Présentation du livre des Dialogues Allegra-Teilhard le jeudi 17 janvier à Radio Notre Dame

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

Compte rendu de la rencontre de jeudi 17 janvier 2019

Jeudi 17 janvier, Remo Vescia assisté de Mercè Prats de la Fondation Teilhard de Chardin, a présenté pendant près de 90 minutes, devant devant plus de 100 personnes, le livre des Dialogues Allegra-Teilhard sur la Primauté du Christ, (éditions Saint Léger.) La salle n’était pas assez grande pour accueillir les invités plus les personnes attirées par l’émission Le Grand Témoin sur Radio Notre-Dame, à 7h,30 le matin même. On peut la retrouver avec le podcast de l’émission à l’adresse suivante:
https://radionotredame.net/player/197239/

Le Père Gabriele Allegra – frère mineur d’origine sicilienne, missionnaire en Chine et premier traducteur de la Bible en chinois, – propose à ses lecteurs une reconstitution de ses conversations, qui avaient eu lieu à Pékin, entre 1942 et 1945, avec le jésuite Teilhard de Chardin. Ce dernier, profondément fasciné par la présence du Christ en toutes choses, cherchait avec passion à approfondir et à transmettre sa vision, dont il avait une perception très claire. Au temps de sa rencontre avec le P. Allegra, il se trouve devant un interlocuteur avec lequel il souhaite approfondir la thématique de la primauté du Christ dans la philosophie franciscaine, chez Duns Scot et S. Bonaventure en particulier. Le livre des Dialogues est le compte-rendu détaillé des thèmes abordés au cours de leurs échanges. L’ouvrage en restitue le climat humain, fascinant et suggestif, emprunt d’une grande cordialité et d’un très grand respect réciproque, d’où ressort le profil, humain et intellectuel, des deux interlocuteurs, avec un lot d’intuitions géniales et profondes. La requête de publier le compte-rendu détaillé des conversations arriva au P. Allegra au début des années dix-neuf cent soixante.
Teilhard de Chardin avait intégré la théorie de l’évolution et l’avait élargie à la totalité des espèces vivantes avec des termes inventés, en grand poète qu’il était. Il a résumé sa vision en ces termes qui déroulent en quelque sorte l’histoire dynamique de l’humanité : cosmogenèse, biogenèse, anthropogenèse, noogenèse, christogenèse.
L’opportunité de ces échanges fut donnée par la demande du Nonce Apostolique Mgr Mario Zanin, qui confia au Père Allegra la mission d’aider le père jésuite à clarifier sa vision théocentrique du primat du Christ, en lui permettant ainsi de mieux formuler ses fascinantes visions inédites. Mgr Zanin s’était adressé au P. Allegra parce qu’il voulait donner à Teilhard la satisfaction de voir imprimer son ouvrage Le Milieu Divin, écrit une quinzaine d’années auparavant, que les censeurs de sa Compagnie lui déniaient. Sur la dédicace de cet ouvrage figurait :
Pour ceux qui aiment le monde cette esquisse d’un optimisme chrétien.

Après une lecture attentive et méticuleuse, qui reconnaissait la valeur du texte, la censure fut déclarée négative par Allegra, à cause d’une certaine ambiguïté lexicale et à cause de certains concepts que tous n’auraient pas pu comprendre en ce temps-là. Allegra avait néanmoins mis en évidence certaines intuitions de Teilhard qui l’avaient fasciné, en particulier la primauté absolue du Christ. Le Nonce Apostolique lui confia alors la délicate mission d’en informer lui-même Teilhard tout en cherchant à lui faire clarifier certains points controversés. C’est ainsi que naquirent ces Dialogues entre le jeune théologien franciscain – il n’avait que 35 ans – et le père jésuite déjà célèbre à cause de ses travaux en paléontologie, alors âgé de plus de soixante ans.

Certains traits humains et chrétiens de Teilhard ressortent du témoignage du Père Allegra. Ils sont intéressants à relever : ‘Je fus émerveillé, avant tout, par son humilité, il écoutait avec une bienveillance sincère les observations de nature philosophique et théologique que je faisais de sa pensée… Je demeurais encore plus surpris quand il me donnait des arguments scientifiques… mais surtout je fus très ému de son explication, de ses explications devrais-je dire, car il y retournait souvent, du Christ Alpha et Oméga, du Christ Plérôme, comme il disait… C’était un intuitif et un mystique absorbé dans son monde intérieur, pris tout entier par lui. Prêtre, poète, penseur mystique… tout lui était prétexte à revenir à son idée maîtresse : Le Christ Alpha et Oméga, le Christ Plérôme, la nature, la matière est sainte, l’univers est le manteau royal du Christ.

Tout au long de ces échanges que le Père Allegra avoue lui être restés indélébilement gravés dans le cœur, ils approfondirent ensemble les textes sacrés.
Allegra aussi était fasciné par la grandeur cosmique et par la primauté du Christ, Rex totius universi, Alpha et Oméga, principe de la création de Dieu, fin ultime en vue de laquelle tout a été créé et vers quoi tendent toutes choses ; un tel présupposé signifie que l’Incarnation n’eut pas lieu pour nous racheter du péché. C’est une doctrine qui se fonde sur l’Ecriture Sainte et, en particulier sur les écrits de S. Paul ( I Cor., 15-28 ; Col. 3, 11 ) et de S. Jean (Apocalypse, I,8 ; 22,12-13).
Aujourd’hui, observe le Père Allegra, la théologie devrait travailler sur cette synthèse de l’Evolution, au lieu de quoi elle paraît statique, privée de dynamisme, parce que séparée de la science, qui de son côté, est en constant mouvement. L’Église au contraire, mais surtout le monde et la culture contemporaine, ont besoin d’une « cosmologie théologique » dans laquelle on retrouve la pensée de Platon, d’Aristote, des Arabes, avec la dimension prophétique des saints, comme l’avait déjà proclamé Dante dans sa Divine Comédie. Teilhard partage en scientifique ces exigences lorsqu’il fonde sa vision sur la question de la place du Christ dans l’univers (cf Colossiens 1, 16-17 ; Hébreux, 1 ; 2-3 😉 afin d’intégrer les données de la Révélation et de la science dans une théologie cosmique : « la passion de lire les lois de Dieu dans l’univers non seulement me soutient, mais elle me stimule » dit-il au Père Allegra. Il affirme ainsi que l’évolution a un fondement et une âme théologique, en ce qu’elle est ordonnée à la gloire du Christ : l’univers tend vers l’homme et l’homme tend vers le Christ, point Omega, le grand Christ ; par conséquent, le monde n’a de sens qu’en Christ.

Cette intuition, selon le Père Allegra, est la contribution impérissable du savant français aux théologiens et philosophes chrétiens, à condition qu’ils soient tous « des feux contemplatifs » et qu’ils aient un cœur pur ; en fait « la science et la foi sont appelées non pas à se combattre mais à se compléter réciproquement. » Teilhard confirme « Le Christ n’est pas entré dans l’Univers crée occasionnellement, à cause du péché d’Adam, mais au contraire c’est l’Univers qui existe pour le Christ, en vue de sa venue. C’est le Christ qui est l’occasion de l’existence de l’Univers, qui a pris consistance en Lui. Lui, le Révélateur, Lui, le Glorificateur du Père, Lui le Chef de la Création, qui en vertu de son Incarnation, a été consacrée et continue d’être consacrée par son Église ».
Ainsi l’Incarnation est l’œuvre majeure de Dieu, le chef-d’œuvre vers quoi tout converge, le Fils de Dieu incarné est l’Alpha et l’Oméga, roi de l’Univers, Celui qui détient la primauté sur toute chose (Colossiens, I,18).
« A la lumière de cette doctrine, qui a pour toile de fond toujours la thèse du christocentrisme, le drame de la Rédemption, se mue de drame de justice en drame de très haut et très pur Amour ». Allegra avait accepté de rapporter ces conversations avec Teilhard plus de vingt ans plus tard, en 1965, soit dix ans après la mort de Teilhard, qui avait été suivie de la parution de ses œuvres complètes et rencontré un très vif succès.
Ces Dialogues écrits en italien par Allegra furent aussitôt traduits en anglais. Mais pas en français, malgré le travail resté inédit d’une première traductrice – Mme Daverio …
Une nouvelle traduction française élaborée par Remo Vescia en liaison avec la Fondation Teilhard de Chardin paraît finalement, après plus de cinquante ans, enrichie d’une Préface de M. J. Coutagne, d’une introduction du P. Rivi, éditeur de la version italienne et de nombreuses notes lexicographiques qui font de ce livre un véritable petit bijou très agréable à lire.

François Cheng publie “Enfin le royaume”

dimanche 4 mars 2018 | Leave a Comment

A l’occasion du printemps des poètes , François Cheng évoque sur France Culture le 2 mars 2018 la publication de son nouveau livre de poèsie.

Notre vraie vie, c’est l’itinéraire de notre âme. de François Cheng

vendredi 19 janvier 2018 | Leave a Comment

François Cheng

 

François Cheng : « Notre vraie vie, c’est l’itinéraire de notre âme…
Vescia Remo <vesciaremo@gmail.com>
François Cheng : « Notre vraie vie, c’est l’itinéraire de notre âme »

LE 14 MARS 2017

Poète et académicien français d’origine chinoise, il se considère comme « un rescapé de 88 ans ». Il se taille un grand succès de librairie avec une méditation au titre aussi simple qu’écrasant : De l’âme (162 pages, 14 euros, Albin Michel). Après des réflexions sur la beauté et d’autres sur la mort, on ne s’étonne pas qu’un esprit tel que celui de François Cheng, plus que jamais au carrefour des cultures occidentale et orientale, ait jugé le moment venu de réfléchir à l’âme. Nourri des traditions poétiques française et chinoise, traducteur de leurs meilleurs représentants dans ses deux langues, il a choisi la forme épistolaire, sept lettres qui convoquent les oeuvres de philosophes ou d’écrivains, pour composer une méditation grave et légère, habitée par la grâce. Nous l’avons rencontré chez lui à Paris.

A propos, comment va votre âme ?

François Cheng : Je dois vous avouer tout d’abord que je me sens démuni à l’oral. Si on me laisse le temps d’écrire alors ça va car c’est le meilleur moyen de satisfaire mon esprit de repentir. N’oubliez pas que vous interrogez un homme dans son très grand âge, situation à laquelle je ne m’attendais pas. Je suis un rescapé de 88 ans. Dans ma jeunesse, ayant vécu les épidémies de tuberculose et de choléra, la guerre sino-japonaise de 1937 à 1945 avec ses bombardements sur les populations dans l’exode, puis la guerre civile à partir de 1946, j’avais bien conscience que la vie ne tenait qu’à un fil. Ayant survécu à toutes ces calamités, je pensais mourir à 30 ans. A 35 ans j’ai cru atteindre une limite ; à 60 ans, cela me parut un maximum, d’autant que j’ai toujours eu une santé chancelante et aléatoire.

 

Une mauvaise santé de fer !

Et même de fil de fer ! Ayant laissé élaguer beaucoup de choses, le bon moment s’est imposé maintenant pour écrire à ce sujet, ce qui aurait été impossible avant. J’ai fait le bilan de ma vie et j’ai vu qu’il restait ce corps très frileux tant il est décharné, la maitrise de mon esprit et de ma lucidité, une concentration sans faille qui me permet d’intégrer mille détails dans une pensée suivie. Alors je me suis demandé lequel, de l’esprit ou du corps, allait absorber tout cela. Et j’ai osé tirer la conclusion que si l’on reconnaît que la composition de notre être est ternaire ; serait-il duel entre le corps et l’esprit, ce serait une opposition entre ce qui connaît la décadence et ce qui connaît la déficience cela ne résoudrait pas le problème ; le jeu au sein de la composition ternaire nous donne une richesse et une possibilité d’ouverture. A la fin, ce qui est capable de prendre le dessus et de prendre tout le reste en charge, c’est l’âme justement. C’est la seule entité qui reste de bout en bout irréductible et indivisible. L’âme fait le fond de l’être, donc recouvre tout l’éventail de ce que l’être peut impliquer comme élévation, perversion ou déviation.

 

Elle est le critère de notre vérité d’être ?

L’âme est la marque indélébile de l’unicité de chaque personne. Elle permet de reconnaître la valeur intrinsèque de tout être, même le plus humble, même le plus insignifiant. Dès qu’on dépasse le stade de la beauté physique, on touche à la beauté de l’âme, et on pénètre alors dans le territoire où règne la bonté, une générosité qui n’en finit pas de se donner.

 

Poser le problème de l’âme tel que vous le faites, c’est poser la question du bien et du mal, non ?

Si l’esprit par sa capacité de raisonnement pose le problème éthique, l’âme, elle instinctivement et intuitivement, implique le problème du bien et du mal. Mais vous m’avez demandé des nouvelles de mon âme et je dois vous répondre. Par mon destin basé sur l’exil, il y a eu un arrachement. Cet exil à partir de 19 ans et demi a entrainé par la suite de longues années d’errement et de perdition dans les provinces côtières puis à l’ouest de la Chine au Sechuan.. Cela a créé en moi une angoisse existentielle et une incapacité à m’adapter pour la simple survie. Mon inconscience et mon irresponsabilité m’ont causé beaucoup de blessures à cause de cette impossibilité de se débrouiller dans la vie ; en même temps, j’ai blessé des gens dès mon jeune âge par mes longues fugues pendant la guerre civile sans donner des nouvelles à ma famille. J’étais un inadapté. Ma mère m’a cru mort tout en ignorant les circonstances. Cette expérience a fait de mois un écorché vif. Ce qu’on qualifie de faits divers sont pour moi des faits majeurs. Une cruauté humaine surgit là qui est inimaginable. Si Dieu est là, à supposer qu’il y a une présence, qu’est-ce qu’il y a de précieux en chacun de nous ? Ni le corps ni l’esprit, juste l’âme parce qu’elle seule est irremplaçable et ineffaçable.

 

Peut-on parler d’une sagesse de l’âme ?

Pas simplement la quiétude, le calme, la tranquillité de l’inoffensif. C’est une communion d’âme à âme. J’ai eu la révélation que chacun sent au fond de soi une âme mais nul ne peut la voir par lui-même. L’âme, on ne peut la voir qu’à travers le regard de l’autre, son visage ; mais par ce processus, je vois aussi ma propre âme. Face au miroir, il ne se passe rien de tel. La sagesse est dans l’échange qui est une forme de don quelle que soit sa forme : littérature, sainteté… Il y faut une vraie tendresse pour les êtres. C’est un idéal, la sagesse de l’âme. L’idéogramme Hun contient l’âme claire et l’âme sombre. Mais nous les écrivains, avec tous nos tourments, nous ne sommes pas des parangons de sagesse. L’écriture est un combat dans lequel la sagesse n’est pas mon lot. Ce qu’on finit par donner peut en être. Ce que Proust a offert avec la Recherche du temps perdu, pour certains, c’est un livre de sagesse qui permet de vivre mieux. Reste à savoir si la catharsis est une forme de sagesse.

 

En quoi l’engagement dans l’écriture vous a sauvé ?

J’ai pu m’accrocher à quelque chose de plus stable, encore que le français n’était pas ma langue maternelle, cela a donc entrainé là aussi une lutte épouvantable. En tout cas ce fut tardif puisque je ne suis véritablement venu à l’écriture qu’à 50 ans avec Vide et plein paru en 1979. Je suis un homme travaillé par le remords, mot que l’on n’ose guère utiliser et que les psychanalystes déconseillent. Pas de remords, surtout pas de remords ! Moi, c’est le contraire. Je me laisse travailler par le regret, surtout quand je me rends compte combien j’ai pu blesser ou humilier les gens par mes maladresses. Il y a donc un besoin de rattrapage et d’élévation. Je ne conçois pas l’expression « par delà le bien et le mal » car je ne peux atteindre un état de dépassement que par le bien et le mal.

 

Pour un chinois, le paradigme du Mal, ce n’est pas Auschwitz mais Nankin ?

Le 7 juillet 1937, quand l’armée japonaise a traversé le pont Marco Polo près de Pékin et envahi la Chine, nous étions au mont Lu, un haut lieu hanté depuis l’antiquité par les religieux, les ermites, les peintres et les poètes. Nous vivions dans ce monde d’innocence au moment des événements, c’était couvert de neige ; quand nous sommes descendus ce de paradis abritant la beauté du monde, tout était à feu et à sang. Et il y a eu le massacre de Nankin, des populations qu’on mitraille et qu’on enterre vivante en forçant les Chinois à creuser eux-mêmes le fosses dans lesquelles on les a précipités, des femmes violées puis poignardées au sexe, des concours de décapitation au sabre entre soldats qui photographient leurs trophées. J’avais 8 ans et la scène la plus cruelle, celle qui n’a jamais quitté ma mémoire depuis, c’est des soldats chinois attachés vivants à un poteau afin que des soldats japonais puissent s’exercer à la baïonnette. J’étais petit mais je savais déjà qu’aucune vérité n’est valable si elle ne répond pas à ces deux interrogations : d’un côté la beauté de ce que l’âme humaine peut appréhender et en même temps le mal absolu incarné par le massacre de Nankin. Pour moi, tout s’est concentré en une année.

 

C’est de là qu’est née votre inadaptation ?

