Teilhard est d’abord un grand poète

samedi 5 décembre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin, prêtre, savant, poète et visionnaire, prophète de l’espérance.

Remo VESCIA

Résumé : Les hommes de bonne volonté, avides d’épouser leur temps et de n’avoir plus peur de lui, peuvent écouter le chant d’espérance de Teilhard, savant, poète, mystique : fort de sa foi en un “Christ toujours plus grand, moteur du Monde en évolution”, il a entonné, dès 1919, au sortir de la grande guerre, le plus convaincant et le plus intelligible cantique des créatures de notre temps : L’Hymne à la Matière, l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur exégète, une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

                       Le langage poétique de Teilhard, prophète de l’espérance.

Le poète, depuis plus d’un siècle, n’est pas lié à un genre littéraire déterminé. Il peut s’exprimer dans tous les genres artistiques, s’il a le génie, – le charisme – de la création poétique. Nous pensons, avec Teilhard, que le découpage catégoriel transcende notre passion que l’analyse a imposé aux productions de l’esprit. « Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre. dit-il lui-même. Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout marque dans le flot de l’humanité passée, un sillage central que nous pouvons suivre depuis nos jours jusqu’aux derniers horizons de l’histoire ». 

Pierre Teilhard de Chardin fut un religieux jésuite qui n’a jamais prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux lui tenaient à cœur en sa qualité de prêtre, c’est à dire d’apôtre de l’évangile, soucieux de l’épanouissement et du progrès du christianisme, mais Teilhard de Chardin était éminemment homme de science, paléontologue, découvreur en 1932, du sinanthrope pendant les années passées en Chine. Aussi vaut-il mieux dire que Teilhard est un jésuite, avant tout chercheur, dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique, sa nature profonde également, comme tout homme curieux et émerveillé devant les mystères de la vie, à la recherche de la Vérité. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain, grand chercheur scientifique doté d’une foi religieuse aussi forte que discrète. Nombreux sont les témoignages reconnaissants des savants de son temps. Tout comme ceux, chaleureux, de ses amis laïcs ou religieux, rapportant ses exhortations et ses réflexions spirituelles. Mais ce que personnellement je me plais à retrouver dans ses lettres comme dans ses nombreux écrits, tout comme dans sa vie de savant aventurier, c’est son côté poétique, mystique même. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et profondes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Monde dans la cosmogonie universelle.

Comme le langage de la Bible, qu’il fréquente assidûment en sa qualité de prêtre, il exprime tout naturellement le souffle de Dieu… Je ne trouve pas de meilleure comparaison avec le Chant qui s’élève des écrits de Teilhard que le magnifique Cantique des Créatures de Saint François d’Assise. Teilhard l’aimait particulièrement. Précisons tout de suite, s’il en est besoin, qu’en étudiant le langage de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores poétiques comme des ornements du discours. Teilhard ne se pose jamais en écrivain à la recherche de lecteurs. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, mais il ne peut les rendre publiques, les publier et s’en prévaloir. Cela peut être considéré déjà comme un gage d’authenticité, si l’on veut. S’il est grand écrivain, poète et visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à en prendre la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis. Grâce à cette capacité de devenir symbolique, c’est à dire d’exprimer au-delà des mots des concepts abstraits et synthétiques, la dimension poétique est acquise et opère dans une sphère que l’on peut qualifier d’un mot teilhardien, le Noosphèrique, c à d qu’elle appartient au domaine de l’Esprit. (noos=esprit)

