  Second Prix de Sagesse.  Le jeune Teilhard nourrit en lui, à ce moment-là, une vocation secrète et ardente, motivée, selon ses propres termes, par le désir « du plus parfait ». En dehors de cette motivation profonde, nous ignorons presque tout de son état d’âme au moment où il décide d’entrer dans la Compagnie de Jésus. Il ne s’agit pas d’un coup de tête. Son projet est mûrement réfléchi. Il en a parlé à ses parents au cours de son année de philosophie, précisant qu’il a demandé l’avis de personnes autorisées, et qu’il réfléchit posément à cette éventualité. « Il semblerait, leur écrit-il, que le Bon Dieu m’offre de quitter le monde. Vous pensez bien que je répondrai à cette offre lorsque je me serai assuré que je ne me trompe pas ». Mais ce n’est que deux ans plus tard  – après son baccalauréat en philosophie, passé en 1897 et celui de mathématiques élémentaires, en 1898, qu’il passe encore une année de réflexion. Il franchira les portes du noviciat des jésuites, à Aix-en-Provence, le 20 mars 1999, puis, l’année suivante celle du juvénat de Laval. Il prononcera ses premiers vœux en la fête de l’Annonciation, le 25 mars 1901. Le jour même, c’est un message de joie mêlée de fierté qu’il adresse à ses parents : « Enfin je suis jésuite…Je veux vous dire tout mon bonheur d’être enfin tout entier au Sacré Cœur par la Sainte Vierge. Si vous saviez comme je suis heureux d’être enfin attaché tout à fait, pour toujours, à la Compagnie, surtout au moment où on la persécute…. »
Nous pouvons juger après coup de la sincérité, de la maturité et de la solidité de ses sentiments, puisque, malgré les épreuves, il restera toujours fidèle à la Compagnie de Jésus et gardera toujours profonde sa dévotion au Sacré-Cœur et à la Sainte Vierge.
La « persécution » dont parlait le jeune Teilhard n’était pas un vain mot, en 1901. La France  du « petit père Combe » venait d’édicter les lois d’exception concernant les ordres religieux. Les jésuites durent se replier en pays … protestant ! La maison de Laval transférée à l’île de Jersey où Teilhard se rend travesti en civil pour y entamer ses longues études – 12 ans ! – de jésuite. À Jersey, Teilhard poursuit la licence ès Lettres entamée à Paris qu’il passera avec succès à Caen où il se rend en traversant la Manche, en 1902. Soulignons au passage  cette première formation littéraire, car elle a marqué profondément son génie de penseur jusque dans son style. Fait d’autant plus notable de nos jours, que l’on voit rarement, un scientifique posséder une formation littéraire classique aussi poussée que celle que le fut celle de Teilhard. Mais là ne s’arrêtent pas les études du jeune jésuite. Destiné au sacerdoce, il lui faut une formation philosophique avant d’aborder les études théologiques proprement dites. Toujours à Jersey il passera trois ans à étudier la philosophie Scholastique,  la « froide scholastique » selon son propre qualificatif.
On trouve à Jersey, parmi ses condisciples des hommes de talent. Certains resteront ses amis toute sa vie. Teilhard n’est pas le moins ardent ni le moins doué. Au plus intime de lui-même, les idées qui avaient germé dans son adolescence se développent, fécondées par l’étude des philosophes. Et en particulier de Bergson.

Apprentissage de l’enseignement et découverte de l’Orient  (1905-1908).

