L’Egypte au temps de Teilhard

mardi 3 septembre 2019 | Leave a Comment

L’Egypte d’il y a plus de cent ans, au début du siècle dernier, lorsque Teilhard y est affecté pour enseigner la physique et la chimie à des égyptiens francophones qui fréquentent les écoles jésuites comptait seulement onze millions d’habitants, alors qu’elle en compte plus de 70 millions aujourd’hui. Onze millions, cela peut paraître modeste, et pourtant à l’époque on commençait à parler déjà de surpeuplement. Parce que l’Egypte avait été pendant des siècles, sinon des millénaires, un pays démographiquement assez stable. Nous ne possédons pas de chiffres précis – les premiers recensements datant du milieu du 19ème siècle – mais on sait qu’il y avait, au temps de l’expédition de Bonaparte, c’est à dire près d’un siècle plus tôt, environ quatre millions et demi d’habitants, et que ce chiffre s’était maintenu au cours des siècles, en raison d’une forte natalité et d’une forte mortalité due essentiellement aux épidémies. A partir du moment où la vaccination a été introduite, au milieu du 19e siècle, la situation sanitaire s’est améliorée et la population égyptienne a commencé à croître progressivement.

L’Egypte a toujours été un pays à la fois surpeuplé et vide – vide parce que c’est un désert, et surpeuplé parce que toute la population est concentrée dans la vallée du Nil.

Signalons une petite étude réalisée autour de 1905 dans un village de Haute-Egypte : elle fait état d’une moyenne de… de 14 à 15 enfants par famille. Parmi eux, il n’y a que 5 à 6 survivants. On a pourtant introduit la vaccination des nouveau-nés une quinzaine d’années plus tôt et elle est entrée plus ou moins dans les mœurs. Mais les conditions sanitaires restent désastreuses. L’ophtalmie fait des ravages. Les étrangers qui viennent en Egypte ont l’impression d’avoir affaire à un peuple d’aveugles ou de borgnes…

L’Egypte est à cette époque un pays rural à 80%, où les paysans n’ont pas beaucoup changé leurs habitudes millénaires : ils vivent toujours, pour la plupart, dans des maisons de terre cuite, continuent à utiliser les vieux outils qu’on voit dessinés du temps des Pharaons – en particulier le ‘chadouf’ cette machine très rudimentaire pour élever l’eau ou encore ce qu’on appelle dans d’autres pays la ‘noria’ et en Egypte la ‘sakyeh’.

Malgré tout, l’Egypte où débarque Teilhard est en bien meilleure santé économique que 25 ans plus tôt, au début de l’occupation anglaise. Celle-ci a commencé en 1882, vingt-trois ans avant l’arrivée de Teilhard au Caire. L’Egypte, qui était couverte de dettes, à cause de l’ouverture du Canal de Suez, en a remboursé une partie ; le Nil est mieux exploité grâce aux travaux hydrauliques des ingénieurs anglais qui en particulier viennent de construire le premier barrage d’Assouan. Mais ce pays rural à 80%, et relativement riche, n’est pas capable de subvenir à ses besoins alimentaires. Il importe du blé, de l’orge, des animaux, des légumes… et paie tout cela avec son « or blanc », le coton qui est de très belle qualité et s’exporte, surtout en Angleterre. Tous les agriculteurs veulent en produire, parce que c’est la denrée de loin la plus rentable.

Sur dix habitants de la campagne, on compte un seul propriétaire. Autant dire que les inégalités sociales sont criantes. La situation du paysan, depuis l’occupation anglaise, s’est un peu améliorée, mais on venait de très bas. La répartition des impôts est un peu plus équitable, même si le paysan est toujours accablé d’impôts.

Le Caire est une ville d’un million d’habitants (aujourd’hui, 18 millions, dit-on). C’est une ville qui compte encore de nombreux arbres, notamment dans le centre occupé par des européens. Un parc magnifique, l’Ezbékieh, au centre de la ville du Caire a été conçu sur le modèle du Bois de Boulogne. Dans cette ville, il y a encore des porteurs d’eau, qui circulent avec des outres en peau de chèvre sur leur dos, bien qu’il y ait déjà des canalisations, mais pas encore de réseau d’égouts – il ne sera installé qu’à partir de 1915. Le Caire possède des tramways et des omnibus à chevaux. Pierre Teilhard de Chardin est d’ailleurs surveillant à bord d’un omnibus du collège, le matin, tracté par des ânes. Quelques automobiles ont fait leur apparition. C’est une ville qui change et scandalise Pierre Loti, en voyage au Caire au début de 1907. Dans La mort de Philae, il fait un tableau apocalyptique de la ville du Caire, excessif évidemment.