En tant qu’homme de science, à une époque où la science triomphe de tous les obstacles en rognant sur l’obscurantisme dans lequel se sont enveloppés les mystères de la foi, beaucoup de choses paraissaient de plus en plus claires à Teilhard, qui pour d’autres instances religieuses continuaient à rester du domaine de l’inconnu… quand ce n’est de l’interdit. (on songe notamment aux membres de la Curie romaine, moins familiarisés avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement soucieux de maintenir ‘un climat purement spirituel’ en s’obstinant à tenir la foi séparée du « terrestre, profane et matérialiste »). Or en sa qualité de savant, Teilhard voulait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante, notamment dans le domaine de la Science qu’il avait commencé par enseigner, en Egypte, pendant les années 1905-1908 au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que professeur de physique et chimie, et ensuite, à un niveau universitaire plus élevé, à l’Institut Catholique de Paris, après la Guerre de 14-18 à laquelle il a participé en tant que brancardier. Aussi, ceux qui avaient pour tâche d’éclairer, d’expliquer, d’enseigner ces connaissances ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir continuer d’en ignorer leur existence même, séparée de la foi. D’où la totale méprise : ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces connaissances avaient désormais à ses yeux et, en soi, pour l’humanité tout entière. Comment faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnaient à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier plus attentivement ? Les temps étaient mûrs pour de telles avancées qui faisaient progresser la connaissance en général et la marche de l’esprit de l’humanité tout entière. La Noogénèse, pour utiliser un mot teilhardien.

Avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux de ses amis qui le consultaient, – en attendant que d’autres, peut-être plus compétents que lui, s’engagent dans l’étude approfondie des questions que posent nos origines, nous semble-t-il, – découle d’une attitude loyale et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices. C’était d’autant plus dans la logique du personnage, profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même, et visionnaire, tel qu’était Teilhard. Il considérait la Science avec le même respect que la Connaissance en général, le Savoir, théologique, psychologique, scientifique ou non. Selon sa propre formule : Savoir plus pour Etre plus, Etre plus pour aimer davantage. Car être c’est s’unir. Même s’il connaissait mieux que personne les limites et le caractère transitoire des vérités scientifiques, nous devrions lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont la nature et même l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise en compte de ce que, depuis Darwin et Bergson et quelques autres chercheurs de plus en plus nombreux, on appelait l’évolution, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même, pour aller  au bout de ses propres puissances de connaissance, de recherche et d’invention, ainsi qu’aux riches intuitions de sa foi.[1]

Mais il ne pouvait limiter ses recherches au domaine scientifique exclusivement. Bien au contraire, il avait, depuis son enfance, éprouvé le sens de l’Absolu, du Tout et il incluait dans son intelligence de l’évolution, aussi bien la science qui relève du rationnel, que la foi qui relève du psychique, car son sens cosmique lui faisait considérer l’Univers en son entier, dans son devenir total. L’intelligible par la raison aussi bien que l’incompréhensible et mystérieux psychique, car disait-il, cela demeure du domaine du non encore exploré. L’évolution était pour lui la clé d’intelligence du monde. C’est à travers elle que désormais il trouve le sens, la direction et la signification de l’immense aventure de la Création. Et tout naturellement son esprit religieux ou ses connaissances théologiques lui font comprendre combien, dans l’histoire de l’humanité, le Christ, en s’incarnant, apparaît comme un sommet, le sommet de l’évolution, l’Alpha et l’Oméga. J’aimerais relire pour vous le début de ce magnifique texte La Vie Cosmique, tout vibrant d’une foi et d’une intelligence d’autant plus ardentes que c’est un éveil ébloui au monde, une vision unitaire transcendante qu’il exprime, comme un testament intellectuel à la guerre où il est engagé comme brancardier dans de terribles combats et vivant le plus souvent dans la boue des tranchées.

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme.

Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas….De par la logique profonde des objets et des attitudes le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation au fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes-, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une voix adorée répète « Quitte tout pour avoir tout », le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément ? Faut-il, pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité, acquise, un peu plus de Progrès réalisé ? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte en chacune de nos consciences ? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, sur ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités ? Voilà le problème de vie où se heurtent des inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain ? …….    Ecrits du Temps de la Guerre, 24 mars 1916, p. 21-22[2]

Reportons-nous, voulez-vous, pour retrouver le fil conducteur de ce qui nous réunit ici, aujourd’hui à Avignon, à la belle phrase de Teilhard qui ouvre le dernier point du parcours de l’Exposition « Ensemble, construisons la terre » dont j’ai eu le plaisir de vous présenter la vidéo, plus tôt : Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparût dans les bras de Marie, il venait de soulever le monde.