Bientôt ce sera la première expérience des responsabilités. Selon l’habitude des jésuites, une sorte de stage appelé « régence » doit être effectué pendant une période de deux ou trois ans avant d’aborder les études théologiques. Ses supérieurs, qui connaissaient bien ses goûts scientifiques et sa compétence en ce domaine, décident de le nommer professeur de physique et de chimie au Caire, dans leur collège de la Sainte Famille. Nul doute que son goût de l’aventure dut frémir de joie à l’annonce de cette nomination pour la mystérieuse Egypte. Fin août 1905, il s’embarque pour la première fois vers cet Orient qui prendra une si grande place dans sa vie. Le cercle de son petit monde va commencer à s’élargir.
Avec la grande facilité d’assimilation qui le caractérise, il s’adapte facilement à ce nouveau poste. L’enseignement lui plaît. Il se trouve « parfaitement heureux». Quinze ans plus tard, il écrira à un ami qui lui annonce son voyage en Egypte : « … cette belle et bonne ville du Caire, où j’ai passé trois des meilleures années de mon existence ! » Plus que la physique qu’il enseigne, c’est la géologie et déjà la paléontologie qui le passionnent. Au cours du séjour égyptien, sa vocation de chercheur se manifeste pleinement, au point d’occuper apparemment tout son horizon mental. Dès son arrivée, il entre en relation avec les milieux scientifiques du Caire, auxquels il apporte une collaboration appréciée. Quelques-uns des fossiles découverts par lui porteront même son nom, tel un « Sphaerium Teilhardi ». Les lettres qu’il adresse régulièrement à ses parents sont presque exclusivement consacrées aux récits de ses excursions géologiques dans les environs du Caire, le tout émaillé de pittoresques descriptions d’animaux, de paysages exotiques, où ses talents d’observateur précis et rigoureux s’allient aux dons d’un écrivain déjà maître de sa plume, qui sait voir et faire voir, et qui laisse déjà transparaître son «amour passionné de l’Univers».
Un premier flot d’exotisme déferle alors sur lui : « L’Orient entrevu et « bu » avidement, écrira-t-il plus tard, non point du tout dans ses peuples et leur histoire (encore sans intérêt pour moi), mais dans sa lumière, sa végétation, sa faune et ses déserts… » Avant de découvrir le monde des hommes, c’est le monde des choses qui s’offre à lui avec son exubérance de vie et son mystère essentiel. À cet « appel des tropiques » se mêle le « chant des Sirènes », c’est-à-dire la tentation panthéiste. C’est l’époque où « la vision orientale du lotus bleu » exerce sur lui sa plus forte séduction. N’éprouve-t-il pas alors le sentiment d’être « plongé en Dieu par toute la nature » ? Cependant sa foi ardente en la personne du Christ l’empêche de succomber à une sorte de panthéisme romantique à la Goethe, auquel l’inclinait naturellement la pente de son tempérament.
En août 1905 il va donc effectuer sa ‘régence’ en Egypte, ce pays inconnu, exotique, première porte de l’Orient, cet Orient qui l’attirera et le fascinera longtemps, plus tard. Surtout l’ExtrêmeOrient,  La Chine immense et en pleine fermentation, pour plus longtemps.
Pierre Teilhard de Chardin s’embarque sur le paquebot « Congo » le jeudi 17 août 2005 et débarque à Alexandrie le Mardi  22 août, après une traversée de cinq jours. Il avait quitté Marseille – vers les cinq heures du soir -, longé l’Italie le lendemain, admiré le Stromboli et les îles Lipari « effroyablement à pic dont on voit très bien que ce sont d’anciens volcans »,  il reconnaît les oiseaux qui accompagnent le bateau,  passé le ravissant détroit de Messine, la mer un peu agitée ce qui est naturel, le passage de l’Adriatique est toujours un peu moins paisible »-, puis la Méditerranée, la mer un peu plus forte et aucune terre en vue  pendant deux jours, avant d’apercevoir, au loin, la Crète. « Deux bergeronnettes nous ont suivis assez longtemps : je me demande comment elles peuvent aller si loin avec un vol si irrégulier. La chaleur augmente, mais reste très supportable. Demain sur les 8 heures, nous arriverons à Alexandrie. Je ne sais si c’est quelque chose du marin que j’ai dans les veines, mais je ne me lasse pas de ne voir que la mer ; tout le monde n’en est pas là à bord ».
Mardi 22 août 1905 à 10 heures, arrivée à Alexandrie :
«  Ébloui de tout ce que j’ai vu depuis quelques heures, j’éprouve une nouvelle surprise chaque fois que, par la fenêtre, j’aperçois, au-dessus des maisons carrées, dorées par une lumière magnifique, les grands palmiers chargés de dattes vertes.
L’entrée dans le port est très belle. À droite, la côte basse et blanche qui va se perdre à l’horizon dans le désert, à peine coupée de quelques touffes de palmiers; à gauche, un grand brise-lame et le grand phare; au fond une multitude de bateaux, paquebots et voiliers au gréement bizarre. Nous sommes assaillis, selon l’usage, d’une flottille de petites barques, canots à vapeur, petits bateaux à voile triangulaire, montés d’arabes de tous les types ».
Huit jours, à Alexandrie, lui permettent de la visiter de long en large et de la décrire avec enthousiasme. Il la quittera le mercredi 30 août « au soir, au moment précis de l’éclipse ; – si peu qu’il en restât, le soleil de ces pays-ci est assez vif pour que même au moment de son occultation maxima, il continuât à chauffer et à éblouir suffisamment. Tout au plus les plaines du Delta ont-elles pris, quelques temps, une  demi obscurité fantasmagorique ».
Alexandrie, il l’a trouvée « bien plus indigène qu’il l’aurait cru. Même les beaux quartiers du centre gardent quelque chose d’arabe, avec leurs maisons à terrasses, les cochers en tarbouches, et les Arabes qui se promènent. Tout autour de ces quartiers européens, se trouvent les quartiers arabes, encore pleins de couleur locale. Le long de rues étroites, à maisons surplombantes, s’alignent des multitudes de petites boutiques rangées par corporation, sans crainte de la concurrence : marchands de fruits, drapiers, cafés, etc. Tout se fait en plein air et il suffit d’une promenade paisible au milieu de tout ce marché (autrement dit les « souks »), pour assister à la manière de faire les souliers ou le nougat arabe, et bien d’autres choses ». Lettre n°2 de son séjour à Alexandrie
Il atteint le Caire le mardi 30 août, en remontant le Delta du Nil, par le chemin de fer, en 3 h 1/4. Le Collège de la Sainte Famille, où il est attendu pour y faire son premier stage d’enseignant jésuite, est tout près de la gare. Il va exercer, pendant trois ans, son « noviciat » de jésuite, comme professeur de Physique et de Chimie aux élèves des classes terminales.
On pourrait continuer longtemps à savourer ces descriptions enthousiastes de l’Egypte d’il y a un siècle, telle que la découvre le jeune  Teilhard avec ses émerveillements et la fraîcheur de son regard. Son esprit scientifique et poétique en même temps, savait  puiser dans une observation très rigoureuse bien documentée, – comme en témoignent ces premières Lettres d’Egypte, adressées à ses parents – les matériaux d’une description de la réalité sur laquelle il fondera plus tard ses réflexions profondes.
En 1905 Teilhard  n’avait que vingt-quatre ans, il n’avait pas encore été ordonné prêtre et  n’était  pas encore passé par la terrible « épreuve du feu », – la guerre de 14-18 qu’il fera très courageusement, comme brancardier, et au cours de laquelle mourront deux de ses frères, – et les dures épreuves que lui infligera sa hiérarchie dans et hors de son ordre, endurées dans un grand esprit d’obéissance.
Au terme de son affectation en Egypte, Teilhard  repart pour l’Europe accomplir ses quatre années de théologie. La France étant encore interdite aux jésuites, il ira en Angleterre, près de Hastings, à Ore Place dans le Sussex. Comparativement au niveau théologique moyen des prêtres de sa génération, Teilhard bénéficie d’une formation nettement supérieure. Il a d’excellents professeurs. Mais la période considérée est la moins favorable qui soit à un renouveau théologique. La crise « moderniste » secoue l’Eglise, motivant une réaction sévère de la hiérarchie catholique. En 1907, c’est-à-dire l’année qui précède l’entrée de Teilhard en théologie, Pie X a vigoureusement condamné le modernisme dans son encyclique « Pascendi ». L’enseignement officiel de la théologie se retranche alors derrière des positions étroitement traditionnelles.
Cette période fut, sans doute, déterminante pour Teilhard. Au contact des grands problèmes religieux qu’aborde la théologie, il prend une conscience plus précise de ses propres orientations intellectuelles. De plus, il ressent douloureusement le hiatus existant entre sa vision scientifique du monde et la vision cosmologique qui sous-tend la théologie qu’on lui enseigne. Par-delà cette dernière, il cherche déjà à se formuler pour lui-même une synthèse nouvelle, où le christianisme assumerait hardiment les acquisitions de la science moderne, au lieu de rester peureusement sur des positions défensives. Et il n’est pas seul à penser ainsi. Parmi les jeunes théologiens d’Ore Place, on discute beaucoup des problèmes de l’heure; certains souhaitent un renouveau de la pensée théologique. On lit Blondel, Bergson. C’est ainsi que vers 1910 Teilhard découvre « l’Evolution créatrice » de Bergson, qui fait grand bruit.
Certes, ses propres travaux scientifiques l’avaient peu à peu conduit à faire sienne la théorie de l’évolution. Mais ce fut pour lui un trait de lumière de constater qu’un philosophe de l’envergure de Bergson intégrait l’idée d’évolution dans sa philosophie. Progressivement tout venait se grouper et s’harmoniser autour de cette perspective évolutive : les données scientifiques, l’histoire du monde, l’histoire du salut, le développement des  dogmes (que le Cardinal Newman lui avait appris)… Sur la fin de sa vie, faisant retour sur ces années décisives, il se rappellera avec émotion  « ce mot magique d’évolution qui revenait sans cesse à (sa) pensée, comme une promesse et comme un appel… »
La découverte de l’évolution, en effet, marque un tournant considérable dans l’histoire de la pensée teilhardienne, au point de s’identifier à cette histoire même. Mais elle se mûrit dans le silence et la solitude. Au demeurant, Teilhard fait figure d’étudiant brillant, assimilant parfaitement la théologie qu’on lui enseigne. On en aura une preuve dans le fait qu’il fut choisi par son ancien professeur de Laval, le Père d’Alès, pour écrire la IVe partie de l’article « Homme » pour le « Dictionnaire apologétique ». Celle-ci traitait de l’homme devant les enseignements de l’Eglise et devant la philosophie spiritualiste. Il n’est pas si fréquent qu’on demande un écrit de cet ordre à un séminariste, fût-il jésuite. Vers la même date, il rédige également pour la revue « Etudes » un article apologétique sur les miracles de Lourdes.
Enfin, au terme de sa troisième année de théologie, le 24 août 1911, il reçoit la prêtrise. « La passion de l’Absolu » qui l’animait depuis son enfance l’avait conduit à ce don total et définitif de lui-même à Dieu au service de l’Eglise au sein de la Compagnie de Jésus. Par la suite, même au milieu d’épreuves douloureuses, il restera fidèle, et à son sacerdoce et à son Ordre. Ce passionné d’absolu et d’unité avait trouvé dans sa vocation de jésuite le moyen d’unir les deux hommes qui étaient en lui : le savant et le mystique, « l’enfant de la terre et l’enfant du Ciel ».

Les débuts d’un savant à Paris (1912-1915)

A la fin de sa théologie, en 1912, on l’envoie à Paris parfaire sa formation scientifique. Il fréquente le laboratoire de paléontologie au Museum d’Histoire naturelle, où il travaille sous la direction du grand spécialiste des néanderthaliens, Marcellin Boule. Il suit aussi d’autres cours à l’Institut catholique, au Collège de France. Il est, somme toute, assez déçu, lui qui a déjà tout un acquis scientifique derrière lui, et qui, surtout, a déjà des idées bien personnelles. « Finalement, constate-t-il, je me formerai surtout avec des livres et des conversations. » Il fait la connaissance de l’abbé Breuil, le grand spécialiste de la préhistoire, qui lui en révèle le vaste domaine à peine exploré. Avec lui il participera à des recherches dans les cavernes à peintures préhistoriques dans le nord de l’Espagne (Castillo, Altamira … ). Ils resteront en grande amitié professionnelle et spirituelle jusqu’à la fin de sa vie. Leur correspondance, d’un vif intérêt, a été publiée chez Aubier.
Ses études scientifiques ne le détournent pas le moins du monde de ses préoccupations religieuses. Un autre domaine s’offre au jeune prêtre trop longtemps confiné dans les murs de son séminaire : le monde de la ville avec ses relations sociales. Dans la capitale, il se fait bientôt de bons amis. Il y a retrouvé également des membres de sa famille, en particulier, une de ses cousines, Marguerite Teillard-Chambon, femme supérieure et de haute culture, avec qui il se lie d’une profonde amitié fraternelle. Elle deviendra bientôt la confidente de ses réflexions et le témoin privilégié de l’évolution de sa pensée. A ce propos citons Jacques Madaule qui en a parlé avec justesse et délicatesse : « La rencontre du féminin ne doit pas s’entendre ici d’une façon grossière. Elle signifie simplement qu’à cette époque Pierre Teilhard de Chardin a fait attention à l’élément féminin en tant que tel… »
Fort de cette triple expérience, il sera prêt à affronter la dure expérience de la guerre.