J’ai découvert la littérature et la poésie dès l’âge de 15 ans. Je ne me voyais pas avoir un métier. J’aimais Keats et Shelley, j’ai été bouleversé par les poèmes de jeunesse de Rilke où on lit « Seigneur, donne à chacun sa propre mort », mais c’est à Proust que je songe car même s’il écrivait des articles dans le Figaro, Jean Santeuil, les Plaisirs et les jours, il a compris tardivement avec le Temps retrouvé que c’était cela qu’il fallait faire. La création lui a permis de rattraper son orgueil.

 

Vos méditations sur la beauté et sur la mort, vous les avez publiquement exprimées dans une salle de yoga. C’est important, le génie des lieux ?

La géomancie chinoise ou feng shui est importante pour moi ; je sens d’instinct quand un lieu est propice ou pas. La coupole de l’Académie française par exemple où l’on sent la mesure du génie français. Un site exceptionnel a la faculté de propulser l’homme vers le règne supérieur de l’esprit ; il permet d’atteindre un degré d’équilibre miraculeusement juste, le souffle vital circulant idéalement entre ciel et terre. Mais il n’y a pas que le lieu : j’ai choisi d’être en face des êtres toujours ailleurs que chez moi dans une sorte de fuite. Peut-être pour ne pas avoir à faire face à sa solitude. J’ai besoin d’être déporté pour me retrouver.

 

Vous avez été un étranger ?

Mon père travaillait pour l’Unesco. En route pour les Etats-Unis, il m’a déposé à Paris. J’y suis resté au lieu de le rejoindre. J’ai choisi la France malgré l’aspect fortuit de ma présence. Quand j’ai été naturalisé en 1973, j’étais animé par la volonté de participer à un grand destin. La Chine est, on le sait, le pays du milieu. Or les Chinois aiment la France parce que c’est le pays du milieu de l’Europe occidentale ; même sa forme hexagonale ouvre à tous les orients. En devenant français, je n’ai pas ressenti de coupure ou de reniement. La France a épousé la vocation de tendre vers l’universel dès avant les Lumières, au XVIIème siècle. A partir de là, je me suis dit que je pouvais participer à son destin en apportant ma part de Chine.

Mais le taoïsme aussi est universel, non ?

Le taoïsme des origines, et non le taoïsme populaire, est une pensée cosmologique et cosmique. Pas d’idolâtrie, pas de figures. Seule compte la Voie. Le confucianisme est plus concret, plus ancré dans la société chinoise ; à sa manière, il est universaliste puisqu’à ses yeux, il n’y a qu’un enseignement de vérité mais dispensé à tous sans distinction. Pas de figures dans les temples mais des tablettes avec des inscriptions. Un grand lettré chinois finit bouddhiste pour le salut de son âme. Mon père était confucéen, ma mère qui était orpheline a été élevé par une mission protestante.

Et vous, l’inadapté ?

Je le suis resté !

Mais encore : croyant ? incroyant ?

Ni l’un ni l’autre : adhérent. Quelque chose est arrivé, j’y adhère. Surtout je ne me situe pas par rapport à une institution. La voie taoïste me permet de me situer dans un contexte vrai et large ; le fait christique me permet de jauger les choses au niveau des êtres. J’essaie d’intégrer tout ce qui répond à mes interrogations quelle que soit la provenance. Elles me ramènent toujours à mes 8 ans et à l’année 1937. J’ai compris à jamais qu’il faut tenir les deux bouts. Si on me donne une vérité qui ne répond pas à la beauté absolue et au Mal absolu, ca ne m’intéresse pas. Je conserve un vieux fond de vision taoïste : la Voie, toujours. Je n’y donne pas trop de contenu mais je sais que la vie personnelle est une aventure. Cette voie est juste, c’est un enseignement, je lui fais confiance mais il n’est pas assez incarné. Il n’y a pas d’autre aventure que la vie, de l’inattendu à l’inespéré, la mort en fait partie. Par la suite, j’ai aussi rencontré la voie christique. Le Christ a relevé le défi : il a affronté le mal absolu et incarné le bien absolu, par le geste et la parole. J’ai les deux voies en moi. Pas de reniement mais une sorte de continuation vers plus d’amitié au sens où l’entend Simone Weil, d’incarnation, de geste, de reconnaissance, de signes, d’où ma rencontre avec saint François quand j’ai été à Assise. Mais si vous me demandez comment je conçois l’aventure de la vie, ma réponse restera marquée par mon vieux fond taoïste. Cette voie est fondée sur l’idée de transformation, mot-clé des Sonnets à Orphée de Rilke. Le devenir de l’univers vivant nous dépasse, ce n’est pas à nous d’en tirer les conclusions. A la fin de ses mémoires, Albert Schweitzer qui était pourtant chrétien, se montrait taoïste en ce qu’il faisait son critère de la question : est-ce dans le sens de la vie ?

 

Et dans le sens du vide …

Le vrai vide implique une donation totale. Atteindre le vide c’est épouser ce moment où le souffle fait advenir les choses. On est là dans l’origine de l’être. Le taoïsme reconnaît que du rien est venu le tout. Il éprouve la nostalgie des retrouvailles avec ce moment, celle des origines. Le tout a vaincu le rien. Quelque chose a été capable de faire advenir le tout à partir du rien. Le vide est tout sauf le néant.

 

On en retrouve des échos dans les écrits de Jean de la Croix…

Tout comme les taoïstes ont besoin du vide, les mystiques ont besoin de la nuit. Quand il y a une étincelle dans la nuit extrême, totale, impossible de nier que la lumière est venue. Jean de la Croix, aucune autre lumière ne peut le satisfaire ; ce serait faussé, illusoire. Il n’est pas dans le désespoir absolu. En tant que taoïste, je peux le comprendre parce que ma vision me permet toujours de me placer dans l’arrière-fond éternel. Je sais que moi-même, je vais mourir misérablement, mais je reconnais que quelque chose d’immense est arrivé, qui continue et dont nous faisons partie. Or cette chose qui a fait advenir le tout à partir du rien est également capable de le reprendre.

 

C’est encore possible de s’émerveiller du spectacle du monde comme vous le faites dans vos livres ?

Puisque le moindre fait divers m’empêche de dormir, vous imaginez les massacres, les tueries de masse, les guerres… Je reçois beaucoup de lettres de lecteurs. Hier (n .d.l.r. : début janvier), j’en ai reçu de cinq personnes dont les enfants sont morts au Bataclan. La plus jeune victime avait 17 ans. Je ne me permets pas de répondre par des mots de consolation, jamais. Je n’en ai pas la qualité. Je réponds que je communie de tout cœur avec la personne qui m’écrit et avec sa fille ou son fils, que la lumière de sa jeune âme nous éclaire et nous guide si on est capable de ne pas oublier. Que ce soit les gens qui m’écrivent ou ceux qui m’arrêtent dans la rue, nul ne demande rien. Ils veulent juste parler, me dire qu’ils ont l’un de mes poèmes à une cérémonie, celui où il est dit qu’on n’a pas eu le temps de faire ses adieux. Nous avons actuellement, vous et moi, un échange d’esprit à esprit qui peut se transformer un jour en un échange d’âme à âme, quand je ne serais plus là, que vous repenserez à notre rencontre et qu’il en restera autre chose que ce que l’on s’est dit. Notre vraie vie, c’est l’itinéraire de notre âme.

(Calligraphies de François Cheng, photo Passou)

 

La règle de Saint François

samedi 18 novembre 2017 | Leave a Comment

La règle de saint François

Les règles religieuses. « La Croix » revient sur ces textes anciens qui ordonnent le quotidien de milliers de religieux, inspirant aussi de nombreux laïcs.

Qui est-il?

Giovanni di Pietro Bernardone, autrement dénommé François d’Assise (1181-1226), n’est autre que le saint le plus célèbre de l’Église catholique. Qui ne connaît ce diacre, fondateur de l’ordre des Frères mineurs plus connu sous le nom d’ordre franciscain, canonisé dès 1228 par le pape Grégoire IX (1227-1241) ? Converti après avoir entendu le Christ lui demander de « réparer son Église en ruine », ce fils aîné d’une riche famille marchande, en Ombrie, devient très vite un priant pauvre et joyeux, empli d’un amour sans borne pour la Création.

Ce qui est, en revanche, moins connu, c’est que ce « second Christ » n’a nullement eu l’intention de fonder un ordre religieux. « Il voulait juste réunir autour de lui des frères pour annoncer l’Évangile. Or, en Europe, la plupart des mouvements évangéliques semblables à ce qu’il voulait vivre (Vaudois, etc.) avaient été condamnés par le pape Lucius III (1181-1185). L’évangélisation était en effet alors réservée aux clercs », explique frère Luc Mathieu, ancien provincial des franciscains de la Province de Paris. Ce théologien, spécialiste de l’histoire de son ordre et de sa théologie spirituelle, aujourd’hui âgé de 92 ans, qui fut également missionnaire au Vietnam, poursuit : « Le pape Innocent III (1198-1216), lui, a voulu réconcilier ces mouvements avec l’Église. François a donc profité de ce contexte pour aller lui présenter son projet de vie. Mais le pape lui a demandé de revenir le voir quand ils seraient plus nombreux autour de lui. »

Quelles sont les spécificités de sa règle?

En 1209, les frères qui se rassemblent autour de François sont 12. En 1217, ils sont… 5 000. Pour éviter des conflits de personnes et tenir compte des exigences canoniques de l’Église, François se résout à leur donner une règle de vie promulguée en 1221, lors de la Pentecôte. Mais cette règle, « texte admirable, spirituel » selon frère Mathieu, aujourd’hui appelée Regula prima, ne peut être approuvée par Rome car elle n’est pas assez juridique. En 1223, François se retire donc à Fonte Colombo, sur le conseil du cardinal Hugolin, protecteur de l’ordre et futur pape Grégoire IX, pour reprendre la rédaction. La règle est approuvée par la bulle Solet annuere du pape Honorius III (1216-1227). Elle est en conséquence nommée Regula bullata. Ce texte du Moyen Âge est toujours en vigueur, après avoir connu plusieurs actualisations.

Règle juridique, « elle reste cependant très évangélique », selon frère Mathieu : « La nouveauté est son insistance sur la fraternité et la pauvreté afin de rencontrer quiconque comme un frère, quelles que soient ses origines sociales, sa religion, etc. » Ce qui se traduit par un rapport à l’argent radical. De fait, dans le quatrième chapitre intitulé « Que les frères ne reçoivent point d’argent », François défend « rigoureusement à tous les frères de recevoir, en quelque manière que ce soit, des deniers ou de l’argent, soit par eux-mêmes, soit par personne interposée »: « Cependant pour ce qui concerne les besoins impérieux des malades et les vêtements des autres frères, que les ministres seulement et les custodes en prennent grand soin, (…) ceci toujours excepté, comme il a été dit, qu’ils ne reçoivent ni deniers ni argent. »

Et deux chapitres plus loin, il insiste avec force : « Que les frères ne s’approprient rien, ni maison, ni lieu, ni quoi que ce soit. Et comme des pèlerins et des étrangers en ce monde, servant le Seigneur dans la pauvreté et l’humilité, qu’ils aillent avec confiance demander l’aumône; et il ne faut pas qu’ils en aient honte, car le Seigneur s’est fait pauvre pour nous en ce monde. »

Qui s’inspire de cette règle aujourd’hui?

En ce début de XXIe siècle, plusieurs dizaines de milliers de personnes, membres de la famille franciscaine, vivent de la règle de saint François. Au premier rang desquels figurent les frères du premier ordre franciscain divisé actuellement en trois branches, correspondant à plusieurs réformes au cours des siècles : frères mineurs franciscains, franciscains conventuels et capucins. Soit environ 28 000 personnes dans le monde dont environ 350 en France.

Le deuxième ordre franciscain, né avec sainte Claire d’Assise (1193-1253) et les femmes qui se sont intéressées à sa règle inspirée de celle de saint François, connues sous le nom de clarisses, compte plus de 10 000 personnes dans le monde dont 500 en France. Quant au troisième, il réunit les nombreux laïcs, hommes et femmes, qui suivent une règle inspirée par la spiritualité de François. Cette dernière a été recomposée sous Paul VI pour tenir compte de l’enseignement de Vatican II sur le statut des laïcs dans l’Église.

En quoi est-elle actuelle?

La vie et l’expérience spirituelle de saint François, codifiées dans la règle de 1223, ont beaucoup inspiré l’Église catholique, notamment et peut-être surtout au sujet de la fraternité. « C’est cet aspect-là qui est le plus actuel à mon sens, relève frère Mathieu. Parce que nous sommes dans un monde divisé, violent, de domination des uns par les autres. Nous avons là une règle de paix dans laquelle tout le monde est considéré comme un frère. »

Le très contemporain mouvement Sant’Egidio (1) s’est, par exemple, inspiré de cette forme de vie pour promouvoir une paix fraternelle, avec la volonté affichée d’aller à la rencontre des personnes ou des groupes pris dans des conflits apparemment insolubles.

Premier pape à adopter le prénom de François, Jorge Bergoglio s’inspire de l’humble vie fraternelle et de l’esprit de pauvreté du Poverello d’Assise, notamment pour appeler à simplifier les relations entre les chrétiens, mais aussi à humaniser les structures sociales par un retour à l’esprit de l’Évangile. Dans l’introduction à son encyclique Laudato si’(n. 9), il écrit : « J’ai pris son nom (François) comme guide et inspiration au moment de mon élection en tant qu’évêque de Rome. Je crois que François est l’exemple par excellence de la protection de ce qui est faible et d’une écologie intégrale, vécue avec joie et authenticité. (…) En lui, on voit à quel point sont inséparables la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure. »

Jacques Tyrol

La Croix le 18/11/2017

Sur les Ecrits du temps de la Guerre

mardi 12 septembre 2017 | Leave a Comment

Les Ecrits du temps de la Guerre de Pierre Teilhard de Chardin

 

                                                                                                                          Remo VESCIA

Au début de son long cursus pour devenir jésuite, qu’il a librement choisi après son baccalauréat au Collège jésuite de Mongré, Pierre Teilhard de Chardin passe trois ans – de 1905 à 1908 – comme professeur de physique chimie au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que « novice ». Pendant ce séjour il trouve le temps, en dehors de ses classes, d’approfondir et d’étendre ses connaissances encore fragmentaires de géologie et de paléontologie. Il aura même l’occasion de faire paraître dans le Bulletin Scientifique du Caire, sa première « Note scientifique sur l’Éocène en Haute-Egypte », pendant qu’il rassemble une collection de la faune fossile de ce pays pour être exposée au Collège de la Sainte Famille où il enseigne la physique et la chimie. Le séjour en Egypte enchante ses goûts de poète : le long du Nil il rêve sans doute, avec cette intensité d’imagination dont ses Lettres d’Egypte témoignent, à la nature exubérante de ce pays inconnu. Il écrira plus tard – dans Le Cœur de la Matière, son livre testament, – : Un premier flot d’exotisme tombant sur moi, l’Orient entrevu et « bu » avidement, non point du tout dans ses peuples et leur histoire (encore sans intérêt pour moi), mais dans sa lumière, sa végétation, sa faune et ses déserts…

Ce qui l’attire en cette importante période de son évolution intérieure, ce n’est pas tant l’Homme. Les peuples et leur histoire ne l’intéressent pas encore. Ce qui l’attire c’est la Nature avec toute sa richesse et sa diversité : pour lui l’Univers prend corps en son aspect concret, il ne lui a pas encore trouvé une âme. Le jeune Pierre Teilhard – il n’a que vingt-cinq ans – se trouve, à son insu, à un point critique de sa vie. Il saisit mieux la valeur du monde, mais d’un monde qui ne serait que matière. Il risque, s’il n’y prend garde, de subir l’attraction panthéiste, de se perdre dans l’Immense : Il écrit : “Pour être tout, me fondre avec Tout.”[1]     Écoutons-le encore dire, dans le même ouvrage : Pendant trois ans, seulement, à Jersey, puis pendant trois autres années au Caire, j’ai étudié (tant que j’ai pu) et j’ai enseigné (du moins mal que j’ai pu) une physique assez élémentaire : la physique d’avant les “Quanta et la Relativité”, la structure de l’atome. Autant dire que dans ce domaine, je ne suis techniquement qu’un amateur, – un profane. Et pourtant, comment exprimer à quel point dans ce monde, précisément, des électrons, des noyaux des ondes, je me sens “chez moi” plénifié et à l’aise?…(….)   Afin d’échapper à l’impitoyable fragilité du multiple, pourquoi ne pas s’installer plus bas encore et comme en dessous de lui?…(….) Possession du Monde par abandon, passivité et évanouissement au sein d’un Amorphe sans bords.[2]….

Rentré en Angleterre pour les dernières étapes de sa formation sacerdotale et religieuse, – en France les ordres religieux avaient été bannis, en 1903 par le président du Conseil Emile Combes – une vision du monde plus complète et plus satisfaisante se présente à lui avec insistance. C’est à cette époque d’intenses lectures philosophiques qu’il oriente plus particulièrement sa pensée vers une philosophie de la personne. Désormais le monde est pour lui un ensemble prestigieux en marche vers une suprême personnalité : vision d’un univers “qui se fait par la grâce d’un Être Universel” et dans lequel ne sauraient se glisser des coupures. Dans le filigrane de la Nature il voit se dessiner le visage de l’Absolu : “Vraiment il me semblait par moments, qu’une sorte d’Être Universel allait soudain, à mes yeux, prendre figure dans la nature. Mais déjà ce n’était plus comme jadis vers quelque ultra-matériel, c’est au contraire en direction de quelque ultra-vivant que je cherchais à saisir et à fixer l’ineffable Ambiance”.