Teilhard n’est pas seulement un savant, c’est un poète, un grand poète qui a la capacité rare de vision éclairante et d’expression incantatoire. Le propre du langage poétique étant d’aller au-delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des mots dans leurs langues même, de se porter au-delà de la source d’où ils jaillissent. Le langage poétique a pour vocation essentielle d’aller par l’entremise de l’émotionnel au-delà même du rationnel, à la rencontre en profondeur de l’autre. Le langage poétique, dit Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous mettions à parler, il est présupposé... La parole poétique est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est, pour reprendre une expression d’Emmanuel Levinas : une trace de Dieu. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » en se référant à la Bible ? Connaissez-vous plus beau poème que le récit de la Genèse qui ouvre la Bible, que le Cantique des cantiques, que les Psaumes ou que l’Evangile de St Jean ? Le Prologue de l’Evangile de St Jean me paraît en donner une clé en disant : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »

Poétique, le langage est une incantation, une quête qui propose toujours un nouveau commencement à la pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois, pour donner accès privilégié à la Vérité. Utilisons si vous le voulez bien, une image poétique pour le désigner : le langage poétique apparaît comme un arc en ciel jeté entre ciel et terre, une arche d’alliance entre sacré et profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel mais il se veut efficace parce qu’essentiel, incitatif, chargé d’émotion, de communion, de rencontre. Le poète est visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit et il montre ce qui est au delà. Le langage poétique est, peut-on dire, un langage sacré, il révèle « les infinis visages du vivant » L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître et de comprendre.

Teilhard, vit dans le domaine de l’émerveillement, dans cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons ses enchantements : un champ illimité de contemplation et une source de joie. On peut alors éprouver la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique. La beauté des sentiments, l’intelligence des propos, les visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées. Ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la Création : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air.[3]

Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Être devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible à travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée, de son être même. Tout philosophe devient poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, et se faire entendre au-delà de la simple rationalité et atteindre également le cœur, de même que tout poète est un peu philosophe, c’est à dire professeur de vie en lançant des faisceaux de lumière sur la route de la connaissance que la réflexion humaine ouvre continuellement vers un « Connaître Plus » pour aboutir à « Etre Plus » et, dit Teilhard « à s’unir davantage ». Car, en effet, l’injonction fondamentale qui nous est faite par notre Seigneur est bien celle-là : aimez-vous les uns les autres ! Et François d’Assise entonne son Cantique des créatures en fraternisant avec tout ce qui existe, il se rattache à l’ensemble de la vie, où la création tout entière retrouve l’élan originel, il reprend sa marche en avant vers son plus haut destin, vers sa suprême réalisation : l’homme fraternel, l’homme bon, l’homme à l’image de Dieu. Comme dit Eloi Leclerc.

Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière. Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler ‘Sainte Matière’. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne à la Matière : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ». Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à son retour de la Guerre à Jersey, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière.[4]

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,

Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,

éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.

Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.- Un reflet les trompe, ou un écho.

Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

A la racine de son Hymne il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur, sous tous ses aspects et toutes ses manifestations. Tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée poétique de Teilhard. Claude Cuenot, son premier grand biographe, dans son Lexique TEILHARD dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle, comme Saint François, et comme tous les grands mystiques de tous les temps, un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant, de temps à autre, à l’une des aires de l’imaginaire respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.[5]

L’Hymne à la Matière, est l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur éxégète; une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous voulons rendre hommage ici. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

 

CONCLUSION

 

Dans Le Phénomène humain, son ouvrage primordial, Teilhard fait remarquer que la résonnance au Tout est la note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion. Suivant cette théorie, la poésie sort de la catégorie mineure d’un simple jeu de l’esprit pour atteindre, du moins en ses sommets, la mystique, c à d « la grande Science et le grand Art, la seule puissance capable de synthétiser les richesses accumulées par les autres formes de l’activité humaine ». Teilhard fait sans doute allusion au grand Art des philosophes hermétiques et des alchimistes, dont il a saisi, par-delà les pratiques obscures et mystérieuses, l’intuition profonde.