L’éclosion d’une pensée (1915-1919)

Nous avons précédemment noté la profonde influence de sa mère et de ses sœurs. Mais là, à Paris, vers la trentième année, il prend soudain conscience que l’humanité est composée de deux moitiés complémentaires. La rencontre du féminin vient en quelque sorte couronner son évolution intérieure. Enfant, la découverte de Dieu, puis la découverte très précoce de la nature, et plus tard de l’évolution. Après le Divin et la Matière, voici maintenant l’Humain par la médiation du Féminin. Expérience décisive, à la fois exaltante et douce.
Deux août 1914 : la guerre éclate, bouleversant tous les projets de chacun avant de bouleverser l’Europe. Puisqu’il n’a pas fait de service militaire, il n’est pas immédiatement mobilisé. En attendant son ordre d’appel, il retourne en Angleterre, à Cantorbéry, pour accomplir la dernière étape de sa formation jésuite : le troisième an. Mais au mois de décembre, il reçoit enfin l’ordre de rejoindre Clermont-Ferrand, où il est mobilisé, comme infirmier et affecté au 8e régiment de marche de tirailleurs marocains. Le 22 janvier 1915, il est sur le front, à Cuvilly, petit village à 22 km au nord de Compiègne. Au printemps, on le retrouve sur les champs de bataille dans la plaine du Nord, au bord de l’Yser. C’est là, dans un petit hameau de l’arrière, appelé les Cinq chemins de Quaëdypre, qu’il prend la décision historique de tenir son journal, où il consignera ses pensées. « 26 août 1915. Pour tromper l’ennui du cantonnement, et me forcer à penser, à observer, à préciser, je commence une espèce de journal… Que sur ce mauvais papier d’école, pour la gloire de Notre-Seigneur, toute ma meilleure pensée s’écoule… » Tel fut le point de départ d’une réflexion qui aboutira à la production d’une vingtaine d’essais, au cours de ces quatre années de guerre.
Cette période est sans doute la mieux connue de la vie de Teilhard. A gros traits on peut rappeler sa présence sur les principaux champs de bataille: l’Yser, l’Artois, Verdun, l’Aisne, la Somme, le Chemin des Dames. L’armistice, enfin, le trouve sur le front d’Alsace. Durant toute la guerre, Teilhard se fait remarquer par son sang-froid et son dévouement. On a parlé à son sujet de prêtre- combattant. C’est à peine exact. Il était brancardier. S’il partageait les dangers communs aux hommes des premières lignes, s’il a maintes fois côtoyé la mort, il était quand même relativement moins exposé lors des attaques, qui étaient souvent très meurtrières. Comme caporal-brancardier, il suivait avec son équipe les premières vagues d’assaut pour secourir et évacuer les blessés. Ajoutons qu’il a parfois souffert de cette place de second rang, un peu méprisée par les combattants. En tant que prêtre, il assure aussi un rôle d’aumônier, mais cette activité se trouve considérablement restreinte du fait que son régiment de zouaves et de tirailleurs comporte un grand nombre de musulmans.
Pour cet aristocrate brusquement plongé dans la masse humaine, la guerre fut un baptême dans le réel. Ce réel, c’est la vie assez fruste des hommes de troupe, leur courage, leur camaraderie, leur vulgarité aussi. Le réel, c’est ce formidable déploiement d’énergie et de puissance qu’est une masse humaine partant à l’assaut des positions ennemies dans le bouleversement des éléments; c’est la solidarité de tous dans un effort gigantesque et tragique; c’est aussi l’expérience de la souffrance et de la mort…, du don de soi pour un plus grand que soi.
Dans cette atmosphère d’héroïsme anonyme, il prend conscience de Quelque Chose qui dépasse l’individu. Dans ce climat de haute tension humaine, il éprouve en lui un surcroît d’énergie vitale et déploie une activité intellectuelle et spirituelle plus intense. « A ces minutes-là, par excellence, on vit, peut-on dire cosmiquement. » écrit-il à sa cousine Marguerite. Aussi, profite-t-il de ses moments de repos à l’arrière, pour consigner par écrit ce qu’il a vu et pensé à ces moments privilégiés. Ne dira-t-il pas que cette guerre fut sa lune de miel intellectuelle ? C’est enfin l’éclosion du génie longtemps comprimé par les cadres et les activités de la vie scolaire et religieuse.
Cette activité intellectuelle, au demeurant surprenante, vu ses conditions matérielles et psychologiques d’existence, va de pair avec une vie spirituelle d’une rare intensité. « Pour moi la guerre a été une rencontre (…) avec l’Absolu… » «J’ai vu clair dans un milieu où le monde a atteint pour moi une transparence qu’il ne retrouvera peut-être jamais plus. » Ce texte écrit en 1919 reflète bien la vision optimiste qui fut la sienne tout au long de la guerre.
Son optimisme affiché sans complexe a parfois scandalisé. Car il est bien entendu qu’on attend des récits de guerre qu’ils exaltent l’instinct d’agressivité, et surtout qu’ils alimentent le goût général de l’atroce et du morbide. Celui qui veut parler de la guerre doit nécessairement emboucher la trompette de l’Apocalypse. De ce point de vue, Teilhard est assurément décevant. Par-delà le tragique des combats, plus loin que l’absurde quotidien, il voit la transformation de l’humanité en gestation, l’affrontement de forces et d’idéologies qui vont remodeler le visage de l’Europe et du monde, le passage douloureux au XXe siècle. La sérénité apparemment olympienne, avec laquelle il traverse les champs de bataille, masque la souffrance d’une sensibilité extrême quotidiennement surmontée. Deux de ses frères ont été tués au front; des amis chers sont disparus dans la tourmente : Rousselot, Boussac… La douleur est assurément profonde, et il a aussi connu la peur, mais l’émotion reste toujours contenue, lorsqu’il aborde ces sujets. Descendant de l’enfer de Verdun, il écrit: « Là-haut, mon moral n’a pas été aussi haut et fort que je l’aurais voulu… C’est vraiment la difficulté suprême de consentir à disparaître dans la mort fût-ce que pour la plus belle des causes et sur le plus magnifique des théâtres! Quand on se sent vraiment au pied du mur, ou au bord du fossé, si tu aimes mieux, les appréhensions se font sentir, et on sent que Notre-Seigneur seul peut nous donner la vraie abnégation, sincère, profonde et réelle. En fait, je crois que ces appréhensions sont pires que la réalité, car tous ceux que j’ai vu mourir, l’ont fait si simplement 1 »
Quand il évoque tout ce tragique, spontanément lui vient à l’esprit l’image d’une croix se dressant sur les monts déchiquetés par les obus. « Je ne sais pas quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard sur la côte de Froideterre, en souvenir de la grande lutte. Un seul serait de mise: un grand Christ. Seule la figure du Crucifié peut recueillir, exprimer et consoler ce qu’il y a d’horreur, de beauté, d’espérance et de profond mystère dans un pareil déchaînement de lutte et de douleurs. » Son attitude courageuse et virile pendant la guerre constitue le meilleur commentaire du but qu’il s’était fixé : Comment être aussi chrétien que pas un, tout en étant homme plus que personne ?
Malgré ce qu’on pense parfois, la guerre n’a pas opéré une rupture radicale de Teilhard avec son passé. La même quête de l’Absolu, qui brûlait dans son âme d’enfant, le même souci apostolique de conquérir le monde au Christ, qui animait sa vocation religieuse, captivent toujours son esprit et son cœur au milieu de la canonnade et de la mitraille. Voyant par-delà la guerre présente, la tâche immense à accomplir ensuite, il prend conscience de sa mission particulière : travailler à réconcilier l’Eglise avec le monde moderne. Ainsi qu’il tentera de le montrer dans son  testament d’intellectuel – La Vie cosmique – il y a  une communion possible avec Dieu par la terre.1
Au cours de ces quatre années, sa pensée a atteint un tel degré de maturation qu’on trouve dans ses écrits de guerre et dans sa correspondance, en particulier dans ses lettres à sa cousine2, tous les éléments de ce qu’on peut déjà appeler la synthèse teilhardienne, bien que certains restent encore à l’état d’ébauche. L’ensemble se présente comme une vision christocentrique du monde, axée au niveau scientifique et méta-scientifique sur l’idée d’évolution, et commandée au niveau religieux par la doctrine du Verbe incarné, dont la présence au monde et dans l’âme du croyant est intensément vécue. Dans l’éclosion des idées, il y a bien encore des obscurités, des maladresses, mais le germe est présent avec toute sa richesse de vie et ses promesses de développement. Cependant Teilhard est assez lucide pour entrevoir que ses perspectives passeront difficilement la rampe dans le climat de l’Eglise de son temps. Témoin cette confidence à sa cousine Marguerite d’un accent prophétique : « … je ne vois guère comment mes idées verront le jour autrement que par conversation ou par manuscrits passés sous le manteau ».