Le monde, l’univers est une évolution, il est une genèse (ce mot biblique reviendra fréquemment dans les écrits de Teilhard). Or toute genèse suppose des inter liaisons, des dépendances mutuelles et réciproques, sans coupures; elle admet dans l’être qui se forme, une parenté entre les éléments qui le composent ; aussi, un cosmos statique devient-il impensable pour lui : tout se fait, tout se tient. Mais alors l’esprit et la matière, tels que nous les expérimentons dans notre univers, ne sont pas deux substances séparées, juxtaposées et hétérogènes; elles sont les deux faces distinctes d’une même “étoffe cosmique” et ne présentent pas d’antagonisme déroutant pour notre intelligence. L’énergie physique porte en elle du psychique et, puisque la montée de l’énergie est un fait d’observation, contrôlable avec la complexité croissante des organismes, la loi de l’Univers ne serait-elle pas une spiritualisation en voie de progrès et irréversible?

Vraiment la matière n’exerce plus sur le Père Teilhard cette attraction d’autrefois : “La béatitude que j’avais cherchée (enfant) dans le fer, c’est en l’Esprit seul que je pouvais la trouver.” Au cours de ces années décisives passées en Angleterre il fut ordonné prêtre, en 1911, à l’église St Mary of the Sea, dans le Sussex où il poursuit ses études de jésuite. C’est au cours de mes années de théologie, à Hastings, (c’est à dire juste après les émerveillements de l’Egypte), que petit à petit, – beaucoup moins comme une notion abstraite que comme une présence -, a grandi en moi, jusqu’à envahir mon ciel intérieur tout entier, la conscience d’une Dérive profonde, ontologique, totale, de l’Univers autour de moi.[3]

C’est la découverte de l’Évolution cosmique. Ce qu’il appellera la Cosmogenèse.

Rentré en France pour poursuivre ses études littéraires et scientifiques, il lit beaucoup, notamment les philosophes, Henri Bergson (« L’Evolution créatrice » et Edouard Leroy (son successeur au Collège de France) et leur influence directe et indirecte sera très grande. Marqué du caractère sacerdotal, éveillé intellectuellement aux conséquences de l’évolution généralisée, il se met en devoir de construire l’édifice de son univers intérieur, d’en faire le pivot de son action, de ses attitudes, de sa pensée. Dorénavant il prend la résolution de collaborer, au maximum de ses forces, à ce qu’il nomme la Cosmogenèse dont la réalité lui apparaît chaque jour plus éblouissante. Il n’est plus question, à présent de chercher le salut dans “l’abandon du monde”, mais au contraire dans une “participation active” à sa construction. Dorénavant ce n’est plus en amateur, mais en véritable spécialiste, qu’il fera de la Science, non pas pour la Science elle-même, mais pour dégager l’Esprit de la gangue qui le cache ou le paralyse. Le philosophe qui a sans doute le plus influencé Teilhard de Chardin est l’allemand Leibnitz. Il admire ce penseur de génie, l’un des plus grands des temps modernes.

A partir de 1912 il travaille à Paris comme attaché au Muséum d’Histoire Naturelle, sous la direction du grand paléontologue Marcellin Boule. Il fait également la connaissance de l’abbé Henri Breuil, grand préhistorien, avec lequel il restera lié d’une grande amitié jusqu’à la fin de sa vie.

La guerre de 1914

Mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale, il est affecté, en janvier 1915, – cela aurait pu non pas briser, mais retarder son départ vers l’aventure prodigieuse : l’acte d’adoration magnifique qu’à ses yeux représente la Recherche scientifique. Enrôlé comme brancardier au 8e régiment de tirailleurs marocains, – qui devient le 4e mixte de Tirailleurs et Zouaves d’Afrique du Nord, – comme simple caporal, il est deux fois décoré Médaille Militaire et Légion d’Honneur.[4] Mais surtout il entame une période d’intense écriture – lettres, journal, essais, poèmes, publiés pour la plupart, après sa mort, par sa cousine Marguerite Teillard-Chambon dans deux ouvrages clés pour comprendre Teilhard : Genèse d’une pensée et Ecrits du temps de la Guerre.

Il vit cette hallucinante épopée de la guerre avec la générosité de son âme sans arrière-pensée, sans retour égoïste sur lui-même. Dans ces champs de mort et de dévastation, le sens de la plénitude le transporte. C’est qu’il y trouve un air nouveau et vivifiant : “L’Homme du front n’est plus le même” écrit-il, une déchirure a crevé la croûte des banalités et des conventions, une fenêtre s’est ouverte découvrant les mécanismes secrets de la puissance du vouloir sur le devenir humain. Pour lui, le front est une région où il est enfin possible aux hommes “de respirer un air chargé de ciel”. Dans cette émulation d’héroïsme au service d’une grande idée, la vie prend une autre saveur; il le sent, la réalité découverte au front, l’habitera désormais “pour le grand travail de création et de sanctification de l’humanité”.

En nous demandant ce que croyait Teilhard, en se plaçant d’emblée au centre de sa perspective, là où l’homme éclaire l’œuvre, et où la vision systématique du monde renvoie sans cesse au témoignage vécu, on découvre qu’il privilégie toujours, en dernier ressort, une perspective apologétique. « Pour moi la guerre a été une rencontre avec l’Absolu… J’ai vu clair dans un milieu où le monde a atteint pour moi une transparence qu’il ne retrouvera peut-être jamais plus. » (Genèse d’une pensée, p.351) « Je crois que je vois quelque chose, écrivait-il à sa cousine, à la fin de son expérience initiatique de la guerre, et je voudrais que ce quelque chose fût vu… »

C’est une œuvre d’écrivain qui débute dans ces circonstances terribles : vingt essais composés entre 1916 et 1919 – publiés bien plus tard, chez Albin Michel, par sa cousine Marguerite, sous le titre Ecrits du temps la guerre. Teilhard sexprime de façon fulgurante, animé d’un frémissement juvénile, d’une force de jaillissement inégalée. La plupart des thèmes qu’il reprendra dans les écrits de sa maturité sont déjà là, à l’état de germination. Son cas est prodigieux : il réfléchissait en ligne, de jour et souvent de nuit. Quand le poste de secours ne lui donnait pas l’isolement nécessaire, il se rendait dans le bois le plus proche, marchait de long en large pendant des heures et, au petit matin, prenait des notes. Au prochain repos, dans une sacristie délabrée ou un presbytère, il rédigeait, avec une minutieuse netteté d’écriture et de disposition, des textes de vingt à trente pages qui révèlent déjà un écrivain de grande classe. L’essai achevé, il l’envoyait à sa cousine Marguerite ou à sa sœur Guiguite, (ou plus rarement, à quelque confrère dans l’espoir d’une publication dans la revue jésuite « Etudes »). Il priait aussi parfois l’une ou l’autre, d’en faire dactylographier quelques exemplaires pour des amis.

Il écrit surtout pour voir clair en lui-même car sa pensée est jaillissante, fulgurante, ardente, elle jaillit la plupart du temps d’une méditation sur un sujet particulier sous forme poétique, sans qu’il cherche à faire œuvre de poète. Ainsi sa vision de l’Evolution, des rapports de l’Un et du Multiple, de Dieu et du Monde, des conditions de l’apostolat du futur, de la Foi, de l’éternel féminin ou de la virginité, du bien et du mal, se précisent. Aiguillonné par la mort qui le guette, pense-t-il, on le sent pressé de livrer son message, comme les poètes qui sont des voyants. Après un passage à Verdun où il a vu les hommes patauger dans la boue en pleurant de fatigue, il s’écrie : J’ai tout de même gardé le goût de faire de la philosophie !

Les causes de cet extraordinaire éveil tiennent au fait que le jeune jésuite, pour la première fois depuis son entrée dans la Compagnie, a le temps de s’entretenir avec lui-même, solitairement, si on peut dire. Confronté à une situation dramatique, tragique même, il a enfin la possibilité de se demander, en conscience, ce qu’il pense au fond de lui-même, avec un discernement d’adulte instruit. Ce n’est plus le jeune novice du Caire, il a 34 ans et il n’a pas été particulièrement préparé à cela. Très vite il comprend la nature et le sens de la guerre de 1914-1918 qui préfigure le drame planétaire que nous vivons au tournant du 2e millénaire avec son affrontement de civilisations. Avec l’enrôlement de toutes les races du monde dans le combat, avec cet inextricable mélange de grandeurs et de turpitudes, de souffrances et de joies, de sacrifices et d’égoïsme il plonge dans les évènements mais il n’est jamais submergé ni écrasé par eux. Il est à la fois dehors et dedans. Observateur et témoin, il est également acteur enrôlé volontaire, exemple en cela de l’intellectuel moderne.

L’Introduction de La Vie Cosmique, son premier Poème Essai, crie la joie d’un esprit génial, et pose les véritables questions qui vont changer le rapport du chrétien au monde dans une perspective cosmogénique, c’est à dire cosmique et évolutionniste à la fois :

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce qu’en même temps je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme. Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Je pars de ce fait initial, fondamental, que chacun de nous, qu’il le veuille ou non, tient par toutes ses fibres, matérielles, organiques, psychiques, à tout ce qui l’entoure. Non seulement il est lié dans un réseau mais il est entraîné par un fleuve. Tout autour de nous des liaisons et des courants. Mille déterminismes nous enchaînent, mille hérédités pèsent sur notre présent, mille affinités subies nous disloquent et nous chassent vers un but ignoré. Au milieu de toutes ces forces qui interfèrent, l’individu ne paraît plus qu’un centre imperceptible, un point de vue qui voit, un centre d’attraction et de répulsion qui sent, qui cherche et qui louvoie, qui choisit parmi les innombrables énergies radiant à travers lui, qui se retourne sur soi et qui s’oriente, pour capter plus ou moins, et dans des sens divers, l’atmosphère active qui le baigne et dont il est un point singulier et conscient.…

Et ceci est la condition extérieure qui nous est faite; nous sommes davantage, pour ainsi dire, hors de nous, dans le temps et dans l’espace, qu’en nous-mêmes, à la seconde que nous vivons : la personne, la monade humaine, comme toute monade, est essentiellement cosmique.

Je ne cherche à faire directement, ni de la science, ni de la philosophie, encore moins de l’apologétique. J’expose avant tout des vues ardentes…

            Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas … De par la logique profonde des objets et des attitudes, le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation qui fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes -, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une Voix adorée répète “Quitte tout pour avoir tout”, le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément? Faut-il pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité acquise, un peu plus de Progrès réalisé? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte et qui s’éclaire en chacune de nos consciences? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, de ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités? Voilà le problème de vie où se heurtent inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain.

         C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution

Et voilà la parole que je désire par dessus tout faire entendre car c’est elle qui réconcilie Dieu et le Monde. Ces pages où j’ai voulu faire passer, avec le meilleur de mon regard sur les choses, la solution loyale par où s’est équilibrée et unifiée ma vie intérieure, je les tends à ceux qui se défient de Jésus parce qu’ils le soupçonnent de vouloir déflorer, à leurs yeux, la face irrévocablement aimée de la terre, à ceux-là aussi qui, pour aimer Jésus, se contraignent à ignorer ce dont leur âme déborde, à ceux enfin, qui, n’arrivant pas à faire coïncider le Dieu de leur foi et le Dieu de leurs plus ennoblissants travaux, se fatiguent et s’impatiennent de leur vie partagée en des efforts obliques. [5]

Son extraordinaire sérénité prend sa source dans une vision de l’Unité du grand Tout. En faisant corps avec l’humanité en guerre il sait voir que le chaos où se débattent les cellules humaines – il dit les monades (vocable emprunté à Leibniz) – n’est qu’apparent et qu’un ordre est sous-jacent à ces phénomènes de bouleversement.   Débordant les horizons de la terre, les champs de bataille où la mort semble triompher, lui paraissent comme le creuset vivant, la matrice en gestation d’un monde nouveau. Un humus nouveau, où le sang et les larmes, la chair même des hommes sacrifiés, se mêlent à la terre ruinée, pour redevenir féconds et préparer un grain nouveau d’essence éternelle.

Deux de ses frères sont tués au front; des amis chers sont disparus dans la tourmente : Rousselot, Boussac avec lesquels il avait un contact épistolaire. La douleur est assurément profonde, et il a aussi connu la peur, mais l’émotion reste toujours contenue, lorsqu’il aborde ces sujets. Descendant de l’enfer de Verdun, il écrit à sa cousine Marguerite : « Là-haut, mon moral n’a pas été aussi haut et fort que je l’aurais vouluC’est vraiment la difficulté suprême de consentir à disparaître dans la mort fût-ce que pour la plus belle des causes et sur le plus magnifique des théâtres! Quand on se sent vraiment au pied du mur, ou au bord du fossé, si tu aimes mieux, les appréhensions se font sentir, et on sent que Notre Seigneur seul peut nous donner la vraie abnégation, sincère, profonde et réelle. En fait, je crois que ces appréhensions sont pires que la réalité, car tous ceux que j’ai vu mourir, l’ont fait si simplement. »

Son attitude courageuse pendant la guerre constitue le meilleur commentaire du but qu’il s’est fixé : Comment être aussi chrétien que pas un, tout en étant homme plus que personne ? Par delà l’héroïsme du caporal-brancardier, nombre de ses écrits du temps de guerre trahissent la sollicitude de l’aumônier, la ferveur miséricordieuse du prêtre jeté au cœur ardent des batailles, fort des richesses et des pouvoirs que son jeune sacerdoce lui confère. Il a le don surnaturel d’extraire des choses et des êtres, la sève par laquelle il vivait en Dieu. La vue des ruines évoque pour lui beaucoup moins dans son esprit la destruction d’un passé vénérable et d’habitudes ancestrales ou la haine de l’ennemi que la possibilité de rebâtir à neuf un monde nouveau, moderne, ouvert, intelligent, de s’arracher à l’ornière, au goût de la possession : “Comme si tout ordre plus grand n’était pas toujours sorti des ruines de l’ordre plus petit.”[6] écrit-il dans un autre essai de la même période. Il est vrai qu’il a la puissance d’abstraction du poète et que le scientifique qu’il est, en fait un être singulièrement équilibré et organisé. Il éprouve intensément le besoin de s’orienter vers un avenir plus beau, un idéal plus haut, une vision plus intense où l’être l’emporte sur l’avoir.

Période d’intense activité intellectuelle et de véritable production littéraire. Inspiratrice pour le poète qu’il sent naître en lui et qui éprouve le besoin de s’exprimer, de dire les choses qu’il pense et qu’il ressent et qui ne sont pas du tout celles proférées autour de lui.

Il témoigne d’une exubérance de vie et d’un jaillissement continu d’idées sur les problèmes les plus divers (scientifiques, théologiques, esthétiques, mystiques …) qui surgissent au contact des évènements, au hasard d’un échange ou d’une lecture, ou à la suite de sa recherche intellectuelle. L’expression d’une pensée éruptive cherche encore sa voie, adopte un ton quelque peu romantique, souvent passionné, un style ardent, volontiers lyrique, poétique profond, qui engendre toujours l’émerveillement. Cette capacité de s’élever n’est-elle pas le propre des poètes, ces voyants, des chercheurs de Vérité ? Il suffit, pour s’en convaincre de se référer à un autre grand poète qui se trouve en même temps au front, Guillaume Apollinaire, qui exprime la même foi au Christ, dans son beau poème Zone, par exemple.

Ce qui frappe d’abord, c’est la volonté manifeste d’expliciter une pensée originale : une sorte de nouvelle conception philosophico-mystique du monde à transmettre comme une vision du monde adaptée à notre époque, et comme un message de salut. Non sans une pointe d’humour il parle, parfois, – comme il est prêtre, – de “son Évangile”. La perspective philosophique est très nette en cette première période de production littéraire. Elle ira en s’estompant discrètement par la suite, mais sans disparaître complètement. Toujours est-il qu’il y a là une préoccupation de convaincre primordiale qu’on aurait tort de mésestimer.

Croiriez-vous, écrit-il à son ami le Père Victor Fontoynont, qu’Auguste Valensin a été très étonné que sur le front je ne fusse pas détaché de la philosophie? Comme si philosopher ne pouvait pas être la plus absorbante et la plus intime des prières – comme si la meilleure attitude du serviteur attendant le Maître n’était pas la dévotion au premier de ses devoirs humains : y voir clair en soi. Teilhard avait rencontré Victor Fontoynont, Auvergnat comme lui, au noviciat d’Aix-en-Provence, et, avec le Père Auguste Valensin ils avaient, tous trois, mené de concert, leurs études de philosophie, à Jersey, et de théologie à Ore place, en Angleterre. Le Père Teilhard gardera toute sa vie une profonde estime et une grande amitié à ses deux condisciples avec lesquels le dialogue – surtout épistolaire – fut permanent. Le Père Victor Fontoynont avait également été mobilisé comme infirmier pendant la guerre, dans l’armée d’Orient (Salonique) où il se signala par son courage et son dévouement au service des blessés, tout comme son ami Teilhard sur le front occidental. C’est de cette période que date la correspondance qui nous est parvenue adressée du front[7].