La poésie serait ainsi le porche de la mystique. C’est un véritable Cantique de l’Univers qu’il entonne à son tour. Teilhard reprend la tradition où la musique proche du grand Art par sa puissance d’évocation et d’envoûtement, est mise en rapport avec la poésie, rejoignant ainsi Platon. Il écrit, à cette même époque, le 27 mars 1916, du front, à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts-là ne nous entraînent pas exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la ‘cosmisent‘ si on peut dire, soit en la faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ». Genèse d’une Pensée, p.122 Cette lettre est écrite à la même époque que La Vie cosmique. Jamais peut-être le sens du Tout ne fut exprimé chez lui avec autant de ferveur poético-mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel » (j’expose avant tout des vues ardentes). ETG 7. Si l’on rapproche de cet essai la lettre à sa cousine, on ne peut s’empêcher de mettre en parallèle, le « sens cosmique » qui permet d’appréhender le Tout, de communier au Tout, et le rôle que donne Teilhard à la musique et à la poésie : ce sont des moyens créés par l’homme pour provoquer l’éveil cosmique et acquérir la sensibilisation au Tout, par quoi l’homme accède à la connaissance, puis à la communion universelles. « Nul, plus que le poète, n’est conscient du pouvoir cosmique de la Parole. », écrit Pierre Emmanuel dans une ligne très teilhardienne. (Poésie, Raison ardente, LUF, 1948)

Pour saisir les harmonies du cosmos (macrocosme) et ses correspondances dans l’homme (microcosme) il faut, pour ainsi dire, les laisser chanter au fond de son âme. Teilhard s’est fait l’écho de cette idée très ancienne de l’harmonie des sphères, d’origine pythagoricienne, qui a connu une étonnante fortune dans la science et la poésie à travers les âges. C’est un thème qui lui est cher sur lequel il dialogue avec sa cousine, agrégée de philosophie, sa muse, pourrait-on dire tant elle lui était proche et en communion de pensée. Sans doute faut-il voir, dans la théorie de l’harmonie universelle, le fondement de sa conception de la poésie. Ce qui prédomine en elle, c’est le rythme, l’harmonie, la musicalité. « Chaque œuvre poétique veut avoir son rythme propre, écrit-il encore à sa cousine, un rythme de tout l’ensemble, et un rythme des parties, et un rythme des paragraphes et des phrases… un rythme littéraire, vraiment senti et exprimé, devrait ressembler à un morceau de musique, avec des nuances, des silences, des thèmes, une harmonie d’ensemble, une typographie spéciale, sa musicalité propre. Avec le sens de l’harmonie et du Tout, on n’est pas loin du sens de l’Absolu, intuitivement saisi comme une présence immanente à l’évolution cosmique ». Teilhard lui donne, surtout dans ses Ecrits du temps de la guerre, le nom de l’Ame du monde avec toutes les réminiscences philosophiques et poétiques que véhicule l’expression. Qui mieux que les poètes en a éprouvé  « l‘insaisissable présence » ?

« Au terme de l’Effort créateur, quand le Règne de Dieu sera parvenu à maturité, toutes les monades choisies et toutes les puissances élues de l’Univers se trouveront fondues en Dieu par le Christ… Le Christ, alors, par la plénitude de son être individuel, de son Corps mystique, et de son Corps cosmique, sera, à Lui seul, la Jérusalem céleste, le Monde nouveau, où la multitude initiale des corps et des âmes – vaincue, mais reconnaissable et distincte encore – sera englobée dans une Unité qui la fera une seule Chose spirituelle.

Tous les efforts humains, dans l’action, la prière, la paix, la guerre, la science, la charité… doivent tendre à l’édification de cette bienheureuse Cité.

Ainsi s’achève, en une mystique, hautement réaliste, la philosophie de l’Union créatrice. Commencée sur des observations physiques et biologiques, continuée par des vues métaphysiques, elle se prolonge – toujours la même – en morale, en ascèse, en religion.

Semblable à la Philosophie antique, elle est bien plus qu’un système logique satisfaisant l’esprit : elle est une façon unique de vivre et de comprendre tout ».