Sur le langage de Teilhard

On peut relever dans les Lettres d’Egypte, ce que l’on trouvera, par la suite, dans Genèse d’une pensée ainsi que dans ses 19 écrits du temps de la Guerre et dans la plupart des ouvrages suivants de Teilhard : l’identification rigoureuse, digne d’un inventaire scientifique et, en même temps, l’émerveillement devant le beau, le nouveau, l’insolite. Le tout exprimant des concepts qui peuvent aboutir à des métaphores ou des évocations poétiques. Selon une remarque de Gaston BACHELARD dans La Poétique de l’Espace : les images produites par la poésie deviennent des êtres nouveaux de notre langage. Mais chaque être nouveau du langage devient une augmentation de conscience, donc une croissance d’être. Faisons une petite incursion sur quelques notions de poétique du langage afin d’aborder le caractère particulier des écrits de Teilhard traitant plus directement de problèmes religieux.
Jamais Teilhard n’a prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux lui tenaient à cœur ainsi que l’épanouissement et le progrès du christianisme. Cela, en sa qualité de prêtre. Ce qui est bien le moins pour un religieux, un jésuite, qui plus est. Mais le Père Teilhard de Chardin était éminemment homme de science : il est avant tout un chercheur, dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain,  grand chercheur scientifique, découvreur du premier sinanthrope, notamment. Nombreux sont les témoignages des savants de son temps.
Précisément en tant qu’homme de science, beaucoup de choses lui paraissaient claires, qui pour d’autres (et notamment à la Curie romaine, moins familiarisée avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement attachée à ‘un climat purement spirituel’), restaient du domaine de l’inconnu… si ce n’est de l’interdit. En sa qualité de savant, Teilhard pouvait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante. Aussi, ceux qui avaient pour tâche de les résoudre ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir en ignorer l’existence. D’où la totale méprise : Ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces choses avaient à ses yeux, et en soi.  Comment  faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnent à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier attentivement ?
En avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux qui le consultaient, – en attendant que d’autres plus compétents que lui – s’engagent dans l’étude approfondie de ces questions est, nous semble-t-il, une attitude loyale et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices.  C’était d’autant plus dans la logique du personnage profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même et visionnaire qu’était Teilhard, qu’il considérait la Science avec le même respect que celui qu’il nourrissait pour la Connaissance, pour le Savoir, en général. Selon sa propre formule : Savoir plus c’est Etre plus.  Même s’il savait mieux que personne, les limites et le caractère temporaire des vérités scientifiques. Nous devrions lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus – hélas, surtout « post mortem » – aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont l’existence, voire l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant  participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise de conscience de l’évolution, ainsi qu’aux riches intuitions de sa foi, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même pour aller  au bout de ses propres puissances de recherche et d’invention. 3
Il nous paraît utile de préciser qu’en étudiant le langage de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores comme des ornements de style. Teilhard ne se pose pas en écrivain. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, mais il ne peut les rendre publiques, on l’empêche de les publier et de s’en prévaloir. S’il est grand écrivain, poète et visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à l’être, en prenant la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis.
Paul Ricœur dit que la métaphore est un « stratagème » grâce auquel le langage renonce à décrire simplement le réel pour se charger d’une fonction de découverte. Le langage poétique, puisqu’il a l’intention de transfigurer le réel, nous autorise a parler de vérité métaphorique. Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Etre devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible a travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée. Tout philosophe a le droit d’être poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, de même que tout poète est un peu philosophe et lance des faisceaux de lumière sur la route que la réflexion humaine s’ouvre continuellement, avec peine, vers un « Connaître Plus » qui, finalement, aboutit à « Etre Plus ».
Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique où puise la Vie, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière.
Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler Sainte Matière. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire  dans un de ses magnifiques écrits : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ».
Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière, repris – plus de trente ans plus tard l’avoir écrit, à Jersey en août 1919, – dans son livre testament : Le Cœur de la Matière.

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher
qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler
si nous voulons manger.
Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.
Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible,
Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus la Vérité,
Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu.
Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.
Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.
Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu, toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis. Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.
Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.
Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.
Je te salue source harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.
Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.
Croyant obéir à ton ‘Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.
Un reflet les trompe, ou un écho je le vois maintenant.
Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.
Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.
Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.
Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

A la racine de sa  « rêverie » il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur sous tous ses aspects et toutes ses manifestations.
Eh bien, tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée de TEILHARD. Claude CUENOT, son premier biographe, dans son Lexique TEILHARD de CHARDIN dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant de temps à autre à l’une des aires de l’imaginaire, respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.
Le propre de la poésie étant d’aller au delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des langues, de se porter au delà de la source d’où elle jaillit, le langage poétique a pour vocation essentielle d’aller à la rencontre de l’autre. Le langage, dit encore Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous  mettions à parler, il est toujours présupposé. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » ? L’Evangile selon St Jean le révèle : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu ». La parole est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est, pour reprendre une expression d’Emmanuel Levinas, une trace de Dieu.
Poétique, le langage est une incantation, une quête de l’origine, et propose un nouveau commencement à la pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois. Poétique, le langage donne un accès privilégié à la vérité et apparaît  comme un arc en ciel jeté entre le ciel et la terre, une arche d’alliance entre le sacré et le profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel.
Le poète est visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit au delà.  Le langage poétique apparaît alors comme un langage sacré : il révèle « les infinis visages du vivant »… Pour définir l’art poétique, Bachelard, philosophe et poète admirable, ne conseille-t-il pas : «  Admire d’abord, tu comprendras ensuite ». L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître.
Teilhard, vit dans le domaine de l’émerveillement, dans la grâce de cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons un enchantement : un champ illimité de contemplation et une source inépuisable de joie, la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique.
La beauté des sentiments, l’intelligence des propos, ses visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées. Ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la nature : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et profondes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Sacré. Comme le langage biblique, il exprime le souffle de Dieu… Je ne trouve pas de meilleure comparaison pour terminer ces considérations sur le langage de Teilhard que  le magnifique Cantique des Créatures de Saint François d’Assise, que Teilhard aimait. 5
Le Poverello d’Assise dit son amour de la Terre, de la Vie, de l’Univers, mieux que personne.

Très haut tout-puissant, bon Seigneur,
à toi sont les louanges, la gloire et l’honneur, et toute bénédiction.
À toi seul, Très-haut, ils conviennent
Et nul homme n’est digne de te mentionner.

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement, monsieur frère Soleil,
lequel est le jour, et par lui tu nous illumines.
et il est beau et rayonnant avec grande splendeur,
de toi, Très-Haut, il porte signification.

Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Lune et les étoiles,
dans le ciel tu les as formées claires, précieuses et belles.

Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère Vent,
et par l’air et le nuage et le ciel serein et tout temps,
par lesquels à tes créatures tu donnes soutien.

Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Eau,
laquelle est très utile et humble, et précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur, par frère feu
par lequel tu illumines dans la nuit,
et il est beau et joyeux et robuste et fort.
Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur notre mère Terre,
laquelle nous soutient et nous gouverne,
et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
par ceux qui pardonnent pour ton amour
et supportent maladies et tribulations.
Heureux ceux qui les supporteront en paix,
car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.
Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur notre mort corporelle,
à laquelle nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels.
heureux ceux qu’elle trouvera dans tes très saintes volontés,
car la seconde mort ne leur fera pas mal.
Louez et bénissez mon Seigneur,
et rendez-lui grâce et servez-le avec grande humilité.

A la recherche d’un « plate-forme scientifique » (1919-1926)

L’armistice du 11 novembre 1918 avait surpris le caporal-brancardier Teilhard dans un petit village des Vosges, à Docelles; mais il dut attendre le 10 mars 1919 avant d’être démobilisé. Cantonné à Strasbourg ou dans la région, il occupe ses loisirs à rédiger de nouveaux essais, en attendant le retour à la vie civile qui va lui permettre, espère-t-il, d’achever sa formation scientifique et, à partir de cette plate-forme, de prêcher son évangile.
Sa vocation religieuse s’était trouvée raffermie et confirmée par l’expérience de la guerre. Aussi avait-il demandé à prononcer ses vœux solennels avant d’attendre la fin des hostilités, ce qui lui fut accordé de réaliser le 26 mai 1918, à Sainte-Foy-lès-Lyon, au cours d’une permission. Le cycle de sa formation scientifique se trouvait donc clos; il était désormais jésuite à part entière. Sur les traces de saint Ignace, il entend bien œuvrer  pour la plus grande gloire de Dieu à la réconciliation de Dieu et du monde.