Depuis ma lettre de février , j’ai mis au jour, dans un petit travail intitulé “la Vie cosmique” (!!) que je vous soumettrai sûrement si nous nous tirons de la guerre, les idées que je vous soumettais alors. Provisoirement, c’est un peu mon testament d’intellectuel que j’ai rédigé là, dans le calme de Nieuport… J’y célèbre, sans vergogne, ” la sainte évolution”, et y insiste sur ce fait que, le Cosmos étant sanctifié et renouvelé, par l’Incarnation, dans le fond même de son devenir, c’est une part fondamentale du devoir chrétien de concourir à la maturation, même naturelle, de toutes choses (avec hiérarchie évidemment). Le Progrès naturel est, en un sens, l’axe, ou un des axes du Royaume de Dieu ; et la Terre nouvelle doit sortir de l’achèvement de la Terre ancienne. – De plus en plus, il me semble qu’il y a une réconciliation saine, et combien fondamentale ! à opérer entre les adorateurs du Christ et ceux du Monde (ceux-là, j’entends, que captive un amour fort et désintéressé d’agrandir la Vie). Dans les questions brûlantes, du libéralisme, de l’émancipation, de “la laïcisation” , de l’immanence de nos destinées, etc., il se cache, sous le fanatisme et le sectarisme, des postulats légitimes, et la perception d’une logique irrémédiable qui conduit fatalement à des situations et des points de vue nouveaux. – Collaborer à dégager ces courants nouveaux, à leur arracher leur masque d’athéisme pour les montrer chrétiens, c’est une grande espérance qui, ma foi, me soulève comme une vocation.

Ce petit travail intituléla Vie cosmique” est une esquisse de synthèse qu’il signe comme un testament d’intellectuel. Nous en avons cité l’Introduction, exubérante. Dédié “À la Terra Mater et par elle, surtout au Christ Jésus c’est un texte fondateur de la pensée théologique de Teilhard. Il y expose, selon un processus dialectique classique – thèse antithèse synthèse – le côté positif de sa démarche qui intègre la part de vérité incluse dans les deux attitudes apparemment antagonistes : la conception panthéiste d’un Dieu totalement immanent et la conception théiste d’un dieu totalement transcendant. Il en arrive à ce qu’il considère comme la conception vraie d’un Dieu à la fois immanent et transcendant, telle qu’elle s’exprime dans le christianisme, par la Foi en l’incarnation de Dieu. Le Verbe incarné, en prenant corps d’homme, assume l’Univers car, par son humanité, l’être humain est inséparable de son environnement cosmique auquel il est “coextensif“. Unie à la personne divine, l’humanité du Christ, voit ses virtualités se développer hors des proportions communes. Le corps du Christ ressuscité acquiert une dimension cosmique universelle, de sorte que tout se trouve lié à sa personne. La synthèse que constitue cette dissertation éblouissante sur le Christ universel se présente finalement comme une sorte de “panthéisme chrétien” à la manière de St Paul.

Cet important texte se résume à la fin en une très belle prière : Ô Christ Jésus, vous portez vraiment en votre bénignité et votre humanité, toute l’implacable grandeur du Monde. Et c’est pour cela, pour cette ineffable synthèse réalisée en Vous, de ce que notre expérience et notre pensée n’eussent jamais osé réunir pour les adorer : l’élément et la Totalité, l’Unité et la Multitude, l’Esprit et la Matière, l’Infini et le Personnel, – c’est pour les contours indéfinissables que cette complexité donne à votre Figure et à votre action, que mon cœur épris de réalités cosmiques, se donne passionnément à Vous!

Je vous aime, Jésus, pour la Foule qui s’abrite en Vous, et qu’on entend avec tous les autres êtres, bruire, prier, pleurer, quand on se serre tout près contre Vous.

Je Vous aime pour la transcendante et inexorable fixité de vos desseins, par laquelle votre douce amitié se nuance d’inflexible déterminisme et nous enveloppe sans merci dans les plis de sa volonté.

Je Vous aime comme la Source, le Milieu actif et vivifiant, le Terme et l’Issue du Monde, même naturel, et de son Devenir.

Centre où tout se rencontre et qui se distend sur toutes choses pour les ramener à soi, je vous aime pour les prolongements de votre Corps et de votre Âme dans toute la création, par la Grâce, la Vie, la Matière.

Jésus, doux comme un Cœur, ardent comme une Force, intime comme une Vie, Jésus en qui je puis me fondre, avec qui je dois dominer et me libérer, je vous aime comme un Monde, comme le Monde qui m’a séduit, et c’est Vous, je le vois maintenant, que les hommes, mes frères, ceux mêmes qui ne croient pas, sentent et poursuivent à travers la magie du grand Cosmos.

Jésus, centre vers qui tout se meut, daignez nous faire, à tous, si possible, une petite place parmi les monades choisies et saintes qui, dégagées une à une du chaos actuel par votre sollicitude, s’agrègent lentement en Vous dans l’unité de la Terre nouvelle ….

Et cette prière – qui annonce toutes celles, nombreuses, qui viendront couronner ses grands textes suivants, – se termine par cette affirmation, qui est la base de sa vision cosmique dans le Christ Ressuscité : Vivre de la vie cosmique, c’est vivre avec la conscience dominante qu’on est un atome du Corps du Christ mystique et cosmique. Celui qui vit ainsi compte pour rien une foule de préoccupations absorbantes pour les autres; il vit plus loin et son cœur est toujours au plus large…

Pour signifier encore la place centrale qu’il donne au Christ, Teilhard a écrit, peu après, Trois histoires comme Benson qui ont pour titre commun, Le Christ dans la Matière. La lecture de ces textes – écrits à la manière de l’auteur anglais R. H. Benson, célèbre en ce temps là, – lui fait imaginer des situations où le lyrisme rejoint la mystique afin d’illustrer ce qu’il cherche à assumer dans une vision christocentrique : la valeur des intuitions panthéistes précédemment analysées.

Le “Corps du Christ” joue un rôle primordial dans cette perspective. Il doit être considéré comme une réalité du monde dans un sens très fort que ne rendent pas les analogies traditionnelles avec un corps social, les chrétiens. Les relations morales, logiques ou juridiques, dans ce cas bien particulier, expriment une réalité d’existence beaucoup trop lâche, beaucoup trop inconsistante. Teilhard, affirme dans ce texte qui ne cache pas son retour aux sources que :

Le Corps du Christ doit être compris hardiment, tel que saint Jean, saint Paul et les Pères l’ont vu et aimé : Il forme un Monde naturel et nouveau, un Organisme animé et mouvant, dans lequel nous sommes tous unis, physiquement, biologiquement.

L’affaire unique du Monde, c’est l’incorporation physique des fidèles au Christ qui est à Dieu. Or cette œuvre capitale se poursuit avec la rigueur et l’harmonie d’une évolution naturelle.[8]

Aussi Teilhard affirme que le Christ, en son Corps mystique et cosmique, vient assumer l’évolution. Il est entré dans notre Cosmos et notre Vie … Les âmes forment avec l’Univers un bloc unique cimenté par la Vie et la Matière. Le Christ s’est inséré non seulement dans l’Humanité, mais dans l’Univers qui porte l’Humanité.[9] Le Christ, dit-il, est la réponse révélée à l’appel que le Cosmos adresse mystérieusement à l’humanité pour qu’elle s’unisse et lutte pour quelque terme à venir. Dès lors, le rôle du chrétien est d’achever l’évolution cosmique (idem p. 40), de mettre en valeur toutes les énergies matérielles et spirituelles de la terre pour permettre au Corps cosmique du Christ, répandu dans l’univers entier, d’atteindre sa pleine croissance. (idem p. 67).

Dans son Journal, à la même époque, Teilhard avait noté : N.Seigneur est le centre et le liant de l’ensemble des monades destinées à édifier l’homme glorieux[10].

Grâce au Christ, dit Teilhard, le monde pourra parvenir à son terme, mais cet achèvement passe nécessairement par l’action libre de l’homme pour l’édification de son Corps mystico-cosmique. Le Christ est à la fois don surnaturel et action humaine. Ainsi le Christ est-il l’instrument, le Centre, la fin de toute la création animée et matérielle.(id., p.68). Assumant l’évolution il la dirige invinciblement vers son terme. C’est à dire qu’il est à la fois la Fin (sa face transcendante) et le Moteur qui la mène au terme (sa face immanente). Il est Celui qui est et Celui qui devient (id, p. 61).

L’unité du dessein créateur et rédempteur s’effectue dans le Verbe et par Lui. A la date du 7 mars 1916, Teilhard avait écrit, dans son Journal : Plus une Âme vivra en union avec le Monde, plus elle sera capable d’agir intensément, de se renoncer à elle-même et de découvrir le seul Auteur (Agent) et la seule Fin de la Vie Cosmique : Dieu par Notre Seigneur[11]

Les analyses de La Vie Cosmique ont permis à Teilhard d’aborder de front le problème du mal auquel les divers panthéismes ne donnent pas de réponse satisfaisante. Pour lui la genèse du monde est douloureuse. Une synthèse globale doit intégrer le mal comme élément de l’évolution. C’est la contrepartie nécessaire du progrès évolutif. Tout ce qui devient souffre ou pèche. La vérité sur notre attitude en ce monde, c’est que nous y sommes en croix. (id., p. 77). Le Christ, par sa mort, a assumé toute la peine du monde, et par là il a fait comprendre à l’homme qu’il était aussi un facteur de progrès. Dans le Corps du Christ, la souffrance et la mort sont ordonnées à l’achèvement du dessein de Dieu.

Le Christ n’a pas voulu que son image douloureuse fut un simple avertissement dressé, pour jamais, sur le Monde. Au Calvaire. Il est encore, et surtout, le Centre de confluence et d’apaisement de toutes les souffrances terrestres. Nous avons bien peu de données sur la façon dont Notre-Seigneur éprouve son corps mystique, pour en jouir. Mais nous entrevoyons un peu comment Il peut en recueillir les peines; et c’est même la seule façon d’apprécier l’immensité de son Agonie que d’y reconnaître une angoisse, écho de toutes les angoisses, une souffrance “cosmique”. Au cours de sa Passion, Jésus a senti porter sur son âme, seule et broyée, le poids de toutes les douleurs humaines; en une prodigieuse et ineffable synthèse, Il les a toutes adoptées, ressenties…[12]

Ainsi le Sens de la Croix, révélé par le christianisme, apporte-t-il une lumière plus grande sur ce redoutable mystère du mal.

Des Ecrits du temps de la guerre on peut dire que trois ‘évidences’ essentielles apparaissent, de nature à modifier de manière radicale le sentiment que Teilhard avait de lui-même et le regard qu’il portait jusque là aux choses et aux hommes : au front il voit beaucoup plus large et plus grand et il a acquis une liberté de tout entreprendre et de tout oser avec les portes qui s’ouvrent à lui “de l’inconnu et du nouveau“.

“Le ‘moi’ énigmatique et importun, qui aime obstinément le Front, je le reconnais, écrit-il dans un article paru dans Etudes, c’est le ‘moi’ de l’aventure et de la recherche, – celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est ‘en avant’.

Je l’avoue. Quand il s’est agi pour moi, il y a trente mois et quelques, d’aller aux tranchées pour la première fois, je suis parti : comme un curieux et jaloux, qui voulait tout voir et qui voulait en voir plus que les autres.”[13]        

Mais ce stade, trop naturel, est bien vite dépassé. La véritable liberté de l’homme pris dans la vie du front est celle qui l’arrache à lui-même, qui le délivre d’abord de soi. Celle qu’on éprouve à la découverte d’une valeur suffisante pour mériter qu’on lui sacrifie tout. Celle de l’homme qui, sans réserve, sans calcul, sans nul retour, s’engage tout entier dans ses actes : “Ma vie me paraissait plus précieuse que jamais; et cependant, je l’aurais laissée sans regret, car je ne m’appartenais plus. J’étais libéré, et soulagé, jusque de moi-même. Je me sentais doué d’une légèreté inexplicable.” Toute sa vie Teilhard continuera à nous donner le spectacle d’un homme souverainement détaché de ses intérêts, de ses soucis, de sa propre valeur, uniquement tendu vers ce but supérieur “qui, comme il donne sens à la vie, donne aussi un sens à la mort“.[14]

La deuxième ‘évidence’ de la guerre est la prise de conscience par le combattant, au sein d’une terrible aventure collective, de “l’immense présence humaine qui charge le front“. Revenu à la vie civile, loin du coude à coude des tranchées, lequel d’entre eux n’aura pas éprouvé avec le Père Teilhard, l’impression d’avoir connu “une âme plus grande” que la sienne, qui habite les ligneset qu’il a “laissée là-bas”. “Quand l’individu, écrit-il encore dans ce même article de la Nostalgie du front, a été admis quelque part sur la Surface Sublime, il lui semble, positivement qu’une existence nouvelle fond sur lui, et s’empare de lui. Son individualité, bien sûr, est sauve. Aucun centre, conscient, distinct de son âme, ne lui apparaît. En lui, pourtant, dès qu’il prend place sur la périphérie sacrée du Monde en activité, une personnalité d’un autre ordre se découvre, qui recouvre et efface l’homme de tous les jours. – L’homme du Front agit en fonction de la Nation tout entière, et de tout ce qui se cache derrière les Nations. Son activité et sa passivité particulières sont directement utilisées au profit d’une entité supérieure à la sienne en richesse, en durée, en avenir. Il n’est plus que secondairement lui-même. Il est premièrement, parcelle de l’outil qui fore, élément de la proue qui fend les vagues. Il l’est et il le sent. Une conscience irrésistible et pacifiante accompagne, en effet, dans son rôle nouveau et plein de risques, l’homme que son pays a voué au feu. Cet homme a l’évidence concrète qu’il ne vit plus pour soi, – qu’il est délivré de soi, – et qu’autre Chose vit en lui et le domine.[15] Ces lignes sont capitales pour comprendre les grandes vues de la ‘synthèse’ que recherchera toute sa vie le Père Teilhard. Ce sentiment du Tout, réveillé chez lui dès l’enfance, prend, du fait de la guerre, une exigence toute nouvelle et se charge de résonances humaines cueillies ‘sur le terrain’, –   le géologue qu’il est en a l’habitude. L’œuvre élaborée au front a acquis, du fait de cette nouvelle densité de son regard, une dimension poétique qui le rapproche des plus grands poètes contemporains, ses frères d’armes. Après Rimbaud (“un mystique à l’état sauvage” dit de lui Paul Claudel) c’est à Apollinaire[16] ( Le Mal Aimé) et à Charles Péguy que l’on songe. Péguy dont Teilhard a recopié, sur la page de garde de son Journal de 1916, ces vers, qui font écho à son état d’esprit :[17]

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu

Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés

Dans la première argile et la première Terre,

Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

La même fulgurance que ces grands poètes, la même exaltation pour la célébration de la vie, le même élan d’amour pour l’humanité l’habitent et, naturellement, le même sens cosmique. Tous expriment de manière profondément poétique leurs interrogations, leurs émerveillements, leurs quêtes de vérité angoissées dans l’épreuve, leurs visions généreuses universelles.