Deux villes nouvelles sont en train de surgir aux abords de la capitale : au sud, Méadi, qui sera très anglaise; et, au nord-est, la ville imaginée par un Belge, le baron Empain, Héliopolis. De nos jours, en quittant l’aéroport on longe Héliopolis, une ville nouvelle qui a été bâtie au siècle dernier, en plein désert et pour laquelle on a inventé une architecture spéciale, mi-orientale, mi-occidentale. Héliopolis était une ville cosmopolite, très francophone, à l’image d’Alexandrie.

L’Egypte de Teilhard est un pays occupé, de manière un peu particulière. D’abord, c’est toujours une province ottomane. Le khédive n’est que le vassal du sultan de Constantinople. Mais ce souverain lointain n’est qu’une sorte de propriétaire et de surveillant, à qui l’on verse chaque année un tribut.

L’Egypte est surtout occupée par les Anglais. On a l’impression qu’ils sont là depuis des siècles, ils sont chez eux : les représentants de Sa Majesté ont adopté le tarbouche (le fez rouge égyptien), ils ont des titres de bey ou de pacha – le chef de la police du Caire, par exemple, est un pacha anglais – , ils ont leurs clubs, et se retrouvent entre eux …

Le khédive, Abbas Helmy, est très jeune. Il n’avait pas dix-sept ans lors de son arrivée au pouvoir, en 1892. La population égyptienne avait accueilli avec enthousiasme ce garçon beau, cultivé, polyglotte, éduqué à Vienne, persuadée qu’il allait libérer le pays des Anglais. Mais ceux-ci vont très vite le mettre sous tutelle. N’ayant pas de réel pouvoir, il va se réfugier dans les plaisirs, exactement comme le fera le roi Farouk, quarante ans plus tard : il va se construire un palais à Alexandrie, le palais de Montazah, où, à défaut de gouverner, il aura une locomotive-kiosque, un télégraphe personnel, des pépinières, des lapinières, etc. Il aura une maîtresse autrichienne, qui se déguisera certains jours en homme pour assister à des réunions au Palais…

L’occupation anglaise est, en principe, provisoire. En arrivant, les Anglais ont dit : nous ne voulons pas occuper le pays, nous venons rétablir l’ordre, rétablir l’autorité du khédive et protéger les communautés étrangères. Mais pour rétablir l’ordre, nous devons réformer toute la machine administrative égyptienne, et cela demande du temps. Ils se sont donc installés dans cette occupation qui ne dit pas son nom, sorte de protectorat déguisé qui ne deviendra un protectorat officiel qu’en 1914, quand la Grande-Bretagne décidera de détacher carrément l’Egypte de l’empire ottoman. Elle remplacera alors le khédive par un sultan, pour bien montrer que l’Egypte est indépendante de Constantinople.

Les Anglais, à l’époque de Teilhard, contrôlent tout. Ils ne sont pas très nombreux, mais l’Egypte n’a pas besoin de nombreux occupants pour être surveillée : c’est un mince ruban de verdure dans le désert. Chaque ministre égyptien est flanqué d’un conseiller anglais qui décide à sa place. Le vrai maître du pays est le consul anglais, le fameux et tout puissant Lord Cromer. Ce fils de banquier est déjà passé par les Indes où il a montré ses capacités – on l’appelait le « vice-vice-roi des Indes ». En Egypte, il est vraiment le roi.

Les Anglais ont décidé d’abolir ce qu’ils appellent les trois ‘C’ : la corruption, la corvée et le corbache (le fouet). Depuis 1882, la corruption a effectivement diminué. La corvée, qui consistait à mobiliser des milliers de paysans, sans les payer, pour réaliser des travaux publics – a été supprimée. Quant au fouet, il va malheureusement encore durer longtemps…

Le souci des Anglais est de « civiliser », comme ils disent, l’Egypte. En réalité, ils cherchent surtout à la contrôler pour l’empêcher de tomber en d’autres mains, car elle occupe une position stratégique sur la route des Indes par le canal de Suez, dont les principaux clients sont les navires britanniques.