Doctorat et professorat à Paris

Dès sa démobilisation, le P. Chanteur, son supérieur provincial, le renvoie à Paris, pour qu’il y prenne ses grades universitaires et se prépare à l’enseignement des sciences. Teilhard met les bouchées doubles. Au mois de juillet suivant, il passe son certificat de géologie; après les vacances, celui de botanique, puis en mars 1920, celui de zoologie. Un an après sa démobilisation, il obtient sa licence ès sciences naturelles et s’attaque aussitôt à sa thèse de doctorat, qui aura pour sujet : « Les mammifères de l’éocène inférieur français et leurs gisements ». Il la soutiendra brillamment en Sorbonne, le 22 mars 1922. En même temps il est chargé d’un cours de géologie à l’Institut catholique de Paris, tout en continuant à fréquenter assidûment le Museum d’Histoire naturelle. Par toutes ces activités, la plate-forme scientifique du jeune professeur se construit assez rapidement et même se présente sous les meilleurs auspices. Mais le monde des idées, qui avait canalisé le plus fort de son énergie intellectuelle durant la guerre, ne perd pas pour autant ses droits, bien au contraire, puisque c’est le moment impatiemment attendu par lui pour faire connaître sa pensée.
Dès son retour de l’armée, il a retrouvé pour quelques temps ses fructueuses discussions avec ses amis et confrères, les Pères Charles et Valensin. Par l’intermédiaire de ce dernier, il entre en contact épistolaire avec le philosophe de l’Action, Maurice Blondel. Puis il fait bientôt la connaissance d’un autre philosophe éminent, qui deviendra pour lui un ami et un conseiller écouté : Edouard Le Roy, professeur au Collège de France. Dans ce cercle de philosophes, on doit donner une place spéciale à Mlle Léontine Zanta, femme de lettres et féministe ardente, première Française à avoir obtenu un doctorat en philosophie. C’est à eux tous, et à bien d’autres encore, qu’il doit penser, lorsqu’il écrit en 1924 : « J’ai trouvé des amis exceptionnels pour ouvrir ma pensée ». Il a trouvé, semble-t-il, dans ce chaud foyer spirituel de Paris, une activité à son goût et à sa mesure, et – élément très important pour lui – un milieu propice à l’épanouissement et à la diffusion de ses idées.
Brillants débuts pleins de promesses tant dans le domaine des sciences que dans celui de la pensée. Mais déjà s’amoncellent à l’horizon les nuages, dont il avait pressenti la noire menace durant la guerre. La répression du modernisme dans l’Eglise bat son plein et les conséquences en seront désastreuses pour le renouveau théologique en cours, car on arrachera trop souvent le bon grain avec l’ivraie. En 1920, sur les injonctions du Saint-Office, le Général des jésuites avait condamné la théorie du Père Rousselot, dite des yeux de la foi. Teilhard est affecté par la condamnation posthume de cet ami, d’autant plus qu’elle rejaillit sur lui et sur le cercle de ses autres amis jésuites (Valensin, Charles, Huby … ). « Comment peut-on être satisfait de ce qu’on voit! confie-t-il à un ami. Je vous l’ai déjà dit: je suis très sensible au poids du corps, même à celui du Corps de l’Eglise. Heureusement que ma philosophie m’enseigne que le corps doit évoluer pour l’esprit. »
C’est alors qu’arrive juste à propos une invitation à participer à une expédition scientifique. A Tientsin, en Chine, un jésuite français, le P. Licent, avait fondé un Muséum d’Histoire naturelle et réalisé des fouilles paléontologiques. En correspondance avec le Muséum de Paris et avec le P. Teilhard, il souhaiterait que ce dernier vienne lui apporter son concours dans une expédition qu’il projette en Chine du Nord et en Mongolie. Cet appel survenant dans l’atmosphère un peu lourde de suspicion théologique réveille en Teilhard « le moi de l’aventure et de la recherche, celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares».

En Chine (1923-1946)

Vraiment attiré par cet Orient inconnu, il  « veut s’y replonger dans les zones encore brutes de l’univers matériel et humain ». Il est livré « à l’invraisemblable variété des races et des préoccupations humaines ». Il sait voir, observer, et profite intensément du voyage et du dépaysement. Il découvre la Chine, la Chine de Tien Tsin et de Pékin, la Chine aussi des grands espaces offerts à la course du géologue ; il a parcouru « les plateaux roux et gris des Ordos », il a vu apparaître la grande plateforme du Gobi, il a franchi les murailles crénelées et fait route à dos de mulet vers le désert Mongol. Que de rencontres étonnantes avec ces Mongols sous la tente, ou ces collaborateurs, savants de la jeune Chine, jusqu’à ces autres savants venus de tous les points du monde pour mener leurs recherches, et avec lesquels vite s’établit un climat de franche communauté. Avec ces Américains, ces Suédois, ces Chinois, on ébauche une société future de chercheurs, une très cordiale société humaine.
Au cours d’un de ses voyages entre la Chine et la France, il s’arrête pour un séjour d’environ deux mois, en  novembre-janvier 1928/1929 en côte française des Somalis, où il a été l’invité de son ami Henry de Monfreid. La région, peu explorée du point de vue géologique et paléontologique, lui offre l’occasion de faire d’importantes trouvailles en Ethiopie et en Somalie, entre autres un gisement paléolithique avec outils, et quelques peintures dans une grotte. Se remémorant avec émotion ses Souvenirs, -le ‘pirate’- Henry de Monfreid, écrira plus tard : « J’ai eu la chance, la grâce, dirais-je, de vivre deux mois avec lui dans les sauvages solitudes de la Mer Rouge. Là, loin du monde civilisé, hors de sa vaine agitation et de ses contraintes, seuls dans l’immensité immuable des déserts et de la mer, j’ai écouté penser cette âme d’apôtre’
Teilhard parcourt le monde. Le voici, en 1931, mêlé à l’aventure de la Croisière Jaune, montée par G.-M. Haardt de Citroën. Il fait partie du groupe qui partant de Pékin, doit rejoindre le groupe parti de Beyrouth vient du Pamir. Péripéties multiples, découvertes passionnantes. L’expédition fut une véritable aventure. Il s’agissait, avec les auto-chenilles de Citroën, de parcourir l’ancienne Route de la soie, l’entreprise fut un magnifique exploit à la fois sportif, mécanique, et …diplomatique. Les pistes réservèrent parfois de mauvaises surprises aux conducteurs. De plus, la Chine était en proie à la guerre civile. Un beau jour, la caravane surgit en  plein milieu de la bataille de Khami. On vit aussitôt l’ancien caporal-brancardier se retransformer en infirmier et apporter ses soins aux blessés…  Malgré tout La Croisière Jaune se poursuit. Le 7 juillet 1931 elle atteint Turfan. L’intérêt s’accroît de jour en jour. Me voici au cœur d’une des régions les plus mystérieuses et les plus sacrées de la géologie. écrit-il. Franchi des déserts plus déserts que ceux que je connaissais. Le pays devient plus grandiose dans toutes ses lignes. En parvenant au terme de cette randonnée, aux oasis de Sinkiang, c’est la surprise de se trouver parmi des gens qui rappellent infiniment plus  le Proche que l’Extrême Orient. Plus loin, il fallut parlementer sans fin, le Sin-Kiang étant interdit aux étrangers. L’expédition resta bloquée à Urumchi jusqu’à ce que, enfin, on autorise une petite partie de la caravane, dont Teilhard, à aller rejoindre le groupe parti de Beyrouth. La jonction se fit à Aksu, le 8 août 1931. Puis tous les membres de la Croisière Jaune se regroupèrent à Urumchi.
Le retour se fit par le désert de Gobi, par un froid intense – 20° à –30° -, qui obligeait à rouler 24h sur 24 pour éviter que l’eau ne gêle dans les radiateurs. Enfin on arrive à Pékin le 12 février 1932. Le résultat scientifique, du simple point de vue géologique, n’était pas mince. « J’ai à peu près doublé mes connaissances sur l’Asie », écrit Teilhard dans une lettre à un ami.
A l’arrivée il célèbre une messe pour tous les membres de l’expédition – ce groupe d’hommes disparates et agnostiques mais soudés par l’aventure – à la Mission de Lian Tchéou. L’un des membres de l’expédition a conservé le texte de la petite allocution qu’il prononce en cette extrémité du monde :

« Mes chers amis, nous nous trouvons réunis ce matin, dans cette petite église, au cœur de la Chine, pour commencer, en face de Dieu, l’année nouvelle. Dieu, pour chacun de nous ici, n’a sans doute pas la même précision, la même figure.. Mais parce que nous sommes tous des hommes, nous ne pouvons pas échapper, aucun d’entre nous, au sentiment et à l’idée réfléchie que, au dessus et en avant de nous, une énergie supérieure existe, à laquelle nous devons bien reconnaître – puisqu’elle nous est supérieure –  l’équivalent agrandi de notre intelligence et de notre volonté. C’est dans cette puissante Présence, que nous devons nous recueillir un instant au début de cette année. A cette universelle Présence qui nous enveloppe tous, nous demanderons d’abord de nous réunir, comme en un centre commun et vivant, à ceux que nous aimons et qui commencent, si loin de nous, la nouvelle année. Nous souvenant alors de son omnipuissance nous la prierons d’animer favorablement pour nous, nos amis et nos familles, le réseau compliqué et en apparence si incontrôlable, des évènements qui nous attendent au cours des mois qui viennent – que le succès couronne nos entreprises ; que la vraie joie soit dans nos cœurs et autour de nous ; et que, dans la mesure où la peine ne saurait nous être évitée, cette peine se transfigure dans la joie supérieure de tenir notre petite place dans l’univers, et d’avoir fait ce que nous devions ! Voilà ce que Dieu peut réaliser autour de nous et en nous par son action profonde. – C’est pour que ceci arrive, que je vais lui offrir, pour vous tous, cette messe – la forme la plus haute de la prière chrétienne. »