Mais il y a encore une troisième leçon à tirer de cette Guerre, pour Teilhard. Il l’évoque dans le récit ‘mystique’ d’un conte comme Benson [18] mentionné plus haut, écrit avant la bataille de Douaumont, en octobre 1916, en plein ‘enfer’ de Verdun, il imagine qu’un ami, – celui qui buvait à toute vie comme à une source sainte – (évidemment lui-même, confesse-t-il dans une note), confie ces paroles inspirées :

Vous voulez savoir, me disait-il, comment l’Univers puissant et multiple a pris, pour moi, la figure du Christ? Cela s’est fait petit à petit; et des intuitions aussi rénovatrices que celles-là, s’analysent difficilement par le langage. Je puis cependant vous raconter quelques-unes des expériences par où le jour, là-dessus, est entré dans mon âme, comme si, par saccades, se levait un rideau…”[19]

La guerre elle-même ne me déconcerte pas. Dans quelques jours nous allons être lancés pour reprendre Douaumont, – geste grandiose, et presque fantastique, par qui sera marquée et symbolisée une avance définitive du Monde dans la Libération des âmes. – Je vous le dis. Je vais aller à cette affaire religieusement, de toute mon âme, porté par un seul grand élan dans lequel je suis incapable de distinguer où finit la passion humaine et où commence l’adoration. … Et, si je ne dois pas redescendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité Nouvelle.” [20]

Le 23 septembre (1917) il avait écrit à sa cousine Marguerite : J’ai un peu envie d’analyser et de justifier brièvement ce sentiment de plénitude et de surhumain que j’ai si souvent éprouvé sur le front, et dont je redoute d’expérimenter la nostalgie après la guerre. Il me semble qu’on pourrait montrer que le Front n’est pas seulement la ligne de feu, la surface de corrosion des peuples qui s’attaquent, mais aussi en quelque façon, le “front de la vague” qui porte le monde humain vers ses destinées nouvelles. Quand on regarde dans la nuit, à la lumière des fusées, après quelques journées plus agitées, il semble que l’on se trouve à l’extrême limite de ce qui est réalisé et de ce qui tend à se faire. Non seulement l’activité, alors, atteint une sorte de paroxysme très calme qui la dilate à la mesure de la grande œuvre à laquelle elle coopère, – mais l’esprit, lui aussi, domine la marche totale de la masse humaine, où il se sent moins noyé. A ces minutes-là, par excellence , on vit, peut-on dire, cosmiquement, – avec un intérêt palpable aussi grand que le cœur…. Je ne sais encore, si je pourrai vraiment écrire quelques pages décentes sur ce thème. [21]

Deux jours après, cependant, il note que l’idée se précise. Son titre est trouvé, il décrira La Nostalgie du front et exposera les raisons de ce sentiment : Ces raisons, me semble-t-il, se ramènent à ceci : le Front attire invinciblement parce qu’il est, pour une part, l’extrême limite de ce qui se sent et de ce qui se fait. Non seulement on y voit autour de soi des choses qui ne s’expérimentent nulle part ailleurs, mais on y voit affleurer, en soi, un fond de lucidité, d’énergie, de liberté qui ne se manifeste guère ailleurs, dans la vie commune, et cette forme nouvelle que révèle alors l’âme, c’est celle de l’individu vivant de la vie quasi collective des hommes, remplissant une fonction bien supérieure à celle de l’individu et prenant conscience de cette situation nouvelle. Notoirement, on n’apprécie plus les choses de la même manière au front qu’à l’arrière: autrement la vie et le spectacle seraient intenables. Cette élévation ne se fait pas sans douleur. Mais elle est une élévation quand même. Et voilà pourquoi on aime, malgré tout, le front, et on le regrette.[22]

La guerre, le front, la troupe l’ont marqué profondément. Il dit ne plus pouvoir vivre, penser, travailler qu’en reprenant place à chaque fois, par une sorte d’instinct irrésistible, comme s’il se trouvait “face au front et à la bataille !” La paix restaurée, la question obsédante revient l’assaillir : J’interroge ardemment la ligne sacrée des levées de terre et des éclatements, – la ligne des ballons qui se couchent comme à regret, l’un après l’autre, comme des astres biscornus et éteints, – la ligne des fusées qui commencent à monter.

Quelles sont donc, enfin, les propriétés de cette ligne, fascinante et mortelle ? Par quelle secrète vertu tient-elle à mon être le plus vivant, pour l’attirer ainsi à elle, invinciblement?” écrit-il dans cet article annoncé à sa cousine et qui sera publié dans la revue Etudes, dès novembre 1917 [23] , article capital pour comprendre la pensée sur cette expérience du Père Teilhard et pour saisir l’œuvre en évolution qui est la sienne.

Le Père Teilhard prend d’avantage conscience de l’unité psychique et organique du ‘groupe humain’ dans lequel il se sent en même temps ‘dehors et dedans’. Il lui donnera le nom de ‘Noosphère’, enveloppe pensante de la Terre, – et reconnaîtra avoir eu grâce à l’expérience du Front, le pressentiment de l’existence de cette mystérieuse réalité globale et englobante. Il en témoignera plus tard, dans son livre testament des années 40, Le Cœur de la Matière, au chapitre L’Humain ou le Convergent, qui comprend trois grands paragraphes sur la Réalité de la Noosphère, l’Etoffe de la Noosphère et L’Évolution de la Noosphère :

C’est au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l’Yser à Verdun, s’opposaient alors dans les tranchées de France.

L’atmosphère du “Front”…. N’est-ce pas pour y avoir plongé – pour m’en être imprégné des mois et des mois durant – là précisément où elle était la plus chargée, la plus dense, que, décidément, j’ai cessé d’apercevoir, entre ‘physique’ et ‘moral’, entre ‘naturel’ et ‘ artificiel’, aucune rupture, (sinon aucune différence): le ‘Million d’hommes’, avec sa température psychique, et son énergie interne, devenant pour moi une grandeur aussi évolutivement réelle, et donc aussi biologique, qu’une gigantesque molécule de protéine…..… Ce don ou faculté, encore relativement rare, de percevoir sans les voir, la réalité et l’organicité des grandeurs collectives, c’est indubitablement, je le répète, l’expérience de la Guerre qui m’en a fait prendre conscience, et l’a développé en moi comme un sens de plus.”[24]

Ici, en note, Teilhard ajoute : Cet éveil est clairement marqué dans une fantaisie un peu folle, écrite vers 1917, dans les tranchées, et intitulée “La grande Monade“: la Lune émergeant, pleine, des barbelés, – symbole et image de la Terre pensante. Et plus clairement encore dans le dernier paragraphe (supprimé par les éditeurs) de “La Nostalgie du Front” (Etudes, 20 novembre 1917), et que je retranscris ici :

“…La nuit tombait maintenant tout à fait sur le Chemin-des-Dames. Je me suis levé pour redescendre au cantonnement. Or voici qu’en me retournant, pour apercevoir une dernière fois la ligne sacrée, la ligne chaude et vivante du front, j’ai entrevu l’éclair d’une intuition inachevée, que cette ligne prenait la figure d’une Chose supérieure, très noble, que je sentais se lier sous mes yeux, mais qu’il eut fallu un esprit plus parfait que le mien pour dominer et pour comprendre. J’ai songé alors à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur qui n’ont eu que des animaux pour témoins. Et, il m’a semblé, à cet instant, que j’étais, devant cette Chose en train de se faire, pareil à une bête dont l’âme s’éveille, et qui perçoit les groupes de réalités enchaînées, sans pouvoir saisir le lien de ce qu’elles représentent.”[25]

“Or, une fois ce sens supplémentaire acquis, poursuit-il dans ses mémoires, c’est littéralement un nouvel Univers qui surgissait à mes yeux : à côté (ou au-dessus) de l’Univers des grandes Masses, l’Univers des grands Complexes. Non seulement je n’éprouvais plus aucune difficulté à saisir en quelque sorte intuitivement, l’unité organique de la membrane vivante étendue comme un film à la surface éclairée de l’astre qui nous porte. Mais encore, s’individualisant et se détachant petit à petit, comme une aura[26] lumineuse, autour de cette couche protoplasmique sensible, une ultime enveloppe commençait à m’apparaître, – enveloppe non plus seulement consciente, mais pensante, – où ne cesserait plus désormais de se concentrer, pour mon regard, avec un éclat et une consistance grandissantes, l’essence, ou, pour mieux dire, l’Âme même de la Terre.”[27]

N. B. Les paragraphes sur L’Etoffe de l’Univers et ensuite L’Évolution de la Noosphère très importants pour comprendre la pensée de Teilhard, suivent.

À ce stade il nous faut faire le point sur l’évolution de la pensée de Teilhard telle qu’elle transparaît dans ses Ecrits du temps de la guerre. A côté de ses réactions spontanées d’homme face à l’expérience de la mort, réactions qui constituent l’arrière-plan existentiel de sa pensée, arrêtons-nous à l’ébauche de synthèse élaborée au cours des divers essais de 1916 à 1921 que nous venons de mentionner. Teilhard cherche alors à penser l’univers comme totalité et à l’harmoniser avec sa vision religieuse centrée sur la réalité du Christ total, du Christ Universel. C’est un nouvel Humanisme qu’il commence à échafauder ainsi, et dont la formulation s’élaborera d’abord dans ses différentes correspondances avec ses nombreux correspondants, mais également dans les différents ouvrages et essais qui paraîtront de manière posthume.

Ce n’est pas seulement sa vocation poétique que l’expérience de la guerre révèle complètement. Nous pourrions l’évoquer également à propos d’un très beau et très important poème écrit l’année suivante, en 1918 L’Éternel Féminin.[28] Sa vocation religieuse s’est trouvée confirmée, éprouvée et sanctifiée. Confirmation est donnée de cela dans la décision qu’il prend de prononcer ses vœux solennels avant même la fin des hostilités, sans avoir à reprendre son ‘troisième an’ interrompu par la guerre, – ce qui lui fut accordé de réaliser le 26 mai 1918, à Sainte-Foy-lès-Lyon, au cours d’une permission. Il retrouve pour la circonstance, son ami Fontoynont, venu également en permission pour prononcer ses vœux solennels. Le cycle de sa formation religieuse est donc clos et Teilhard, à la fin 1918, est aussi bien confirmé comme prêtre à vie que… comme jésuite original et…remuant pas très facile à suivre par ses autorités religieuses restées figées dans des idées anciennes. Le voilà sur les traces de saint Ignace pour œuvrer à la plus grande gloire de Dieu mais avec une vision renouvelée du sens de la vie et de sa joie de s’enfoncer en Dieu dans une christogenèse nouvelle.[29]

Anticipant sur les sentiments qui lui dicteront quelques années plus tard, les mystiques élévations de la Messe sur le Monde, – le Père Teilhard, sûr de l’efficacité profonde des apparentes destructions, de la vertu des morts humaines auxquelles la mort du Christ rend un sens, appelle déjà sur les victimes de la guerre, la vertu transfiguratrice des divines consécrations et il termine par ces paroles l’essai – Le Prêtre – où il s’adresse à Dieu, avant de s’adresser aux prêtres ses confrères qui, comme lui, “ont la chance d’être au Front“:

Ô Prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messe dite ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des âmes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

Débordant le pain et le vin que l’Eglise a mis entre vos mains, votre influence est faite pour s’étendre sur l’immense hostie humaine, qui attend que quelqu’un passe pour la sanctifier.

Vous avez le pouvoir – par votre ordination, de consacrer, d’une manière réelle, en la Chair et le Sang du Christ, les souffrances qui vous entourent, et auxquelles votre caractère vous commande de participer.

Vous êtes le levain répandu par la Providence tout le long du “Front” afin que, même par votre seule action de présence, la masse énorme de notre labeur et de nos angoisses soit transformée.

Jamais vous n’avez été plus prêtres que maintenant, mêlés et submergés comme vous l’êtes, dans la peine et le sang d’une génération – jamais plus actifs – jamais plus directement dans la ligne de votre vocation.

Merci, mon Dieu, de m’avoir fait prêtre, – pour la Guerre ! [30]

CONCLUSION

Teilhard ne fait pas l’apologie de la guerre, il exalte la fructueuse et bienfaisante fraternité d’hommes de nationalités et de tendances si diverses et parfois si opposées. C’est qu’il voyait dans l’union de tous pour une noble cause, le secret du succès et du progrès durable de l’Homme. Fait plus étonnant encore, alors que la plupart des soldats du front songeaient après l’attaque à reprendre des forces dans l’oubli du cauchemar qu’ils venaient de vivre, le Père Teilhard cherchait dans un abri ou une tranchée, un coin plus solitaire. Pourquoi ? Parce qu’il sentait le besoin de se recueillir. Il rédigeait alors le message et le témoignage qu’il voulait transmettre à ses frères humains : rassemblés en deux volumes le fruit de son travail dans les tranchées : ses Lettres 1914-1919 dans Genèse d’une Pensée et ses essais recueillis dans Ecrits du Temps de la Guerre. C’est là que sont exprimées de manière poétique et fulgurante les idées fondamentales de sa vision philosophique et religieuse.

Tel fut le Père Teilhard durant toute sa vie : l’amour du prochain, le besoin de tout accueillir par souci d’être à l’avant-garde de l’épopée humaine ont fait de lui un être dont la charité véritable et nullement illusoire laisse loin derrière elle l’éclat de son savoir et de son intelligence. S’il a pu dépasser l’amertume de l’homme qui se sait mal jugé, calomnié et incompris, s’il s’est soumis laborieusement aux exigences de la discipline religieuse, s’il a traversé courageusement les tempêtes de la vie, il n’est d’autre explication à chercher que son indéfectible confiance. Les chrétiens appellent cela l’espérance.

La petite espérance de Péguy      

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. […]

Mais l’espérance ne va pas de soi.

L’espérance ne
va pas toute seule.

Pour espérer, mon enfant,
il faut être bien heureux,
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce.   […]

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle.
Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur
le chemin raboteux du salut, sur la route inter-
minable, sur la route entre ses deux sœurs la
petite espérance
S’avance.
Entre ses deux grandes sœurs.
Celle qui est mariée.
Et celle qui est mère.
Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention que pour les deux grandes sœurs.
La première et la dernière.
Qui vont au plus pressé.
Au temps présent.
À l’instant momentané qui passe.
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a de regard que pour les deux grandes sœurs.
Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l’école.
Et qui marche.
Perdue entre les jupes de ses sœurs.
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Au milieu.
Entre les deux.
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d’un certain âge.
Fripées par la vie.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.
Pour ainsi dire le futur de l’éternité même.

La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. [31]

Dans l’encyclique Spe Salvi, Benoit XVI, après avoir constaté que notre temps, comme celui des Ephésiens ( dans la lettre de Saint Paul ) est caractérisé par le « sans Dieu dans le monde … Pour nous qui vivons depuis toujours avec le concept chrétien de Dieu et qui nous sommes habitués, la possession de l’espérance, qui provient de la rencontre réelle avec ce Dieu, n’est presque plus perceptible ». Ne chantons-nous pas « le Seigneur est mon berger ; je ne manque de rien. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi » ?
Les chrétiens ont à offrir au monde cette Espérance, qui est bien plus que de l’optimisme, car elle est fondée sur la confiance en Dieu. C’est un fruit de la Rédemption d’être pétri d’Espérance, car nous savons d’où nous venons et où nous allons.

Ce texte écrit en 1919, donne bien la vision cosmique de Pierre Teilhard de Chardin au sortir de la Guerre.

Je crois que l’Univers est une évolution

Je crois que l’Evolution va vers l’Esprit

Je crois que l’Esprit, dans l’Homme, s’achève en Personnel

Et il ajoutera ensuite, pour parachever ces affirmations historiques, biologiques et planétaires, cette dimension métaphysique :

Je crois que le Personnel suprême est le Christ Universel.

Pour clore cette rapide incursion dans Les Ecrits du temps de la Guerre, je me permets de citer cet Hymne à la Matière qui les résume en quelque sorte, magnifiquement, à la fin de cet ouvrage exceptionnel.

Hymne à la Matière

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher

qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler

si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites? Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu, toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis. Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue source harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton ‘Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.

Un reflet les trompe, ou un écho je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là

où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

Le soldat Pierre Teilhard de Chardin à la guerre de 1914 -1918 .     Photo Fondation PTC

[1] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 32.

[2] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 31-32.

[3] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 33

[4] De 1915 à 1919, le brancardier Teilhard a mérité cinq citations, dont une comportant l’attribution de la Médaille Militaire et une autre la croix de la Légion d’honneur, avec le motif suivant : « Brancardier d‘élite qui, pendant quatre ans de campagne, a pris part à toutes les batailles, à tous les combats où le régiment fut engagé, demandant à rester dans le rang pour être plus près des hommes dont il n’a cessé de partager les dangers »

[5], La Vie Cosmique p. 19-22 dans Ecrits du temps de la guerre t. 12 des Œ. C.

[6] La grande Monade (1918) dans Ecrits du temps de la guerre.

[7] Ed. dans H. de Lubac : La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin, 1962, p. 347-354

[8] La Vie Cosmique, p.58.

[9] idem p.61, 67.

[10] Journal, 24/02/16, p. 41.

[11] Journal 7/03/16, p. 51

[12] Ecrits du temps de la Guerre, La Vie Cosmique, 1916, t. XII, p. 77

[13] Ecrits du temps de la Guerre, La Nostalgie du Front, 1917, t. XII p. 231

[14] La Nostalgie du front, ibidem, p. 237

[15] La Nostalgie du front, ibidem, p.

[16] Guillaume Apollinaire (Rome 1880 – Paris 1918) : CALLIGRAMMES

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux, des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la Bonté, contrée énorme où tout se tait…

[17] Charles Péguy (Orléans 1873 – Paris 1915)

[18] Robert Hugh Benson, (1871-1914) auteur anglais, évêque, mort en plein succès d’une œuvre       mystique très abondante.

[19] Le Christ dans la Matière, XII, p. 112

[20] Le Christ dans la Matière, XII, p. 127

[21] Genèse d’une pensée, p.264-265

[22] Genèse d’une pensée, p. 266-267

[23] La Nostalgie du Front, Etudes du 20 novembre 1917, repris intégralement dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 459 et 463

[24] Le Cœur de la Matière, p. 40-41

[25] Le Christ dans la Matière dans Hymne de l’Univers, p. 57

[25] Le Cœur de la Matière, p. 41

[26] aura, mot latin qui désigne le rayonnement d’une lumière à partir de sa source. C’est en ce sens que Teilhard parle d’une aura de la personnalité de quelqu’un, et notamment de celle du Christ qui s’étend sur tout l’Univers.

Voir Forma Christi dans Ecrits du temps de la Guerre, p. 363

[27] Le Cœur de la Matière, p. 42

[28] Ecrits du temps de la Guerre, p. 279

[29] Journal, 1918

[30] Le Prêtre, juillet 1918, dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 332

[31] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu , 1912

 

Entretien avec François Cheng

mardi 12 septembre 2017 | Leave a Comment

Entretien avec François Cheng

par Catherine Argand

Lire, décembre 2001 / janvier 2002

C’est sous la forme d’un beau livre, un album de calligraphie, que ce Chinois devenu français a choisi de se dévoiler, un peu plus que dans ses poèmes, ses romans ou ses essais, où il s’abritait volontiers derrière ses héros ou des artistes.