En face des Anglais, il n’y a pas grand monde. L’empire ottoman est déjà en pleine décrépitude, le nationalisme égyptien est balbutiant. Mais la presse est libre, et Lord Cromer la laisse habilement s’exprimer, tout en contrôlant l’information – ou la désinformation, – comme on dirait aujourd’hui. Un jeune tribun nationaliste, en ces années Teilhard, est le célèbre Mustapha Kamel qui a passé une licence de droit à Toulouse, qui correspond avec une journaliste française très connue à l’époque, Juliette Adam.

En face des Anglais, il y a surtout la France. Les nationalistes égyptiens sont naturellement tournés vers elle pour s’opposer à l’Angleterre. Mais en 1904, Paris et Londres vont conclure une Entente Cordiale pour se partager les zones d’influence : la France aura les mains libres au Maroc et l’Angleterre fera ce qu’elle veut en Egypte. Les nationalistes égyptiens ont le sentiment d’avoir été trahis, mais ils n’ont pas le choix. Souvent de culture française, ils continueront pendant des décennies à conjuguer les verbes ‘libérer’ et ‘évacuer’ en français…

La France, à l’époque de Teilhard, est indissociable d’un milieu cosmopolite, au Caire, à Alexandrie et dans l’isthme de Suez, à Ismaïlia. Ce milieu est très présent aux Collèges des Jésuites du Caire et d’Alexandrie. Il est composé d’Egyptiens occidentalisés, musulmans ou chrétiens coptes, de juifs, d’Européens et de Levantins, des Grecs, des Italiens, des Arméniens et des Syro-libanais, très actifs dans le commerce notamment.

Les Français, dans ces années 1900, sont les principaux porteurs de la dette égyptienne ; ils occupent une place de choix dans le secteur bancaire, possèdent la plupart des usines de raffinage de sucre en Egypte, et possèdent le tout-puissant Crédit Foncier égyptien. Ils contrôlent le canal de Suez et ont bâti des villes, comme Port-Saïd et Ismaïlia, qui font de l’isthme de Suez une sorte de province française. Ferdinand de Lesseps, le fondateur de la Compagnie de Suez, a une statue géante à Port-Saïd, à l’entrée du canal – statue qui sera déboulonnée en 1956… mais qui a retrouvé sa place, 50 ans après !

Mais l’influence de la France est loin de se limiter à l’isthme de Suez. Un observateur français, Lucien Malosse, qui visite l’Egypte dans ces années-là, constate : « Elle est partout, elle est dans l’air que l’on respire, elle est un peu comme ces parfums qu’une jolie femme laisse sur son passage. » Autrement dit, si l’Angleterre domine ce pays militairement, économiquement en grande partie, politiquement bien sûr, la France, elle, joue sur un autre registre : elle essaie de gagner le cœur des Egyptiens, de diffuser sa langue et sa culture. En effet, dans les milieux d’affaires, dans les milieux intellectuels, dans les milieux nationalistes, la principale langue utilisée est le français. Le français n’est pas seulement une langue de salon : c’est la langue des affaires, de la politique, de la Cour du Khédive, c’est aussi une langue qu’une élite moyen-orientale parle à la maison. Evidemment, ce n’est pas une langue de masse, son emploi se limitant aux milieux occidentalisés.

La France a un atout important : l’égyptologie. C’est un Français qui a déchiffré les hiéroglyphes, Champollion, (1790-1832) un siècle plus tôt, et c’est aussi un Français qui dirige le service des Antiquités Egyptiennes – à l’époque de Teilhard : Gaston Maspéro, (1846-1916) qui dirige aussi le Musée du Caire, fondé par son compatriote Auguste Mariette, (1821-1881). Maspéro dirige l’Institut Français d’Archéologie Orientale au Caire, une institution magnifique, digne des institutions européennes, possédant une superbe imprimerie et éditant un prestigieux Bulletin depuis plus de cent ans.