Il faut croire que ce moment fut celui d’une intense émotion pour tous ces hommes rudes et peu enclins au sentiment religieux, puisque G.M. Haardt – le chef de l’expédition qui devait mourir d’épuisement un mois après – en rendit compte ainsi dans la dernière lettre qu’il écrivit à sa femme : « C’était un spectacle bien émouvant de voir réunis, dans cette petite chapelle perdue au cœur de la Chine tous ces hommes dans leur équipement de route se recueillant devant Dieu avant d’affronter à nouveau tout l’imprévisible qui les séparait encore de leurs buts, à l’aurore de cette nouvelle année. Le Père Teilhard de Chardin est un Prince de l’Eglise mais il a, autant qu’il est possible de le posséder, l’esprit de l’expédition. »
Sous «l’esprit de l’expédition. » et sous la passion du géologue vit, toujours plus intense, l’homme intérieur. La joie du savant se confond avec celle de l’artiste, mais, comme une lame de fond emportant tout son être, Teilhard sent surtout s’affirmer son impérieuse vocation : il le sait bien depuis les nuits de guerre, il est fait pour autre chose que pour scruter les archives du passé ; tourné vers l’avenir profond, il l’interroge, il approfondit sa vie intérieure : Est-ce que le passé, vu d’une certaine manière, n’est pas transformable en avenir ; est-ce que la conscience plus étendue de ce qui est et de ce qui fut n’est pas la base essentielle de tout progrès spirituel ? se demande-t-il, et, plus loin : A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme de la peine de l’homme… Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ?
Teilhard dans sa quarantaine est au milieu de sa vie, – il vivra jusqu’à l’âge de soixante quatorze ans, – une vie pleine de peines et de souffrances en même temps qu’une vie publique très animée, car plus loin que l’étude des origines humaines, plus profond que l’élaboration d’une nouvelle anthropologie, Teilhard ne cessera de poursuivre passionnément son effort pour repenser sa religion en fonction d’une  humanité en pleine évolution et complexification. Mais, jamais il n’a perdu la voie droite, malgré des sollicitations nombreuses, de tous ordres, y compris féminines. Bien au contraire, on peut affirmer qu’il n’a jamais perdu de vue ce qu’il a nommé toute sa vie son ‘point Oméga’ – qui, pour tous les chrétiens est la parousie du Christ au moment du retour du Messie à la fin des temps, et qui pour Teilhard, plus particulièrement, est cette unité intérieure qui rassemble l’organisme terminal des personnes, le point vers lequel nous tendons tous, qui nous unira tous dans l’Amour de Dieu.  Envers son ordre, non plus, il n’a pas oublié ses vœux d’obéissance de pureté et de chasteté, malgré l’ostracisme de certains de ses supérieurs et de certains théologiens de l’Eglise qui le forcent à l’exil et bâillonnant sa pensée en l’empêchant d’enseigner et de publier ses écrits….
Au début de novembre 1938 il revient en France où il va faire son plus long séjour depuis vingt ans. Des très nombreuses rencontres que lui occasionne cette période parisienne, aussi bien de croyants que d’agnostiques, il retire ce constat : Partout je trouve la naissance, ou tout au moins l’attente, d’une nouvelle croyance de l’Homme en une évolution spirituelle du monde. Les ingénieurs et, d’une manière générale, les hommes d’action, l’intéressent et il sait trouver les mots justes pour leur parler. Il lui arrive aussi de s’adresser à des artistes. Teilhard évoque devant eux la primauté de l’intuition et la fonction essentielle de l’art dans l’avancée de l’énergie spirituelle. Il aime aussi s’adresser au monde ouvrier. Il a été un ardent partisan des prêtres ouvriers.
C’est à cette époque aussi qu’il fait la connaissance de Mlle Jeanne Mortier, celle qui deviendra sa secrétaire et sa légataire testamentaire. Après la mort de Teilhard, elle prendra soin de faire éditer l’œuvre entière avec une intelligence, une ferveur et un dévouement exemplaires. Elle est la créatrice de la Fondation Pierre Teilhard de Chardin et de l’Association des Amis de Teilhard, abritées au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, rue Geoffroy de St Hilaire.
Au mois de juin 1939, après l’un de ses séjours – sept mois – les plus longs en France, Teilhard part encore une fois pour la Chine en passant par les Etats-Unis. Au bout de quelques semaines il retrouve ‘Pékin avec son ciel d’automne somptueux’. Quatre jours après son arrivée à Pékin, le 3 septembre 1939, la Grande Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. Teilhard ne reviendra en France que sept ans plus tard. Mais tout de suite Teilhard prend parti à côté des démocraties contre le fascisme et le nazisme. C’est contre cet idéal sauvage que spontanément, nous nous sommes levés. C’est pour éviter la servitude que nous avons dû avoir recours, nous aussi, à la force. C’est pour détruire le droit divin de la guerre que nous nous battons, écrit-il. Dès août 1940 il perçoit une lueur d’espoir du côté de la résistance française : Si les britanniques ne sont pas submergés, je devine que de Gaulle sera le chef dont les gens ont besoin, à moins que nous ne devenions communistes. En tout cas, une Europe nouvelle, et peut-être davantage encore, naîtra d’ici quelques années …
L’agression japonaise sur Pearl Harbor (7 décembre 1941) et le déchaînement de la guerre dans le Pacifique l’enferment inexorablement jusqu’à la fin des hostilités, en Chine. L’occupation japonaise de la Chine lui fait songer à celle de la France par les Allemands mais il continue à porter un regard profond sur ces mondes qui s’agitent, et il écrit : Le vrai conflit humain, d’aujourd’hui, n’est pas entre démocrates, fascistes, communistes et chrétiens : il est entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas qu’il y a une humanité à construire au-dessus de l’Homme (pour sauver et achever l’Homme, précisément)…
Lui, Teilhard, croit à l’homme de toute son âme, tellement qu’il vient de lui consacrer tout un ouvrage, son ouvrage le plus cher et aussi le plus célèbre, qu’il intitule d’abord l’Homme, puis enfin Le Phénomène Humain, comme un message pour l’après-guerre, lorsqu’il faudra reconstruire ce monde cassé et qu’il faudra bien créer et promouvoir un mouvement communautaire international, une civilisation de l’universel.  J’ai confiance ! On n’emprisonne pas la pensée. Un jour viendra, j’en ai la certitude intérieure, où ces pauvres feuillets fragiles, nouvelles trompettes de Jéricho, renverseront les murailles de l’intolérance. Ce jour viendra, même si je ne suis plus là pour en voir rosir l’aube !
Lentement il a acquis une célébrité scientifique de premier plan, il écrit plus d’une centaine d’essais. Plus particulièrement élaborés, deux ouvrages : Le Phénomène Humain  et Le Milieu Divin qui ne paraîtront qu’après sa mort –  grâce à la diligence de sa légataire testamentaire Jeanne Mortier. Ils feront littéralement éclater la célébrité de Teilhard : il apportait aux étudiants de la fin des années cinquante un souffle et un dynamisme dont ils avaient grand besoin au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale.
Teilhard avait rédigé également, tout au long de sa vie une très importante Correspondance avec ses familiers, amis, religieux ou scientifiques, jésuites et collègues internationaux. Elle commence à paraître à partir des années soixante, complétant ainsi la vision très personnelle qu’il avait du sens de la vie.
Il meurt, en exil à New York, le jour de Pâques, 10 avril 1955, comme il l’avait souhaité, après avoir terminé deux livres intimes auxquels il tenait beaucoup, son testament, l’un biographique, Le Cœur de la Matière, déjà cité, l’autre théologique,  Le Christique, une sorte de quintessence du Milieu Divin, de La Messe sur le Monde et du Cœur de la Matière. Evocation de la formidable intégration psychologique réalisable par la rencontre du Christ plérômisant de la Révélation et l’Evolutif convergent de la Science. Tout l’Univers qui s’amorise de l’infime à l’immense sur toute la Durée… C’est son tout dernier écrit, rédigé quelques semaines avant de s’éteindre, le jour de Pâques 1955, à New York.