 

De la Chine il a gardé un nom, de la France choisi un prénom, celui-ci plutôt qu’un autre à cause d’un moine d’Assise fort à l’aise avec le cosmos. «La mystique de saint François exalte la nature, le vivant, l’eau, le feu. J’y trouve une résonance chinoise.» De là-bas, de l’extrême du continent, il garde l’impassible maintien, la réserve affable. Vous sonnez. Le voici devant vous, droit comme un i, bouche rouge et cheveux drus. Il vous sert le thé, pèse ses mots. Intense, soucieux, précis. Ceci fait, thé, mesure et précision, il sourit. Ici, dans cette petite pièce claire et moderne où il vient travailler, la fenêtre donne sur un jardin. Le tronc du bouleau sinue, le lierre mordille un mur. Un paysage chatoyant et résistant. «Chatoyant et respirant», dirait cet homme épris de taoïsme et dont l’histoire eut partie liée avec Mao Zedong et Roland Barthes.

 

Nous vous connaissions poète et romancier, nous vous «découvrons» calligraphe. Que nous vaut cette divine surprise?

FRANÇOIS CHENG. C’est vrai, même si au fil de mes quatre albums consacrés à la peinture chinoise le public pouvait deviner que je m’adonne moi-même à la calligraphie, c’est la première fois que je révèle, et à un âge avancé, cet aspect de mon être. Ce qui est publié ici, ce sont mes productions les plus récentes, celles des quinze dernières années. Car, même si j’ai pratiqué la calligraphie depuis le plus jeune âge au côté de mon père, il aura fallu que j’en sois privé en tombant gravement malade durant plusieurs années pour la reprendre avec une sorte de frénésie et infiniment plus de résolution. La calligraphie est devenue une forme d’accomplissement de mon être, une forme essentielle de création personnelle aux côtés de la poésie et du roman.

 

«Quand je trace le mot ”harmonie”, je rentre dans l’harmonie», écrivez-vous dans Et le souffle devient signe. Calligraphier, ce n’est donc pas seulement écrire…

F.C. La calligraphie, telle qu’elle est pratiquée en Chine, n’est pas un simple passe-temps de lettré. Art à part entière, elle constitue une activité si fondamentale qu’elle sert de référence aux autres arts plastiques: peinture, sculpture, architecture, danse… Celui qui la pratique se voit obligé d’y engager tous les niveaux de son être. Niveau physique d’abord, surtout pour la calligraphie de grande dimension. L’artiste doit, en cours d’exécution, mobiliser son corps entier, car il s’agit pour lui de faire passer tout le souffle dont il est animé dans le corps même des signes tracés. Niveau esthétique ensuite. L’artiste travaille sur un ensemble de figures incarnées à la structure complexe et variée. Une structure fondée sur des exigences de contrastes, de reliefs et d’harmonie rythmique, toutes qualités demandant à être réalisées instantanément. La calligraphie n’autorise pas la retouche. En simplifiant beaucoup, on peut dire que l’art calligraphique est avant tout un art du trait dans la mesure où les idéogrammes sont composés de traits. Mais le trait n’est pas une simple ligne. Par ses pleins et ses déliés, par les infinies inflexions qu’il recèle, il est à la fois volume et teinte, forme et mouvement. Il y a là une économie qui permet de viser immédiatement l’essentiel. Enfin, niveau intellectuel ou spirituel. Il ne faut pas oublier que les figures en question sont des idéogrammes signifiants. Le contenu du texte à calligraphier, qu’il soit méditatif ou poétique, n’est jamais indifférent. C’est l’esprit profondément imprégné des idées que portent les signes du texte que l’artiste parviendra à les incarner.

 

Ecrire, c’est autre chose encore que tracer des signes sur une surface plane?

F.C. Oui, car pour un Chinois, le papier est un espace vital; il s’y meut comme dans l’univers. Ce que l’artiste trace est un ensemble d’idéogrammes qui figurent charnellement les éléments de l’univers vivant. Le système idéographique est une «mise en relation» ou une «mise en signe» de l’univers vivant. Par exemple, «repos» est composé de «homme» plus «arbre» et «bon» ou «bonté» de «femme» plus «enfant». Le trait calligraphique est à l’image du souffle dans la cosmologie chinoise. La calligraphie envisage l’univers comme un tout organique et unitaire régi par le souffle qui est à la fois essence originelle et transformation continue. La matière, le vivant, le corps sont des condensations du souffle. C’est bien le souffle, principe de vie, qui prime sur la chair, et même sur l’esprit. Le calligraphe, en traçant ses traits, est persuadé de raviver le souffle qui anime l’univers, celui-là même qui inspire aussi sa main, sorte de sismographe de son âme.

 

Pendant toutes les années où, en qualité d’artiste, vous fûtes réduit au silence faute de parfaitement maîtriser la langue française, la calligraphie n’a-t-elle pas été une puissante consolation?

F.C. Tout au long de ma vie souvent bouleversée, la possibilité d’entrer en communion avec le parfum du papier, la saveur de l’encre et par-delà avec les figures incarnées était toujours une source de joie. Elle me procurait réconfort et apaisement à mes heures de solitude et de désarroi. Pendant vingt ans, faute de pouvoir écrire des essais, des poèmes et des romans directement en français, j’ai été un homme sans parole.

 

N’avez-vous jamais regretté d’être resté en France au terme des deux années pour lesquelles une bourse vous avait été accordée, alors que la Chine allait cadenasser ses frontières?

F.C. Vers la fin des années cinquante, oui j’ai été pris de découragement. Je ne savais pas que la Chine serait fermée hermétiquement. Alors que je m’adonnais à l’art poétique depuis l’âge de dix-sept ans, j’étais dans l’impossibilité de me livrer à une création personnelle. Ni en français puisque je ne possédais pas suffisamment bien cette langue, ni en chinois faute d’avoir la possibilité de me replonger dans la réalité de mon pays. J’étais en perdition aussi bien sur le plan matériel que sur le plan de l’esprit. Je n’avais pas de diplômes valables et pas encore de métier. Ma culture d’origine et l’art chinois n’avaient pas alors la notoriété qu’ils ont aujourd’hui. Puis, petit à petit, immergé dans cette terre d’accueil et initié à cette nouvelle langue, j’ai éprouvé l’ivresse de renommer les choses à neuf comme au matin du monde.

 

Avec quelle aide et dans quelles circonstances avez-vous appris le français?

F.C. Lorsque je suis arrivé, en 1949, âgé d’à peine vingt ans, je me suis inscrit à l’Alliance française et j’ai étudié jusqu’au diplôme qui me permet d’enseigner le français à l’étranger. Je suivais également, et avec la même application, des cours à la Sorbonne. Et puis j’allais lire à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Je venais si souvent et demandais tant de livres que je finissais par devenir un peu la bête noire des préposés. Je lisais toute la littérature occidentale de manière méthodique et attentive. D’abord tout le XVIIe siècle, puis le XVIIIe; une façon de me mesurer à la difficulté de cette langue qui était un désespoir pour moi à l’époque. Et pourtant, aujourd’hui même l’Académie française vient de me décerner le Grand prix de la Francophonie et j’en suis extrêmement honoré car je viens d’une langue idéographique qui n’a absolument rien à voir avec la langue latine. Que je sois devenu trente ans plus tard un écrivain français, cela tient du miracle même si dans ce miracle entre une part de passion et de détermination.

 

Votre poésie écrite en français manifeste cette passion, cette attention aiguë portée aux mots et à leur chant…

F.C. Ma passion pour la langue française m’a rendu infiniment sensible aux signes comme unité de vie et comme présence charnelle. Beaucoup d’entre eux me sont devenus des idéogrammes, non tant par leur trait graphique que par leur qualité phonique. Par exemple, «arbre» m’évoque quelque chose qui s’élève (ar) et qui, ayant atteint l’équilibre (b), projette depuis sa hauteur de l’ombre (re). «Echancrure» quelque chose qui se révèle (échan) et qui aussitôt se resserre pour ne point trop montrer (crure), «visage» quelque chose qui s’amasse (vis) et qui, comme malgré lui, s’ouvre indéfiniment (age). Par-delà les mots, il y a la musique des vers qui est primordiale pour moi. Dans ma poésie, j’ai toujours tenté de réunir les grandes traditions de chant, chinoise et occidentale, l’une marquée par l’esprit du Chan (Zen), l’autre par sa nature orphique; cette dernière veine existe en réalité aussi en Chine, chez Du Fu, Litte, Li Shangyin, par exemple.

 

Onze ans après votre arrivée, vous entrez comme assistant à l’Ecole des hautes études. Vous rencontrez Barthes, Kristeva, Greimas… Quelle était la nature de vos échanges?

F.C. Nous parlions beaucoup de la notion de vide médian entre les signes qui bouleverse l’ordre de la langue. En retour, et avec d’autres, ils m’ont initié à la sémiologie dont je me suis servi et me sers encore pour revoir ma propre culture.

 

Rappelons que la sémiologie se propose de traiter tout système de signes comme langage…

F.C. Et d’y effectuer des coupes internes et pertinentes afin de faire ressortir tout ce que les éléments constituants peuvent comporter de connotations ou de significations insoupçonnées. C’est en recourant à cette méthode d’analyse que j’ai rédigé en 1977 L’écriture poétique chinoise et, deux ans plus tard, Vide et plein, un essai sur la peinture chinoise comme langage; par la suite, j’ai publié des livres d’art et des monographies, l’une consacrée à Chu Ta, l’autre à Shitao, et là encore la sémiologie est sous-jacente.

 

Vous vous êtes lié d’amitié avec Lacan. Vous êtes-vous allongé sur le divan?

F.C. Non. Je connais la grandeur de la psychanalyse, c’est une percée inouïe dans notre système mental. J’admets l’utilité ou l’importance d’une analyse pour beaucoup de personnes mais, comme créateur, je me suis déjà appliqué une analyse tout au long de ma vie. Et surtout je considère qu’une analyse, trop lucide, trop méthodique, trop formelle, nuit à la création. Aussi bien en tant que poète que romancier, il est bon que la matière d’un drame comporte sa part d’obscurité et de mystère. Le propos du créateur est d’aller aussi loin que possible dans l’élucidation de ce mystère tout en se laissant déborder par ce que ce mystère contient de résonance infinie. La vraie création est un combat avec l’ange. On ne prétend pas en sortir vainqueur. Au contraire, on s’anéantit dans la création en laissant la part non maîtrisable continuer son chemin.

 

En 1982, vous retournez en Chine après trente ans d’exil. Quelles émotions avez-vous éprouvées?

F.C. Je suis retourné à trois reprises dans mon pays. La dernière fois, la plus longue, c’était il y a trois ans. L’université de Pékin m’avait invité à parler du mouvement des idées en France depuis 1950, y compris de mes propres travaux. Là-bas, on me considère comme un vieux Pékinois parce que je parle un chinois sans accent et qu’en dépit de mon exil je me suis toujours tenu au courant de tout. Ce mélange de dépaysement et de familiarité instinctive que j’éprouve en Chine donne lieu parfois à des situations étranges. Par exemple, lors d’un dîner à l’université, chacun s’est mis à raconter son expérience dans un camp. Chaque Chinois a une expérience douloureuse mais partielle de la révolution culturelle. Ils étaient étonnés de la connaissance globale et précise que j’ai de ce qui s’était passé dans l’ensemble des provinces chinoises. Et ils m’ont obligé à continuer mon récit pendant toute la soirée.

 

Comment étiez-vous au courant de tout?

F.C. Je possède une bibliothèque chinoise où je range tout ce qui paraît au fur et à mesure. J’ai toujours été un témoin passionné. C’est en ce sens aussi que par la force des choses j’étais au courant de tout. Rien ne m’est indifférent, bien que de tout temps j’aie cherché à aller directement vers les choses qui ont une urgence pour moi. Je peux entreprendre un voyage ou faire un détour pour aller voir un seul tableau dont quelqu’un aura mentionné l’existence dans une église ou un village.

 

Quels sont parmi les peintres d’Occident ceux que vous préférez?

F.C. Rembrandt, Vermeer. Parmi les renaissants italiens, Piero della Francesca, Mantegna, Carpaccio, Giorgione. Puis Dürer, Poussin, Watteau, Chardin, Van Gogh, Cézanne, Monet, Matisse…

 

Poussin? Cela semble étrange…

F.C. Oui, au premier abord. Ce que j’admire chez lui comme chez les grands maîtres chinois, c’est sa composition. Une composition pas seulement géométrique et objective. Il agence les plans, les couleurs, les personnages et les paysages selon une structure mentale comportant une rythmique interne souveraine. Prenez L’enlèvement des Sabines: dans cette œuvre soumise à un mouvement déchaîné, Poussin fait preuve d’une maîtrise extraordinaire. En même temps toutes ses grandes représentations de paysages antiques baignent dans une sorte de lumière quasi mystique. Je pense à une toile représentant un paysage grandiose avec dans l’angle en bas à gauche un homme mordu par un serpent. C’est un Poussin dramatique. Mais d’autant plus pathétique que cette dramatisation n’est pas exagérée. Ainsi, par un après-midi silencieux, un homme est mordu et va mourir dans un instant tandis que l’univers de la vie se perpétue.

 

L’univers semble souvent surdimensionné dans la peinture chinoise par rapport aux personnages humains…

F.C. Là où vous voyez un personnage perdu dans la nature, pour un Chinois ce personnage devient l’œil du paysage. Au lieu d’être une scène extérieure, décorative, le paysage devient le reflet de son âme, le mouvement de son esprit. Ce que la peinture chinoise peut nous enseigner, c’est cette longue intimité avec la nature. La nature n’est pas un décor, un agrément, mais la part vitale de notre propre esprit. Elle nous initie à la loi de la vie et au mystère de la beauté, tout en incarnant ce que notre esprit porte en lui de secret et de nostalgique.

 

On vous considère comme un passeur entre l’Orient et l’Occident…

F.C. J’ai essayé d’opérer une symbiose en moi-même en prenant la meilleure part des deux grandes cultures auxquelles j’ai eu affaire. Dans le domaine de l’art j’ai entrepris de dialoguer avec la peinture occidentale. Par le truchement des livres, j’ai dialogué avec les écrivains et avec des penseurs, Platon, Plotin, Pascal, Schelling, Kierkegaard, Bergson, Merleau-Ponty, Levinas, etc. Je citerais aussi les grands mystiques: saint Augustin, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et les mystiques rhénans. En ce sens je suis un passeur, je fais passer en moi-même ces grands courants, j’essaie de réaliser cette symbiose qui obéit à une nécessité vitale, à une respiration de mon être.

 

Cette symbiose est-elle possible?

F.C. Je répondrais qu’elle n’est jamais tout à fait possible. Pas plus qu’elle n’est irréductible et impossible. La Chine n’a jamais été une culture monolithique, elle a bien assimilé le bouddhisme qui venait d’Inde. Chez moi en tout cas, il n’y a pas d’hiatus insurmontable. Autant je fais mien tout ce que l’Occident a acquis de positif sur le plan d’une pensée dualiste, qui comporte certes ses limites et ses dangers, ou concernant la philosophie du sujet dont résulte la notion du droit et de la démocratie, autant je n’abandonne pas certaines notions fondamentales que propose la pensée chinoise. Notamment celle de l’unité de l’univers vivant, le Tao, «la voie», qui est une vision ouverte et transformatrice, nullement en contradiction avec l’apport occidental que je viens d’évoquer.

 

C’est en effet l’esprit de Lao-tseu, plus que celui de Confucius ou de Bouddha, qui vous anime. Pourquoi?

F.C. Le confucianisme est une pensée de l’homme engagé. Selon Confucius, l’homme a une responsabilité à l’égard de l’univers et de la société humaine. Il doit participer comme troisième terme à l’œuvre du Ciel et de la Terre. Les questions confucéennes sont essentiellement éthiques: comment faire le bien? Comment créer l’harmonie dans la société? Cette attitude éthique que l’on rencontre tout autant chez les intellectuels en Occident me paraît quasi naturelle. C’est un engagement qui va de soi. Le bouddhisme, lui, en plus de s’occuper du salut de l’âme, propose une sorte de pratique généralisée de la charité. Là aussi on ne peut qu’y souscrire, les chrétiens d’ailleurs éprouvent le même souci. Je ne rejette donc ni l’essence du confucianisme, qui par la suite s’est altéré en devenant une doctrine d’Etat, ni celle du bouddhisme. Mais ce qui m’intéresse dans le taoïsme, je le répète, c’est qu’il propose une vision globale, unitaire et organique de l’univers vivant. Un univers où tout se relie et se tient à partir de l’idée de souffle, unité de base et qui relie entre elles toutes les entités vivantes. On sait que le fonctionnement du souffle est ternaire: le yin, le yang et le vide médian. Ce dernier est le trois taoïste qui, né du deux et drainant la meilleure part du deux, permet à celui-ci de se dépasser et de s’engager dans la voie de la transformation. C’est justement cette vision qui me permet d’intégrer tous les éléments valables venant d’ailleurs sans éprouver de déchirements majeurs.

 

Cette façon de respirer, d’acquiescer à une vision ouverte de l’univers vous a conduit à écrire votre premier roman, Le dit de Tianyi. Pourquoi avoir abandonné la poésie en cette circonstance?