La France est surtout implantée en Egypte grâce aux établissements scolaires. On ne dira jamais assez l’importance des écoles religieuses catholiques, qui ont commencé à s’installer dans la vallée du Nil au milieu du 19ème siècle : des écoles de filles comme le Bon Pasteur, le Sacré Cœur, ou La Mère de Dieu, ou de garçons, comme celles des Frères des Ecoles chrétiennes, antérieures à toutes. Les jésuites n’arrivent qu’à la fin des années 1870. Ils sont envoyés par le Pape, non pas pour créer des écoles, mais pour convertir les coptes orthodoxes : il s’agit de ramener au bercail, « dans la vraie foi », ces « schismatiques »… Mais les jésuites, comme vous le savez, ne peuvent pas s’empêcher, quand ils vont quelque part, de créer un collège… Après avoir ouvert un petit séminaire au Caire, ils créent donc le Collège du Caire en 1879 et entrent aussitôt en conflit avec les Frères des Ecoles Chrétiennes. Il va falloir que Rome arbitre et partage les rôles : les jésuites seront donc les seuls à enseigner le grec et le latin mais aussi à se doter d’une section égyptienne, en langue arabe …

Ces écoles catholiques françaises jouent un rôle capital dans l’éducation des élites égyptiennes et dans l’éducation du milieu cosmopolite. Car, contrairement aux écoles arméniennes, italiennes ou grecques, elles accueillent des élèves de toutes origines nationales et de toutes religions. Tout en s’interdisant de convertir les musulmans.

Autour de 1905, l’Egypte compte 25 écoles anglaises (2.300 élèves) et 137 écoles françaises (18.000 élèves). Il y a des écoles américaines, des missions protestantes, qui elles aussi s’intéressent aux « schismatiques », mais elles sont installées pour la plupart en Haute Egypte et ce sont essentiellement des écoles primaires.

Lord Cromer veut instituer au collège des jésuites une section anglaise. On le lui refuse : la Compagnie est universelle, mais le Collège jésuite du Caire est français… En 1908, alors que Teilhard est encore en Egypte, les écoles françaises réunissent 25.000 élèves, qui représentent un sixième des effectifs scolaires de tout le pays. Sans compter 2.500 inscrits dans des écoles non françaises comme celle de l’Alliance Israélite, mais dont l’enseignement se fait en français. A partir de 1909 s’y ajouteront les lycées de la Mission laïque française au Caire, à Alexandrie et à Port Saïd.

Une autre place forte en Egypte, dans les années Teilhard, ce sont les Tribunaux Mixtes. Il s’agit d’une justice internationale, dont le rôle est de traiter les différends qui opposent les personnes ou les sociétés de nationalités différentes. Ces tribunaux ont un tel prestige que tout le monde s’invente une ‘cause mixte’ pour être jugé par eux… La langue dominante est le français. Ces tribunaux ont d’ailleurs été créés en s’inspirant du Code Napoléon. Ils ont donc besoin de juges, d’avocats, de greffiers, de secrétaires, qui parlent français. Ce sera un appel d’air considérable pour les écoles françaises d’Egypte.

Aujourd’hui, plus de cinquante ans après la révolution nassérienne, si le Collège où a enseigné Teilhard est encore intact, s’il continue à être l’un des meilleurs établissements du pays, la francophonie s’est réduite comme peau de chagrin. Mais une Université française d’Egypte vient de voir le jour en ce début de XXIe siècle. Elle peut offrir un débouché naturel aux élèves des ex-écoles françaises, devenues égyptiennes, qui enseignent toujours certaines matières dans la langue de Molière. C’est sur elle que comptent les défenseurs de la francophonie.

Teilhard a eu beaucoup de chance de connaître l’Egypte des années 1905. Majoritairement de religion musulmane, elle compte une minorité de chrétiens qui ne sont pas arabes et qui sont les véritables descendants de l’ancienne égypte, les Coptes. Ce sont les chrétiens d’Egypte. Il existe une grande Eglise, dite orthodoxe, qui réunit des millions de Coptes Egyptiens, une toute petite Eglise copte catholique, qui avait été promue par les missionnaires catholiques français, et plusieurs petites Eglises coptes protestantes, nées de l’action des missionnaires anglo-saxons. Les Coptes constituent la communauté chrétienne la plus importante numériquement du monde arabe. Ce sont des Egyptiens de souche, ce n’est pas une minorité qui serait venue de l’étranger et qui aurait été égyptianisée. Les Coptes appartiennent à tous les milieux sociaux, à la ville comme à la campagne. Pourtant, dans ce pays où officiellement tous les citoyens sont égaux, la Constitution s’inspire du droit musulman. Les Coptes se plaignent à juste titre d’être exclus des principaux postes de la police. Il n’y aucun président d’université copte, aucun gouverneur de région copte, etc. Teilhard n’a pas rencontré l’Islam, il ne s’est pas intéressé à l’Islam. D’une manière générale, il s’est beaucoup plus intéressé aux fossiles qu’à la population locale… Il n’avait même pas, lui, cet homme si curieux, la curiosité de l’Egypte ancienne, ce qui de nos jours paraîtrait impensable. A l’époque de Teilhard venait d’être conclue l’Entente cordiale, dans laquelle il était spécifié que la direction des Antiquités égyptiennes revenait aux Français. Mais les Anglais ne s’y résignaient pas vraiment. Ils essayaient de prendre le contrôle de cet organisme, en y nommant un secrétaire général, un vice-président, etc.