Ainsi apparaît et s’affirme, – transfigurant le Monde qu’il illumine, échauffe et consolide -, un Flux universel d’unification et d’irréversibilisation où nous nous trouvons baignés.
Dynamisme supérieur, contrôlant et sur-animant tous les autres dynamismes par le dedans…
Tournant maintenant notre regard dans une direction apparemment toute différente, c’est à dire passant du terrain physique au plan mystique de la connaissance, voyons si, par hasard, une métamorphose de même ordre (symétrique- ou même complémentaire) ne s’opérerait pas dans nos perspectives intellectuelles et émotionnelles de l’Univers, par considération plus attentive du Phénomène Chrétien d’adoration.
Le Phénomène Chrétien….
Partout sur la Terre, en ce moment, au sein de la nouvelle atmosphère spirituelle créée par l’apparition de l’idée d’Evolution, flottent, à un état de sensibilisation mutuelle extrême, l’amour de Dieu et la foi au Monde : les deux composantes essentielles de l’Ultra-Humain. Ces deux composantes sont partout dans l’air : mais généralement pas assez fortes, toutes les deux à la fois, pour se combiner l’une avec l’autre, dans un même sujet. En moi, par pure chance (tempérament, éducation, milieu…), la proportion de l’une et de l’autre se trouvant favorable, la fusion s’est opérée spontanément, – trop faible encore pour se propager explosivement – mais suffisante toutefois pour établir que la réaction est possible, et que un jour ou l’autre, la chaîne s’établira.
Preuve nouvelle qu’il suffit, pour la Vérité, d’apparaître une seule fois, dans un seul esprit, pour que rien ne puisse, jamais plus, l’empêcher de tout envahir et de tout enflammer.

L’harmonie, caractéristique majeure de la vérité

La situation de crise qu’affronte le sentiment religieux dans le monde d’aujourd’hui a été pressentie très nettement par Teilhard : il a maintes fois essayé d’en repérer les causes et d’indiquer les moyens de les pallier. Quoique souvent fragmentaires, ses écrits, parce que traduisant des impressions personnelles, méritent toute notre attention et témoignent souvent d’un discernement subtil de la mentalité du siècle. L’Eglise de son temps en l’empêchant de publier de son vivant s’est privée de la lumière d’une pensée qui répondait à des besoins urgents. Dans le domaine qui lui était propre Teilhard apportait une réponse aux questions soulevées par le modernisme et qui n’avaient pas été résolues. Il luttait, comme Blondel et Bergson, avec d’autres, contre une conception positiviste de la science qui, visant à une objectivité totale, observait et se focalisait sur les faits du dehors. Cette tentation d’adopter une conception scientiste du monde est, hélas, toujours présente, un siècle après.
La façon dont Teilhard abordait les problèmes de religion n’était pas dépourvue d’originalité et elle demeure pertinente puisqu’il peut faire ressortir quelques vérités fondamentales du christianisme religion idéale d’un monde qui doit atteindre, par la voie de l’évolution, son unité et son achèvement finals. Il s’agit d’une tentative sincère pour situer le christianisme dans l’ensemble du monde où il se manifeste et de mettre ainsi en évidence, au moyen d’une analyse objective, la cohérence harmonieuse entre cette religion et le monde environnant. Il ne s’agit pas de joindre artificiellement des éléments hétérogènes, mais d’une donnée réelle ressortissant à l’analyse scientifique des phénomènes.
Le christianisme en effet se caractérise par les éléments suivants :
a) D’abord par le fait qu’une Personne historique – Jésus le Christ – y occupe une place centrale. Le Christ n’est pas seulement le fondateur d’un mouvement religieux ou l’annonciateur et le prédicateur d’un message ; il est le contenu même de ce message. On n’est pas chrétien en adhérant à une doctrine déterminée ou en pratiquant une certaine morale, mais en s’unissant à Lui, en s’incorporant à Lui. Être chrétien c’est  être dans le Christ comme dit St Paul.
b) Le Christ a annoncé son retour à la fin des temps en tant que couronnement et achèvement de l’Histoire : Je suis l’Alpha et l’Oméga. Aussi le christianisme est profondément eschatologique, c’est-à-dire orienté vers les fins dernières. Dès lors le christianisme oriente ses adhérents non pas vers le passé, mais vers l’avenir : le christianisme enseigne de vivre dans l’espérance de la fin du monde et les yeux tournés vers le Christ glorieux de la Parousie..
c) Le retour glorieux du Christ doit être préparé par la lente édification de son Corps mystique, car le Christ total comprend la Tête et les membres Totus Christus, caput et membra dit St Augustin. Le monde entier constitue le  « Plérôme »  du Christ, en qui tout ce qui se trouve dans le ciel et sur la terre doit être  « récapitulé », spiritualisé, sanctifié, replacé sous un Chef unique – le Christ-, et unifié ainsi, pour toujours.(St Paul)
La loi suprême de la morale chrétienne peut se résumer en l’amour. Et l’amour de Dieu commence par l’amour du prochain. Le chrétien ne peut pas se contenter de ne pas nuire à son prochain, passivement, mais il doit s’efforcer de faire le bien et à promouvoir le bonheur de l’humanité entière, activement. 7
Ainsi donc, tous ces caractères appartiennent-ils essentiellement au christianisme et le distinguent des autres religions importantes. En comparant ces éléments avec la structure générale de l’évolution telle que l’a formulée Teilhard – et non Darwin, plus sélectif et scientiste -, on voit aisément comment cette religion lui paraît s’intégrer de façon harmonieuse en s’associant à l’ordre général de l’univers. Elle lui donne un centre suprême – le Christ – et une loi fondamentale – l’Amour – dans la dynamique du prolongement même de l’évolution universelle. Ainsi elle donne sens à la vie, à l’Humanité, au Cosmos tout entier qui tourne autour de l’Homme, flèche et pointe avancée de la Création. Le Christianisme paraît ainsi comme une religion qui nous met en harmonie avec le monde. Loin de se manifester comme un élément hétérogène, – ce que Teilhard avait constaté autour de lui – le christianisme prend  à ses yeux la forme de complément et de couronnement naturel de la création tout entière.
En approfondissant ce raisonnement on découvre  une harmonie d’ordre supérieur, dont Teilhard ne cessait de célébrer la grandeur et la richesse. Cette harmonie entre les exigences d’une évolution convergente et la structure fondamentale du christianisme, acquiert chez lui la signification d’une justification rationnelle de sa foi.  « Plus j’y pense, et moins je vois d’autre critère pour la vérité que d’établir un maximum crossant de cohérence universelle. Un tel succès a quelque chose d’objectif, dépassant les effets de tempérament. »

L’harmonie constitue la caractéristique majeure de la vérité.