F.C. La Chine est en plein bouleversement depuis le début du siècle et les Chinois ont tous une expérience de vie très riche, très variée et souvent dramatique. La poésie est un langage qui nous permet d’atteindre l’essence des choses. Le roman, lui, peut prendre en charge l’expérience de vie dans tout son foisonnement, toute sa complexité, l’élucider et par un long développement atteindre la signification.

 

En janvier 2002, vous publierez votre deuxième roman, L’éternité n’est pas de trop, l’histoire, comme dans le premier, d’une passion entre un homme et une femme, passion comme miniaturisée dans le tumulte des événements. Contrairement au précédent roman, celui-ci se déroule à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Pour quelle raison avez-vous choisi cette période?

F.C. C’est une époque féconde en bouleversements, en bouillonnements. L’Occident arrive avec les premiers missionnaires jésuites, l’effondrement de la dynastie Ming est imminent. Les époques de grandes passions, celle d’Abélard et Héloïse, de Tristan et Iseult, de la Béatrice de Dante et de la Suzanne de Holderlin sont aussi des époques marquées par l’élan, la quête, l’idéalisation, la recherche spirituelle, toutes choses qui permettent à la passion d’être sublimée. Ce que raconte ce roman, c’est l’histoire d’une passion tardive fondée sur le cœur et les sens mais qui relève aussi de l’esprit.

 

Dans vos deux romans la passion est transfigurée par le féminin…

F.C. Contrairement à l’Occident qui privilégie le yang, c’est-à-dire le masculin, la force, la conquête de la matière, la pensée chinoise privilégie le féminin. Le yin y est comparé à une vallée qui est à la fois lieu de réceptivité, de fécondité et de transformation. Parfum, lumière, écho, reflet: comme dans le val l’arbre en poussant joue avec la rosée et le vent, comme l’eau du ruisseau s’évapore, devient brume puis nuage, lequel retombe en pluie et vient réalimenter la source, la femme transforme à l’infini. Ce qu’il y a de plus beau dans la création artistique c’est justement cette part féminine, cette musique qui n’en finit pas de chanter.

Et le souffle devient signe

François Cheng

L’Iconoclaste

 

 

TEILHARD PROPHETE DE L’ESPERANCE par Remo VESCIA

dimanche 25 juin 2017 | Leave a Comment

Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre.        P.T.C.

Introduction : “ Teilhard émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps, il est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, – l’un des meilleurs exégètes de Teilhard, – il est notre prophète de l’espérance, une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes : elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. , dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous pouvons rendre hommage ce soir en ce paysage familier, où Teilhard est venu au jour, le 1er mai 1881.

Nous pouvons écouter le chant d’espérance de Teilhard, poète, mystique et scientifique de haut rang, composé, à la Grande guerre où il était brancardier, entre 1916 et 1919 : les plus convaincants et les plus intelligibles Cantiques des créatures de notre temps, de La Vie Cosmique à L’Hymne à la Matière en passant par La grande Monade ou l’Eternel Féminin, quelques poèmes d’amour de la Création, des textes considérables de la littérature poétique et mystique chrétienne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des grands poètes qui, par la vertu du Verbe, vont transformant la vision que nous avons du monde. Les poètes prophètes.

Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout marque dans le flot de l’humanité passée, un sillage central que nous pouvons suivre depuis nos jours jusqu’aux derniers horizons de l’histoire, disait-il lui-même.

 

Le poète depuis plus d’un siècle n’est pas lié à un genre littéraire déterminé, il peut s’exprimer dans tous les genres artistiques s’il a le génie, – le charisme, – de la création poétique. Nous pensons que le découpage catégoriel transcende notre vision que l’analyse a imposé aux productions de l’esprit.

Disons-le tout de suite, on ne trouve pas dans l’œuvre de Teilhard « d’art poétique » donnant les clés de son système, comme le font tous les grands poètes depuis l’antiquité jusqu’à Baudelaire ou Paul Claudel, ni même aucun essai sur la fonction poétique. Mais nous trouvons un ensemble de notations qui, si limitées soient-elles, n’en supposent pas moins une certaine philosophie de la création poétique et du rôle du poète dans la société humaine, comme celle donnée en exergue qui me servira de fil conducteur.

La fonction poétique, selon Teilhard, est donnée par une perspective globale et cosmique, par l’intuition et la passion du Tout. C’est essentiellement une démarche de synthèse.

Rappelons par ailleurs que Teilhard, bien que religieux jésuite, n’a jamais prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux le concernaient en sa qualité de prêtre, c à d d’apôtre de l’évangile, soucieux de l’épanouissement et du progrès du christianisme, mais Teilhard de Chardin était éminemment homme de lettres et homme de science en même temps. Aussi je vous propose de considérer Teilhard avant tout comme un Chercheur, – mot qu’il affectionnait – dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique. Sa nature profonde était bipolaire. La rigueur scientifique et le mystère poétique qui ne répugne pas à l’expression de la vérité d’une manière totalement différente, si ce n’est opposée. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain, grand chercheur scientifique mais doté d’une foi religieuse très forte et enthousiaste, également. Nombreux sont les témoignages reconnaissants des savants de son temps, tout comme les témoignages de ses amis laïcs ou religieux, rapportant ses exhortations et ses interrogations spirituelles. Ce que personnellement je me plais à relever dans ses nombreux écrits : dans ses lettres, tout comme dans sa vie, dans ses écrits, tout comme dans ses propos, c’est le poète, le grand mystique même. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et enthousiastes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Monde, l’harmonie universelle perçue par lui-même en forme poétique.

Précisons tout de même, s’il en est besoin, qu’en étudiant les écrits de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores poétiques comme des ornements du discours. Teilhard ne se pose pas plus en écrivain qu’en philosophe. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, même s’il ne peut les rendre publiques, les publier et s’en prévaloir. S’il est grand écrivain, poète visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à en prendre la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur de cette importance. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept nouveau. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis. Mais grâce à cette capacité de devenir symbolique, c à d d’exprimer au-delà des mots des concepts abstraits et synthétiques, la dimension poétique est acquise et opère dans une sphère que l’on peut qualifier d’un mot teilhardien, la Noosphère, c. à d. qu’elle appartient au domaine de l’Esprit.

En tant qu’homme de science, à une époque où la science triomphe de tous les obstacles en rognant sur l’obscurantisme dans lequel se sont longtemps enveloppés les mystères de la foi, beaucoup de choses paraissaient de plus en plus claires à Teilhard, qui pour d’autres instances religieuses continuaient à rester du domaine de l’inconnu… si ce n’est de l’interdit. (que l’on songe aux membres de la Curie romaine, moins familiarisés avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement soucieux de maintenir ‘un climat religieux’ en s’obstinant à tenir la foi séparée du « terrestre, profane et matérialiste. Et il n’y avait pas qu’eux, hélas ! »). En sa qualité de savant, Teilhard voulait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante, notamment dans le domaine de la science si ce n’est de la foi.

Mais, ceux qui avaient pour tâche d’éclairer, d’expliquer, d’enseigner ces connaissances ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir continuer d’en ignorer leur existence même. D’où la totale méprise : Ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces connaissances avaient désormais à ses yeux et en soi pour l’humanité tout entière. Comment faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnaient à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier plus attentivement ? Les temps étaient mûrs pour de telles avancées qui faisaient progresser la connaissance en général et la marche de l’esprit de l’humanité tout entière, ce que Teilhard appelle la Noosphère. N’est-ce pas celui-là le rôle du poète ?

Avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux de ses amis qui le consultaient, – en attendant que d’autres, peut-être plus compétents que lui – s’engagent dans l’étude approfondie des questions que posent nos origines, nous semble-t-il, découle d’une attitude loyale de recherche de vérité et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices. C’était d’autant plus dans la logique du personnage, profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même, et visionnaire qu’était Teilhard, qu’il considérait la Science avec le même respect que ce qu’il éprouvait pour la Connaissance en général, pour le Savoir, – théologique, psychologique, scientifique ou non. Selon sa propre formule : Savoir plus pour Etre plus, Etre plus pour aimer davantage. Car être c’est s’unir. Même s’il savait mieux que personne les limites et le caractère temporaire des vérités scientifiques, on devrait lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont l’existence, voire l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise de conscience de ce que, depuis Darwin et Bergson on appelait l’évolution, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même, pour aller  au bout de ses propres facultés de connaissance, de recherche et d’invention, ainsi qu’aux riches révélations de sa foi.[1]

Nourri du langage biblique, Teilhard sait exprimer le Souffle de Dieu… Il ne pouvait limiter ses recherches au domaine scientifique exclusivement lorsqu’il avançait dans son itinéraire spirituel. Bien au contraire, il avait éprouvé depuis son enfance le sens du Tout et il incluait dans son intelligence de l’évolution, aussi bien la science que sa foi, le rationnel aussi bien que le psychique. Son sens cosmique lui faisait considérer tout l’Univers dans son devenir, le compréhensible et aussi bien l’incompréhensible et mystérieux. Cela demeurait pour lui du domaine du non encore exploré. L’évolution lui donne, en quelque sorte la clé d’intelligence du monde. C’est à travers elle que désormais il trouve le sens, la direction et la signification de l’immense aventure de la Création à laquelle il sait trouver le sens poétique. Et tout naturellement son esprit religieux ou ses connaissances théologiques lui font comprendre combien, dans l’histoire de l’humanité, le Christ en s’incarnant apparaissait comme un sommet, le sommet de l’évolution, l’Alpha et l’Oméga. Le Christ de Teilhard a d’emblée une dimension cosmique et donc poétique, car centrale et totale, englobant le Tout, le Christ évoluteur, osera-t-il dire, le Christ moteur de l’évolution.

Dans une lettre à sa cousine, Marguerite Teillard-Chambon, datée du 27 mars 1916, c a d à l’époque même de La Vie Cosmique, son premier poème Teilhard, écrit : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts-là ne nous entrainent pas seulement exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la « cosmisent » si on peut dire, soit en les faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ».

Jamais peut-être le sens du Tout n’a été exprimé avec autant de ferveur poético-mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel ». Il aurait pu aussi bien l’intituler le Chant de la Terre.

Lisons ensemble, si vous voulez bien, au moins en partie, ce magnifique texte intitulé La Vie Cosmique, tout vibrant d’une foi et d’une intelligence d’autant plus ardentes que c’est un éveil ébloui au monde dans sa beauté transcendante et immanente vécu dans la boue des tranchées, une vision unitaire qu’il exprime comme un testament à la guerre où il opère comme brancardier dans de terribles combats. Et d’abord la Note qu’il donne comme un avertissement :

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme. Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

………………….

Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas….De par la logique profonde des objets et des attitudes le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation au fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes-, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une voix adorée répète « Quitte tout pour avoir tout », le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément ? Faut-il, pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité, acquise, un peu plus de Progrès réalisé ? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte en chacune de nos consciences ? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, sur ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités ? Voilà le problème de vie où se heurtent des inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain ? ……. La Vie cosmique. E. T. G. p. 21 à 25, première ébauche de sa grande vision du monde, Teilhard s’écrie . « Soutenu par l’espoir immense de se grandir indéfiniment, de se béatifier lui-même, en prenant un point d’appui sur la Matière, l’homme, dans un renouveau de ferveur, se voue à l’étude passionnée des puissances de l’Univers et s’absorbe dans la recherche du grand Secret ; sa tâche austère s’enveloppe du reflet mystique par où fut illuminé le visage soucieux des alchimistes, auréolé le front des mages, divinisé le geste de Prométhée » 

Relions-nous par la pensée, si vous voulez bien, à la magnifique envolée qui ouvre le point 5 du parcours mystique évoqué dans l’Exposition que la cathédrale de Clermont-Ferrand doit accueillir durant ce mois de septembre. Teilhard dit :

Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparût dans les bras de Marie, il venait de soulever le monde.

Vous ressentez combien Teilhard parle ici en poète, en grand poète qui a la rare capacité de vision englobant l’Histoire et l’éclairant superbement. Il a l’expression incantatoire et une intelligence lumineuse : c’est une lumière qui nous enchante et nous éclaire. Le propre du langage poétique étant d’aller au delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des mots dans leurs langues même, de se porter au delà de la source d’où ils jaillissent, il a pour vocation essentielle d’aller au-delà même du rationnel, par l’entremise de l’émotionnel, à la rencontre de l’autre, en profondeur. Le langage poétique, dit Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous mettions à parler, il est présupposé... La parole est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est comme dit Emmanuel Levinas : une trace de Dieu. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » en se référant à la Bible ? Connaissez-vous plus beaux poèmes que le récit de la Genèse qui ouvre la Bible, que le Cantique des cantiques, que les Psaumes ou que l’Evangile de St Jean ? C’est de a grande poésie symphonique. Le Prologue de l’Evangile de St Jean peut nous en donner une clé : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »

Nous voilà au cœur du problème : Poétique, le langage est une incantation, mais aussi une quête qui propose toujours un nouveau commencement à la Pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois, pour donner accès privilégié à la Vérité. Osons une image poétique pour le désigner : il apparaît comme un arc en ciel jeté entre le ciel et la terre, une arche d’alliance entre le sacré et le profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel mais il se veut efficace parce qu’essentiel, incitatif d’action, d’émotion, de communion, de rencontre. Le poète est un visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit et il montre ce qui est au delà. Le langage poétique est, peut-on dire, un langage sacré, il révèle « les infinis visages du vivant » L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître et de comprendre.

Teilhard, vit dans l’émerveillement, dans cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons ses enchantements : un champ illimité de contemplation et une source de joie. On peut alors éprouver la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique. La beauté des sentiments, l’intelligence des propos. Ses visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées, ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la Création : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air.[2]

Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Etre devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible a travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée, de son être même. Tout philosophe devient poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, et se faire entendre au-delà de la simple rationalité et atteindre également le cœur, de même que tout poète est un peu philosophe, c à d professeur de vie en lançant des faisceaux de lumière sur la route de la connaissance que la réflexion humaine ouvre continuellement vers un « Connaître Plus » pour aboutir à « Etre Plus » et, dit Teilhard « à aimer davantage ». Car, en effet, l’injonction fondamentale qui nous est faite par notre Seigneur est bien celle-là : aimez-vous les uns les autres ! Et François d’Assise entonne son Cantique des créatures en fraternisant avec tout ce qui existe, il se rattache à l’ensemble de la vie, où la création tout entière retrouve l’élan originel, il reprend sa marche en avant vers son plus haut destin, vers sa suprême réalisation : l’homme fraternel, l’homme bon, l’homme à l’image de Dieu. (Eloi Leclerc)

Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière. Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler Sainte Matière. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ». Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à Jersey, à son retour de la Guerre, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière.[3]

 

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,

Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,

éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu.

Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

 

Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.- Un reflet les trompe, ou un écho.
Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

 

A la racine de son Hymne il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur, sous tous ses aspects et toutes ses manifestations. Tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée poétique de Teilhard. Claude Cuenot, son premier grand biographe, dans son Lexique TEILHARD dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle, comme Saint François, et comme tous les grands mystiques de tous les temps, un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant, de temps à autre, à l’une des aires de l’imaginaire respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.[4]

L’Hymne à la Matière, est l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry; une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous voulons rendre hommage ici dans ses terres. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

 

Dans Le Phénomène humain, son ouvrage primordial, Teilhard fait remarquer que la résonnance au Tout est la note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion. Suivant cette théorie, la poésie sort de la catégorie mineure d’un simple jeu de l’esprit pour atteindre, du moins en ses sommets, la mystique, c’est à dire « la grande Science et le grand Art, la seule puissance capable de synthétiser les richesses accumulées par les autres formes de l’activité humaine ». Teilhard fait sans doute allusion au grand Art des philosophes hermétiques et des alchimistes, dont il a saisi, par delà les pratiques aberrantes, l’intuition profonde.