L’un des atouts de Champollion pour déchiffrer les hiéroglyphes a été sa connaissance de la langue copte. Le copte aujourd’hui n’est plus qu’une langue liturgique, mais c’était une langue vivante et parlée en Egypte dans les premiers siècles de notre ère. A partir du 4ème siècle plus personne n’a su lire les hiéroglyphes, parce que la religion égyptienne a été considérée comme païenne. Les Coptes avaient conservé leur langue, qui ne s’écrivait plus en copte mais en grec, sauf une demi-douzaine de signes, et c’est l’une des pistes qui ont permis à Champollion de décripter les hiéroglyphes. On peut dire que les coptes descendent des Egyptiens de l’l’époque des Pharaons. Mais ils ne sont pas les seuls. Tous les musulmans d’Egypte ne sont pas venus de l’extérieur. Nombre d’Egyptiens de souche sont devenus musulmans, de même que les Coptes sont devenus chrétiens… Ce qui est sûr, c’est que tous les Coptes sont égyptiens à 100% et que tous les égyptiens ne sont pas des arabes bien qu’ils soient désignés ainsi par les occidentaux. La curiosité qu’éprouvait le jeune Teilhard en arrivant en Egypte n’était pas celle qu’il éprouvera plus tard pour l’humanité tout entière. Pas encore assez mûr pour cela à 25 ans, attiré aussi bien par la science que par la théologie.

Il a beaucoup aimé l’Egypte comme ses Lettres d’Egypte en témoignent.

Teilhard de Chardin, a été envoyé en Egypte quelques années avant son ordination sacerdotale, pour compléter sa formation en passant par la case de l’enseignement dans les collèges. Envoyé au Caire, au collège de la Sainte-Famille, comme « régent » selon la terminologie officielle. Il enseigne dans cet établissement de la Compagnie de Jésus au titre de professeur de physique et de chimie. Et il se passionne pour l’Égypte. Il entraîne ses élèves dans des expéditions aux alentours. Il arpente le désert, s’intéresse à la flore et à la faune, se met en rapport avec les sociétés savantes, découvre les champs de coton en fleur dans le delta. Il accumule les observations sur le terrain. On peut suivre la somme et la variété de ses activités grâce aux lettres qu’il envoie régulièrement à ses parents dans un style déjà très personnel. On sent son père assez cultivé pour être familier des observations accumulées par son fils.

Ce séjour en Égypte est un repère important dans l’itinéraire de Teilhard. C’est pourquoi le P. Henry de Lubac son ami, bien plus tard, s’efforça de faire connaître ces Lettres à un large public, plus de huit ans après sa mort le 10 avril 1955. L’ensemble proposé dans ce livre a été publié chez Aubier en 1963. Le P. de Lubac voulait faire connaître le Teilhard des commencements avec son goût des sciences et son talent d’écrivain naissant. On n’oubliera pas, en découvrant ces Lettres qu’en 1962, c’est-à-dire une année avant, le P. de Lubac avait rédigé, à la demande des provinciaux jésuites de cette époque, encore et toujours réticents sur la pensée de Teilhard, un livre courageux et bien documenté, « La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin ». Le P. de Lubac prenait habilement la défense d’un homme de foi et d’un homme de science adulé mais injustement critiqué dans certains milieux et jusque dans des cercles ecclésiaux.

Ces Lettres montrent une personnalité en train de se construire et que ses « Écrits du temps de la guerre » vont bientôt révéler à un public plus large. Elles annoncent aussi la place importante qu’occupe la correspondance dans l’œuvre de Teilhard.