Dans son essai Comment je vois, de 1948, Teilhard décrit sa « position intellectuelle » en trois parties : 1 – Physique. 2 – Métaphysique. 3 – Mystique. C’est bien clair, le centre de son exposé, la seconde partie, est présentée, sans complexes, comme une «  métaphysique ». Et il ajoute ce commentaire d’une grande lucidité : « Je ne dissimule naturellement pas ce qu’a de précaire et de provisoire une telle métaphysique. Mais je sais aussi que, de proche en proche, d’approximation en approximation, c’est par de tels essais, que se construit graduellement, en science aussi bien qu’en philosophie, l’Univers pensé sur lequel, (…) doit achever de se nouer un jour la Réflexion humaine ».9
« Cohérence et fécondité, les deux critères de la vérité ».10
Teilhard a toujours pensé que son entreprise intellectuelle visant à comprendre la totalité du Réel incluait nécessairement un niveau philosophique. Le nier serait une contre-vérité démentie par les documents. En conséquence, selon Teilhard l’expérience humaine impose des exigences fondamentales : D’abord rendre intelligible la vérité de la foi à l’homme d’aujourd’hui en la libérant de toutes les conceptions et formules dépassées. Orienter ensuite notre attention particulière vers le problème du rapport entre Dieu et le monde, en attribuant à ce dernier terme le sens qui lui est donné par la science contemporaine. L’homme apparaît alors comme le collaborateur de Dieu, appelé à poursuivre et parfaire son œuvre. Il en résulte le besoin d’une théologie du travail et de l’effort humain, et même d’une politique cohérente avec l’amour comme source de l’énergie humaine en société.
Il est évident que la Révélation s’est présentée dans une phase de l’histoire culturelle où le cosmos n’était encore perçu que comme un monde fermé et statique. Par la force des choses, elle a donc été formulée en termes et conceptions liés intimement à la vision du monde de l’époque. Les Pères de l’Église et les théologiens médiévaux ont approfondi le christianisme au départ de leur situation culturelle concrète et l’ont explicité en termes empruntés aux expériences de vie d’alors. Il ne convient plus de les reprendre tels quels comme si rien n’avait changé dans notre vision du monde, depuis lors. Partant, Teilhard plaide en faveur d’une  transposition en dimensions de Cosmogénèse de la vision traditionnellement exprimée en termes de Cosmos. Une telle entreprise ne pouvait être menée à bien par une seule personne, surtout si elle est isolée (la situation douloureuse et parfois dramatique, imposée à Teilhard tout au long de sa vie, n’est pas à rappeler ici). Or l’objet essentiel de Teilhard était d’attirer l’attention sur la nécessité de supprimer définitivement tout ce qui rappelait tant soit peu le souvenir de la conception ancienne du monde et d’aspirer à une formulation nouvelle de la foi  tenant compte de la vision moderne du monde. Les suggestions qu’il a faites à l’égard de notions telles que la création, le péché originel, la rédemption, la cosmogenèse, etc. , méritent de toute façon notre attention et réflexion. Elles ont déjà influencé quelques esprits susceptibles de forger une théologie mieux adaptée à notre modernité,  notamment le Cardinal Henri de Lubac et, grâce à lui,  tous les Papes qui se sont succédé depuis Vatican II, de Paul VI à Benoit XVI en passant par Jean Paul II.11
Une des caractéristiques majeures dans la pensée de Teilhard, se rapporte à la relation entre Dieu et un monde en évolution.
«  Il serait temps, à une époque où la pensée humaine tend à reconnaître le Cosmos comme un Tout, de réfléchir un peu aux relations qui unissent ce Tout à Dieu ». (Note sur le Christ Universel, 1920) et « Dans toutes les branches de la science sacrée, il est temps de scruter, par l’étude et par la prière, la région où se touchent Dieu et le Cosmos ». (Note pour servir l’Evangélisation des Temps nouveaux).
Le point d’interférence majeur entre Dieu et le monde se trouve pour le fidèle dans la personne du Christ. Par conséquent le théologien devrait s’appliquer à « analyser et préciser les relations d’existence et d’influence reliant l’un à l’autre, le Christ et l’Univers ». (Christianisme et Evolution, 1945). « Pendant les siècles antérieurs on s’est d’avantage préoccupé d’examiner la relation entre le Christ et la Trinité, maintenant que l’on a avancé dans nos connaissances, le moment est venu d’approfondir le rapport du Christ avec le Monde … Le Christ est toujours le seul élément cosmique capable d’incorporer les espoirs modernes d’une organisation spirituelle du monde. »
Les méditations que Teilhard a élaborées sur ce point sont toutes caractérisées par sa tentative de situer le Christ dans le cadre de la vision moderne du monde, car il aspire à « une Christologie étendue aux nouvelles dimensions du Temps et de l’Espace », (Le phénomène Chrétien, 1950) et son effort pour concevoir le lien entre le Christ et le monde comme non purement ‘juridique’ ou moral, mais bien organique, c’est-à-dire pour prêter au Christ dans l’ensemble du cosmos une fonction organique en tant que sens, terme et force motrice de toute l’évolution, « en sorte que la Christogénèse apparaisse comme la sublimation de toute la Cosmogénèse ». (Note sur la notion de perfection chrétienne, 1943)
Saint Paul avait attribué dans ses épîtres de captivité une dimension cosmique à l’Incarnation et à la Rédemption : « le monde connaît son existence en Lui et se voit porté vers son unité par Lui ». (St Paul, épîtres)  A bon droit Teilhard pouvait écrire alors : … « Je ne fais rien autre chose… que de transcrire en termes de réalité physique les expressions juridiques où l’Église a déposé sa foi ». (Comment je crois, 1934). En mettant le Christ au centre de l’Univers, Teilhard se trouvait donc sur des fondations stables et solides.
Une autre exigence de Teilhard : la nécessité d’une réflexion nouvelle sur la valeur religieuse du travail et de l’effort humain et en particulier sur la recherche scientifique et la création technique. Problème d’ordre primordial, car le résultat d’une telle réflexion est déterminant pour l’attitude du chrétien confronté à la culture moderne. Certes ces réflexions ne constituent plus, de nos jours, une exception, mais à l’époque où Teilhard écrivait, elles n’étaient pas courantes. Mais Teilhard a développé également sur ces points quelques intuitions neuves dignes d’attention et de réflexions. Et elles se joignent logiquement aux idées qu’il avançait dans le domaine christologique.
Présentée schématiquement, la suite des idées de Teilhard consiste à se mettre dans la perspective d’une évolution du type convergent devant être achevée par la libre collaboration de l’homme avec son Créateur. Ce qu’il appelle la Cosmogenèse. C’est ainsi que le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle et doivent être considérés par nous comme une invitation à élévation et donc une mission sacrée. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers toujours grandissantes. Pour le chrétien, une dimension nouvelle vient s’y ajouter : si nous acceptons que le Christ constitue le terme de toute la création et que tout doit trouver en Lui son achèvement et son couronnement, le Christ Oméga, il en résulte que le monde en entier se manifeste par un caractère sacré et que tout ce qui contribue à l’épanouissement futur de la création est orienté intrinsèquement vers le Christ. Prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique à ce propos, il s’ensuit qu’ils constituent pour l’humanité une condition essentielle, une avancée indispensable à l’édification du Royaume de Dieu. Cette avancée est nécessaire parce qu’elle nous permet de remplir  une fonction unique et irremplaçable dans ce qui peut paraître comme les desseins de Dieu.
Dans son amour du Christ le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à militer en faveur du progrès, de la culture et du meilleur accomplissement du travail. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances de plus en plus grandes et jamais atteintes auparavant. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été déclaré le saint patron par Jean Paul II, peut être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Planète Terre.
On comprend que cette conception de Teilhard sur la valeur du travail humain ne constitue que la conséquence logique de sa christologie : « Dire que le Christ est terme et moteur de l’Évolution… c’est reconnaître implicitement qu’Il devient attingible dans et à travers le processus entier de l’Évolution ». (super-humanité, super-Christ, super-charité, 1943). Celui qui l’approfondit jusqu’au bout apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une nouvelle rencontre entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies. Il rendait aux chrétiens, à l’heure où le christianisme semblait n’être plus contagieux… la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité. Dans les rares occasions où il a pu s’exprimer ouvertement, sa parole avait un retentissement inouï. Il suffit de se reporter aux témoignages de ses contemporains, de ses nombreux amis et correspondants, de ses compagnons de route.
Teilhard est d’autant plus d’actualité en ces temps de crise planétaire. que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme  proposant l’abondance et la jouissance immédiate, l’avoir plutôt que l’être. Les générations qui montent risquent d’être confrontées à des attitudes pessimistes sur le phylum que représente l’homme dans l’évolution de la Création. C’est justement parce que ces attitudes sont sombres que l’apport teilhardien, exceptionnel, consistant à voir la liberté et la conscience en germe dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté à ces sceptiques modernes, à ces gens engoncés dans l’instant, qui n’ont plus de grand idéal auquel se raccrocher. Il nous revient de leur montrer comment cette évolution conduit quelque part, et comment pour Teilhard, elle conduit surtout vers Quelqu’un, elui qu’il appelle le Christ Oméga.
On commence à peine à reconnaître, de nos jours, la valeur visionnaire et la grandeur prophétique de Teilhard. Il nous avait pourtant dit, dès 1930 :

Il nous faut maintenant, si nous ne voulons pas périr, abandonner nos vieux préjugés et CONSTRUIRE LA TERRE.

Romain Gary

L’affaire homme, folio n°1296 p.109: Introduction à l’édition américaine de
Les Racines du ciel, 1964

… En fait, s’il est dans mon roman un seul personnage qui n’a pas le moindre rapport avec un être de chair et de sang, c’est le jeune jésuite Tassin. A certains égards, je me suis inspiré pour son physique d’un grand homme dont j’ai eu l’honneur d’être l’ami, le père jésuite, philosophe et paléontologue, Teilhard de Chardin. Mais seuls ceux qui auraient eu connaissance par ouï-dire de la doctrine de Teilhard de Chardin pourraient déceler des similitudes effectives entre la pensée de mon prêtre imaginaire et celle du regretté explorateur jésuite. En aucune façon le romancier que je suis ne s’est tenu de respecter la cohérence et les limites de quelque sysème philosophique que ce fût ; ce qui m’importait, c’était le gigantesque espoir spirituel qui avait animé ce prêtre-aventurier éternellement en quête tout autour de lui du premier signe de la grâce qui aurait pu, en surgissant tout à coup, transformer la nature biologique, intellectuelle et morale de l’homme. En ce qui me concerne personnellement, si Les racines du ciel contiennent une philosophie, celle-ci consiste dans la nature de cette aspiration. Peut-être devrais-je dire : dans la nature de cette poésie.

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