L’Union créatrice, 1917, Ecrits du temps de la guerre, p. 224

 

Remo VESCIA Avignon, Palais des Papes, septembre 2015

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

Commissaire de l’Exposition « Ensemble, construisons la Terre »

vesciaremo@gmail.com

 

[1] Rappelons cette belle page du Phénomène Humain où, après avoir évoqué ce qu’il a appelé la Prévie, dans l’évolution de la matière et l’énergie spirituelle contenue dans le dedans des choses, Teilhard étudie l’apparition de la Vie, son expansion et la naissance de la pensée, le pas de la réflexion et le déploiement de la Noosphère : L’Homme est entré sans bruit…Depuis un siècle environ que s’est posé le problème scientifique des Origines humaines ; – je ne puis trouver une formule plus expressive pour résumer les découvertes de la Préhistoire…… L’Homme est entré sans bruit. En fait, il a marché si doucement que lorsque, trahi par les instruments de pierre indélébile qui multiplient sa présence, nous commençons à l’apercevoir  … etc      Le Phénomène Humain,  t . I des Œuvres Complètes, p.198

[2] . La Vie cosmique. Ecrits du Temps de la Guerre p. 25, première ébauche de sa grande vision du monde, écrite comme un testament, au front, en 1916, Teilhard s’écrie . « Soutenu par l’espoir immense de se grandir indéfiniment, de se béatifier lui-même, en prenant un point d’appui sur la Matière, l’homme, dans un renouveau de ferveur, se voue à l’étude passionnée des puissances de l’Univers et s’absorbe dans la recherche du grand Secret ; sa tâche austère s’enveloppe du reflet mystique par où fut illuminé le visage soucieux des alchimistes, auréolé le front des mages, divinisé le geste de Prométhée » 

[3] « Plus j’essaie de comprendre et de me comprendre, plus je me sens assoiffé d’un renouvellement humain ; mais plus aussi je me persuade que l’avenir est à ceux qui donneront, effrontément, à travers toutes les conventions nationalistes et bourgeoises, l’exemple d’une plus grande foi aux puissances de bien et d’esprit, cachées dans l’Homme, et d’un plus grand amour pour tout ce qui monte ou essaie de monter. Nous avons besoin d’un groupe de nouveaux saint François, – plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi logiques et ‘un-conventionnalistes’ que lui dans la pratique de leur idéal” (Accomplir l’Homme, p. 89).

 

Note du 6/02/1921 : “Montrer comment le mouvement de saint François n’a pas été seulement une réaction, mais une utilisation” ; et 4/10 : “Saint François, Renovatur facies Ecclesiae.” Cf. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc : “Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus” (éd. de 1921, NRF, 20-21) ; “Ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir : il faudrait des saintes ; il faudrait de nouvelles saintes, qui inventeraient de nouvelles sortes” (Ed. Béguin, 1957, 78). Dans son premier article, paru au même n° du Correspondant que les sonnets de Péguy (10 nov. 1912), Teilhard parlait de “cette Eglise indéfiniment jeune, penchée sur tous les âges avec une indéfinie sollicitude.”

 

[4] Le Cœur de la Matière, pp. 89-92

[5] Quelques lettres de Teilhard, témoignent de son amour pour St François : à son ami et confrère Auguste Valensin, le 21/06/1921)”… Je rêve d’un nouveau saint François ou d’un nouveau saint Ignace qui viendraient nous présenter le nouveau genre de vie chrétienne (plus mêlée au monde et plus détachée, à la fois) dont nous avons besoin.” ou à sa cousine Marguerite (Genèse d’une Pensée – pp. 402-403) : “J’ai été assez touché, aujourd’hui, par ce que j’ai cru découvrir dans la fête des stigmates de saint François. Jusqu’ici, cette solennité m’avait paru assez indifférente. Cette fois-ci, d’un mélange de douleurs et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige : mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve si invinciblement le besoin, etc.” (17/09/1919). 4/10/1919 : “Saint François, Heureux les initiateurs et leurs compagnons qui sont portés vers leur Idéal par leur genre de vie, au lieu de le traîner sur eux comme une pesanteur et une attraction à la banalité !” à L. Zanta, 15/10/19. 26 (Z, 79). 30/04/1927. La fonction poétique, selon Teilhard, est non seulement stimulée et favorisée par une perspective globale et englobante, par l’intuition et la passion du Tout, mais elle est essentiellement une démarche de synthèse. Teilhard n’est pas loin de partager cette opinion de Diderot : « Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. La sphère de la philosophie s’est resserrée. Les idées ont manqué à la poésie. La force et l’énergie aux chants ; et la sagesse privée de ses organes, ne s’est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal. » avec cependant une note d’optimisme plus accentuée. Et il aurait substitué « mystique » à « lyrique » dans la dernière phrase.