Ce qui justifie leur insertion dans les Œuvres complètes d’H. de Lubac c’est le commentaire qu’il fait sous forme d’avant-propos et d’introduction et, plus fondamentalement encore, c’est la volonté même du Cardinal d’exhumer les moindres écrits de son ami pour le faire connaître et le réhabiliter. Henri de Lubac fut, en effet, rien moins que le meilleur éditeur de Teilhard de Chardin. Mieux peut-être, son historien, car, lorsqu’il décide, en 1963 – un an après « La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin » (1962) – de présenter au public ces lettres, il a conscience de remonter à la genèse d’une pensée, celle des années de formation, où Teilhard vit une existence de séminariste, découvre la théologie, reçoit la prêtrise (24 août 1911), côtoie de grands noms (Victor Fontoynont, Léonce de Grandmaison, Guillaume de Jerphanion, Auguste Décisier…) dont certains le suivront tout au long de sa vie (Auguste Valensin). Surtout, il montre un Teilhard qui creuse sa sensibilité scientifique de paléontologue, de géologue, d’entomologiste, de botaniste ou d’ornithologue. Car, au début de sa vie, c’est de sciences naturelles plus que de théologie que le jeune homme est passionné.

En soi et bien que d’une grande fraîcheur, les lettres écrites par Teilhard en Egypte ne sont pas bouleversantes de génie littéraire, d’intuitions spirituelles, d’audaces théologiques ou de confessions intimes comme le seront les lettres plus tardives adressées à sa sœur Marguerite (Guite), publiées par elle en 1961, chez Grasset, sous le titre Genèse d’une pensée, et Lettres de voyage 1923-1955, et plus encore, celles destinées à son directeur spirituel Auguste Valensin ou à ses amis Bruno de Solages et André Ravier et surtout Max et Simone Bégouën. La correspondance de ce volume est principalement marquée du sceau de l’affection filiale, celle d’un jeune séminariste, soucieux d’accompagner ses parents dans la séparation majeure qui est celle de son engagement ecclésial doublé d’un exil géographique. La narration rejoint alors le journal de bord et relate les principaux événements qui ponctuent la vie quotidienne, dans sa régularité (fonctions et offices au jour le jour, nouvelles de la famille, anniversaires, réflexions sur l’actualité) comme dans ses moments plus exceptionnels (expéditions scientifiques, voyages, rencontres, descriptions pittoresques…). Point d’épanchement, point de confidence, point de complainte, point de signes qui disent les mouvements de profondeur de son âme. L’ensemble est mesuré. Le propos est presque banal, dans la lignée d’un genre littéraire traditionnel, celui des Lettres d’édification des anciens missionnaires jésuites, au point qu’Henri de Lubac présente lui-même ces écrits comme étant d’un intérêt mineur.

On pourra se tourner vers cette prose des jeunes années pour y savourer les premières intuitions d’une pensée, les descriptions déjà scientifiques de la nature et des fossiles, les prémices d’une poésie qui ne se connaît pas encore. Car, ce qui se devine ici, c’est la stature scientifique du futur paléontologue autant que la sensibilité spirituelle, voire panthéiste, de l’auteur de La Messe sur le monde. Tout déjà dit cet « amour passionné de l’Univers », cette présence, comme il aime à le dire lui-même, indéniablement sensible dès ce premier voyage lointain en un pays exotique. Tout encore dit cette plume, notoire, du grand écrivain que fut Teilhard, « un savant et un peintre » pour H. de Lubac. Si elles ne sont pas retranscrites, les impressions de ces années égyptiennes sont déjà mystiques, qui font l’expérience de cette « Dérive profonde, ontologique, totale de l’Univers », comme il l’écrira plus tard. Ainsi, sont disponibles toutes les lettres de Teilhard des années 1905 à 1908 à ses parents et le lecteur pourra ainsi retrouver l’authenticité d’une expérience mystique à l’origine de la cosmogenèse teilhardienne.

 

Apprentissage de l’enseignement et découverte de l’Orient                        

   (1905-1908).

L’enseignement en Egypte est une sorte de stage, appelé « régence » il doit être effectué pendant une période de deux ou trois ans avant d’aborder les études théologiques. Ses supérieurs, qui connaissaient bien ses goûts scientifiques et sa compétence en ce domaine, décident de le nommer professeur de physique et de chimie au Caire, dans leur collège de la Sainte Famille. Nul doute que son goût de l’aventure dut frémir de joie à l’annonce de cette nomination pour la mystérieuse Egypte. Fin août 1905, il s’embarque pour la première fois vers cet Orient qui prendra une si grande place dans sa vie. Le cercle de son petit monde va commencer à s’élargir.

Avec la grande facilité d’assimilation qui le caractérise, il s’adapte facilem Lire la suite

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