La poésie serait ainsi le porche de la mystique. C’est un véritable Cantique de l’Univers qu’il entonne à son tour. Teilhard reprend la tradition où la musique proche du grand Art par sa puissance d’évocation et d’envoûtement, est mise en rapport avec la poésie, rejoignant ainsi Platon. Il écrit, à cette même époque, le 27 mars 1916, du front, à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts là ne nous entraînent pas exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la ‘ cosmisent ‘ si on peut dire, soit en la faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ». GP 122 Cette lettre est de la même époque que La Vie cosmique. Jamais peut-être le sens du Tout ne fut exprimé avec autant de ferveur poético – mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel » … j’expose avant tout des vues ardentes….. On ne peut s’empêcher de mettre en parallèle, le « sens cosmique » qui permet d’appréhender le Tout, de communier au Tout, et le rôle que donne Teilhard à la musique et à la poésie. Ce sont des moyens créés par l’homme pour parvenir à l’éveil cosmique et acquérir la sensibilisation au Tout, par quoi l’homme grâce à son esprit accède à la connaissance, puis à la communion universelles. « Nul, plus que le poète, n’est conscient du pouvoir cosmique de la Parole. », avait écrit Pierre Emmanuel dans une ligne très teilhardienne. (Poésie, Raison ardente, LUF, 1948)

Pour saisir les harmonies du cosmos (macrocosme) et ses correspondances dans l’homme (microcosme) il faut, pour ainsi dire, les laisser chanter au fond de son âme. Teilhard s’est fait l’écho de cette idée très ancienne de l’harmonie des sphères, d’origine pythagoricienne, qui a connu une étonnante fortune dans la science et la poésie à travers les âges. C’est un thème qui lui est cher sur lequel il dialogue avec sa cousine, agrégée de philosophie, sa muse, pourrait-on dire tant elle lui était proche et savent se mettre en communion. Sans doute faut-il voir, dans la théorie de l’harmonie universelle, le fondement de sa conception de la poésie. Mais encore plus près de nous, c’est dans sa conception chrétienne de l’âme que Teilhard place la communication divine que seule la poésie permet. Ce qui prédomine en elle, c’est le rythme, l’harmonie, la musicalité. « Chaque œuvre poétique veut avoir son rythme propre, écrit-il à sa cousine, un rythme de tout l’ensemble, et un rythme des parties, et un rythme des paragraphes et des phrases… un rythme littéraire, vraiment senti et exprimé, devrait ressembler à un morceau de musique, avec des nuances, des silences, des thèmes, une harmonie d’ensemble, une typographie spéciale, sa musicalité propre. Avec le sens de l’harmonie et du Tout, on n’est pas loin du sens de l’Absolu, intuitivement saisi comme une présence immanente à l’évolution cosmique ». Teilhard lui donne, surtout dans ses E. T. G., le nom de l’Ame du monde, avec toutes les réminiscences philosophiques et poétiques que véhicule cette expression. Qui mieux que les poètes en a éprouvé  « l’insaisissable présence » ?

« Au terme de l’Effort créateur, quand le Règne de Dieu sera parvenu à maturité, toutes le monades choisies et toutes les puissances élues de l’Univers se trouveront fondues en Dieu par le Christ.. Le Christ, alors, par la plénitude de son être individuel, de son Corps mystique, et de son Corps cosmique, sera, à Lui seul, la Jérusalem céleste, le Monde nouveau, où la multitude initiale des corps et des âmes – vaincue, mais reconnaissable et distincte encore – sera englobée dans une Unité qui la fera une seule Chose spirituelle.

Tous les efforts humains, dans l’action, la prière, la paix, la guerre, la science, la charité… doivent tendre à l’édification de cette bienheureuse Cité.

Ainsi s’achève, en une mystique, hautement réaliste, la philosophie de l’Union créatrice. Commencée sur des observations physiques et biologiques, continuée par des vues métaphysiques, elle se prolonge – toujours la même – en morale, en ascèse, en religion.

Semblable à la Philosophie antique, elle est bien plus qu’un système logique satisfaisant l’esprit : elle est une façon unique de vivre et de comprendre tout ». E.T.G. L’Union créatrice, 1917, p. 224.

 

Au cours d’un dîner d’artistes en 1939, Teilhard a donné sa conception du rôle des poètes dans la construction de l’avenir, dans l’élaboration d’une civilisation de l’universel, – rôle indispensable, irremplaçable même, – dans une conception humaniste de l’organisation sociale. Sa position est d’autant plus remarquable que c’est celle d’un grand scientifique tout imprégné du rationalisme de son époque :

Plus le monde se rationalise et se mécanise, plus il requiert les « poètes » comme les sauveurs et le ferment de sa personnalité.

En somme, autour de l’énergie humaine croissante, l’art représente la zone d’avance extrême, celle où les vérités naissantes se condensent, se préforment et s’animent, avant d’être définitivement formulées et assimilées.

Voilà son efficacité et son rôle dans l’économie générale de l’évolution.

 

[1]   Rappelons cette belle page du Phénomène Humain où, après avoir évoqué ce qu’il a appelé la Prévie, dans l’évolution de la matière et l’énergie spirituelle contenue dans le dedans des choses, Teilhard étudie l’apparition de la Vie, son expansion et la naissance de la pensée, le pas de la réflexion et le déploiement de la Noosphère : L’Homme est entré sans bruit…Depuis un siècle environ que s’est posé le problème scientifique des Origines humaines ; – je ne puis trouver une formule plus expressive pour résumer les découvertes de la Préhistoire…… L’Homme est entré sans bruit. En fait, il a marché si doucement que lorsque, trahi par les instruments de pierre indélébile qui multiplient sa présence, nous commençons à l’apercevoir … etc      Le Phénomène Humain,   t . I des Œuvres Complètes, p.198

[2] « Plus j’essaie de comprendre et de me comprendre, plus je me sens assoiffé d’un renouvellement humain ; mais plus aussi je me persuade que l’avenir est à ceux qui donneront, effrontément, à travers toutes les conventions nationalistes et bourgeoises, l’exemple d’une plus grande foi aux puissances de bien et d’esprit, cachées dans l’Homme, et d’un plus grand amour pour tout ce qui monte ou essaie de monter. Nous avons besoin d’un groupe de nouveaux saint François, – plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi logiques et ‘un-conventionnalistes’ que lui dans la pratique de leur idéal” (Accomplir l’Homme, p. 89).

 

Note du 6/02/1921 : “Montrer comment le mouvement de saint François n’a pas été seulement une réaction, mais une utilisation” ; et 4/10 : “Saint François, Renovatur facies Ecclesiae.” Cf. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc : “Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus” (éd. de 1921, NRF, 20-21) ; “Ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir : il faudrait des saintes ; il faudrait de nouvelles saintes, qui inventeraient de nouvelles sortes” (Ed. Béguin, 1957, 78). Dans son premier article, paru au même n° du Correspondant que les sonnets de Péguy (10 nov. 1912), Teilhard parlait de “cette Eglise indéfiniment jeune, penchée sur tous les âges avec une indéfinie sollicitude.”

 

[3] Le Cœur de la Matière, pp. 89-92

[4] Quelques lettres de Teilhard, témoignent de son amour pour St François : à son ami et confrère Auguste Valensin, le 21/06/1921)”… Je rêve d’un nouveau saint François ou d’un nouveau saint Ignace qui viendraient nous présenter le nouveau genre de vie chrétienne (plus mêlée au monde et plus détachée, à la fois) dont nous avons besoin.” ou à sa cousine Marguerite Genèse d’une Pensée – (pp. 402-403) : “J’ai été assez touché, aujourd’hui, par ce que j’ai cru découvrir dans la fête des stigmates de saint François. Jusqu’ici, cette solennité m’avait paru assez indifférente. Cette fois-ci, au contraire, en lisant au bréviaire le récit que fait de la vision saint Bonaventure, j’ai été très frappé du symbolisme de cet esprit ardent et crucifié qui est apparu à saint François pour le combler d’un mélange de douleurs et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige : mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve si invinciblement le besoin, etc.” (17/09/1919). 4/10/1919 : “Saint François, Heureux les initiateurs et leurs compagnons qui sont portés vers leur Idéal par leur genre de vie, au lieu de le traîner sur eux comme une pesanteur et une attraction à la banalité !” à L. Zanta, 15/10/19. 26 (Z, 79). 30/04/1927 .

La fonction poétique, selon Teilhard, est non seulement stimulée et favorisée par une perspective globale et englobante, par l’intuition et la passion du Tout, mais elle est essentiellement une démarche de synthèse. Teilhard n’est pas loin de partager cette opinion : « Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. La sphère de la philosophie s’est resserrée. Les idées ont manqué à la poésie. La force et l’énergie aux chants ; et la sagesse privée de ses organes, ne s’est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal. » avec cependant une note d’optimisme plus accentuée. Et il aurait substitué « mystique » à « lyrique » dans la dernière phrase.

 

Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017

samedi 17 juin 2017 | Leave a Comment

 – Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims

L’exposition du Centre Européen Teilhard “Ensemble, construisons la Terre” avec Pierre Teilhard de Chardin, saint François d’Assise et François Cheng» est présentée à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017.

Téléchargez le flyer de l’exposition à la cathédrale de Reims

Colloque International Pierre Teilhard de Chardin à Reims

Du Vendredi 13 au Dimanche 15 Octobre 2017 avec un prologue le vendredi après-midi

REIMS- Maison Diocésaine Saint-Sixte 6, rue Lieutenant Herduin

De la genèse de sa pensée aux turbulences actuelles de la mondialisation

L’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin en partenariat avec l’Archevêché de Reims

Vendredi 13 octobre 2017

LES INTERVENANTS
– Guillermo AGUDELO (Mexique)- Ingénieur
– Antoine ARJAKOVSKY- Historien, Collège des Bernardins
– Jacques ARNOULD – Théologien- Expert éthique au Centre national d’études spatiales
– Jean-François BOULANGER – Professeur d’histoire contemporaine à Reims
– Eric de COLOMBY – Administrateur de l’Association P TdC
– Gérard DONNADIEU – Ancien président de l’Association P TdC
– Sr Kathleen DUFFY, PhD (USA) – Docteur en Physique – Philadelphie
– Hilaire GIRON – Président de l’Association P TdC
– Jean-Joseph HENRY – Administrateur de l’Association P TdC
– Général Elrick IRASTORZA – Ancien CEMAT, Président de la Mission du Centenaire
de la Grande Guerre
– Paula KASPARIAN – Philosophe, Présidente de l’Association Artisans de Paix
– Ursula KING (GB) – FRSA, Universités de Bristol et de Londres
– Valerian MENDONCA s.j. (Inde) – Philosophe
– Gian Luigi NICOLA (Italie) – Vice-président de l’Association P TdC italienne
– Georges ORDONNAUD – Ancien président de l’Association P TdC
– P. Jean-François PETIT – Maître de conférences en philosophie à l’ICP
– Mercè PRATS – Chargée de cours d’histoire contemporaine à l’Université de Reims – Philippe QUEAU – Ancien directeur général adjoint à l’UNESCO
– Marie-Anne ROGER – Administrateur de l’Association P TdC / Teilhard Monde
– Oliver SCHULZ – Historien, Fondation Konrad Adenauer
– Erwin VILAIN – Aumônier de l’armée belge et de l’Eurocorps
– Remo VESCIA – Président honoraire du Centre Européen Teilhard – Commissaire de l’Exposition “Ensemble, construisons la Terre”

Soirée musicale du Samedi 14 octobre 21h / 22h30 – Basilique Saint-Remi Lecture de textes de Pierre Teilhard de Chardin accompagnés à l’orgue par Benjamin STEENS – organiste de la Basilique –

L’Exposition au Parvis de Saint Nazaire du 19 avril au 7 mai 2016

mardi 12 avril 2016 | Leave a Comment

L’Exposition : Ensemble construisons la Terre à Saint Nazaire

Un même thème unit avec pertinence trois personnages François d’Assise, Teilhard de  Chardin et François Cheng, dans l’Exposition : Ensemble construisons la Terre, dans la Paix et l’Amour, présentée pour la quinzième fois, – depuis sa création en 2010, à Assise, – au Parvis de Saint Nazaire, du mardi 19 avril au samedi 7 mai 2016.

C’est l’injonction teilhardienne d’avoir à « construire la Terre » qui les unit dans une même vision ‘cosmologique’. Cosmologique, c’est à dire avec prise de conscience de l’univers comme système animé d’un mouvement vivant en convergence, où l’universel s’unit dans le personnel. C’est parce que nous sommes tous frères, enfants de Dieu, que la Création nous place en lien privilégié avec la Nature, en une dynamique qui donne sens à notre aventure. Cela s’exprime dans l’Amour de la Vie et donc en une foi en l’Avenir. François et Teilhard, se reconnaissent enfants de Dieu, ce Dieu personnel, paternel et aimant dans la vertu éminemment chrétienne qu’est l’espérance. Aussi, nous aident-ils à approfondir et à accomplir notre humanité au sein de la nature et de l’univers dont nous sommes partie intégrante : notre citoyenneté au sein de la ville, de la famille, des amis qui sont notre milieu ambiant.

La conscience humaine est en constante évolution. La création tout entière est appelée à faire acte d’intelligence durant cette longue évolution, c à d à réfléchir et à s’adapter à tous les éléments environnants dans l’univers tout entier, à se connecter aux possibles relations entre eux, c’est à dire à faire harmonieusement acte de culture : établir ou reconnaître les liens possibles entre les différents éléments qui composent la biosphère, établir leur corrélation, leur interrelation, leur plein développement, leur épanouissement final. Un arbre, un animal ou un homme, une femme, vivent et se développent toujours selon ce même schéma : naître, s’ouvrir à la vie et voir et connaître et se connaître en se connectant à la nature, afin de croître en elle et s’accomplir en prenant sa place en s’adaptant. C’est l’Amour et l’Intelligence qui donne sens et direction à ce schéma irréversible, immuable et en mouvement constant comme un hymne d’espérance, pour chanter la Gloire de Dieu, si on cherche à donner une signification à ce grand mouvement d’énergie qui avance depuis la création du monde.

 

Teilhard : «Nous commençons à vivre constamment en présence et avec la pensée de l’intégralité. Il n’y a rien de plus capital, du point de vue de l’énergie humaine, que l’apparence spontanée et la culture systématique « d’un sens cosmique ».

François et Teilhard croient et aiment le Christ, Fils de Dieu qui a pris chair humaine, Verbe Incarné, notre Voie, notre Vérité, notre Vie : Dieu d’Amour révélé par les Evangiles et en particulier par saint Jean et saint Paul. Teilhard dira clairement que pour s’identifier au Christ il faut devenir un homme, un bon citoyen, un être responsable, capable de s’ouvrir aux autres et d’aimer. Devenir un Homme dans la cité, en se respectant soi-même d’abord, la nature et les autres ensuite, le monde tout entier.

L’universalité de leur pensée les unit dans le Souffle divin qu’exprime le grand poète franco-chinois François Cheng dont les calligraphies exposées ainsi délivrent, à leur manière poétique le même message d’amour de la nature, de respect pour l’homme, de sens de la transcendance et de l’immanence. Le Souffle qui crée le monde et la vie en une cosmologie irrépressible. La transfiguration de l’esprit/matière dont nous sommes faits peut se transmuer en Esprit d’Amour grâce à nos consciences éclairées. Ce que saint François disait à sa manière, en son temps,  individuellement à l’intention de ses frères, en termes simples et directs : « commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir » Teilhard le dit en termes modernes, collectivement : « La force totale de l’évolution terrestre doit être une humanité solidaire où la pleine conscience de chaque individu s’appuiera sur celle de tous les autres hommes ». Nous sommes de plus en plus appelés à prendre conscience de notre universalité, à être plus actuels, plus ouverts, plus fraternels, plus œcuméniques, plus écologiques, comme nous y invite le Pape François. Voilà le chemin à suivre, l’énergie à trouver pour donner sens à la vie dans l’amour des êtres et des choses, en allant de l’avant dans la recherche de l’excellence, avec enthousiasme et ardeur. Un meilleur goût de la vie se trouve dans la plénitude de la vie vécue dans l’amour. Le véritable amour qui est d’abord une conscience de sa propre dignité et non une déchéance dans sa passivité, le véritable amour qui débouche sur un civisme fraternel et non sur le mépris ou le rejet de l’autre, le véritable amour de la vie qui est une manière d’être en harmonie avec la création et non en une consommation abusive de l’instant. Nous sommes tous appelés à vivre ensemble sur la Terre qui nous accueille, dans une solidarité fraternelle, dans l’énergie du Souffle divin, dans l’éclat de la Lumière de l’Esprit divin, en Amour de la Vie.

Grâce à nos émerveillements, à notre intelligence du monde, à notre conscience et à notre sens de la responsabilité, nous sommes tirés en haut et en avant. Grâce à la Beauté du Monde et à la Bonté du Vivant. Voilà le message que ces trois poètes, venus de loin, à plus de sept siècles d’intervalle, nous délivrent dans la joie de leur foi vivante en la Vie, en l’Absolu, en l’Amour. François, en renonçant à sa vie bourgeoise pour épouser dame Pauvreté, se mettait dans le flux d’amour mystique que Teilhard à son tour magnifiait en proclamant sa foi au Christ moteur de l’évolution, le Christ Eternel. Et François Cheng à sa manière, en disant : Quand je parle de réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est là pour jouer ce rôle. C’est une manière pour l’homme de s’investir dans le signe. Et pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi. …. Car , comme disait Teilhard, tout ce qui monte converge.

En nous appuyant sur ces grands maîtres, phares de l’humanité à la dérive, plus que jamais nécessaires pour nous éclairer dans les tempêtes que nous traversons, car la fraternité humaine s’appuie d’abord sur la fraternité avec la nature, avec les éléments, avec la fraternité cosmique. A travers cette unité et cet amour de la Création, la compréhension de la place de l’homme dans l’univers provoque une prise de conscience de notre responsabilité et de notre dignité. C’est ce sentiment qui peut permettre d’apaiser les conflits et créer une dynamique de paix fondée sur le respect, sur la responsabilité et sur l’amour, l’amour de la vie, l’amour de nos semblables, en grande fraternité humaine.              

vesciaremo@gmail.com

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

 

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

 

www.teilhard-international.com

Voir la remise du catalogue au Pape François par Ada

dimanche 20 mars 2016 | Leave a Comment

Le catalogue de l’Expo avec DVD a été remis au Pape François par Ada Sabatella Vescia le samedi 27 février 2016

Le Pape François reçoit le catalogue de l'exposition des mains d'Ada

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