 

L’encyclique « Loué sois-tu » du Pape François, du 18 juin 2015

samedi 5 décembre 2015 | Leave a Comment

L’encyclique du Pape François encourage à agir, elle concerne non seulement ceux qui aiment la nature, les arbres, l’eau, mais tous les gens ordinaires vivant sur terre, sans exclusions.

Un grand souffle traverse l’encyclique. Plus encore que le raisonnement et la logique, ce souffle emporte l’adhésion et c’est à cela que le pape vise : que la cause écologique ne reste pas une connaissance intellectuelle mais qu’elle pénètre le cœur, qu’elle devienne un appel qui nous touche au plus profond de chacun. Dès son titre, l’exclamation “Laudato si” renvoie au Cantique des créatures de saint François d’Assise, à sa théologie et à son expérience spirituelle, d’une grande actualité, à sa vision cosmique. L’encyclique  “Laudato si” a non seulement une grande ouverture mais un grand dynamisme : elle n’est pas ‘statique’, on ne saurait la réduire à un ‘inventaire’ ou une feuille de route. Une large vision guide les suggestions concrètes de l’encyclique. Elle s’intitule “Laudato si” et parle du souci de la “maison commune” de tous les êtres humains. En ce sens, c’est une encyclique éminemment sociale, mais extra-large, qui s’adresse à toute la famille humaine.

C’est en somme à la conscience de tous et de chacun que le pape s’adresse. Et après avoir parcouru l’encyclique, on ne peut plus dire : cela ne me concerne pas, à ma pauvre échelle je ne peux rien faire…

Un impératif moral

Cette responsabilité à tous les niveaux, s’appuie sur les causes, donc sur ce que l’on pourrait appeler en termes à la fois écologiques et spirituels la ‘réparation’. En effet, pour ce qui est de la cause du réchauffement climatique, la position du pape peut se résumer ainsi :  “A la question de savoir « Qui ou qu’est-ce qui est la cause du changement de climat ? », la communauté scientifique donne des réponses claires, consensuelles mais complexes : les causes sont diverses et peuvent être regroupées dans des catégories ‘naturelles’ et ‘humaines’. En fait elles appartiennent aux deux, mais elles sont principalement ‘humaines’. Les grandes forces naturelles ne sont pas sous notre contrôle ; les causes humaines le sont. Il y a une forte évidence scientifique que les facteurs humains ont déjà un fort impact et causent de graves dommages non seulement à la nature mais aussi à la vie des personnes dans le monde, en particulier les pauvres. C’est donc un impératif moral pour les êtres humains d’assumer la responsabilité de la conséquence de leurs actes, et de prendre les moyens de ralentir et de renverser les tendances en faisant tout ce qu’ils peuvent pour empêcher les dommages de s’étendre.”

En somme, il s’agit d’une « conversion », selon les termes du pape : « Cela exige un changement du cœur et d’établir de nouveaux modes de production, de distribution et de consommation, afin de prendre davantage soin de notre maison à tous et de ses habitants. »

Mais l’encyclique est aussi apte à conduire les décideurs politiques de ‘Paris 2015’ et des suivants à se demander : Qu’est-ce que j’ai dans le cœur au moment où je participe, où je décide ? Est-ce que j’ai en vue le bien commun universel et la solidarité avec les générations nouvelles et les plus démunis face à la dégradation de l’environnement? Suis-je décidé à entreprendre avec courage la régénération de ce qui a été abîmé ?

La fin des communautés fermées

Le pape François a une vue générale ample, il a la capacité de nous aider à marcher vers une écologie plus intégrale qui soit à la fois inclusive et globale une écologie intégrale. Il s’appuie pour cela sur les premiers mots du merveilleux Cantique des créatures de François d’Assise. Mais surtout il s’appuie sur cette vision cosmique pour nous inviter à une attitude chrétienne essentiellement respectueuse de la Terre que Teilhard a appelée depuis plus d’un siècle, de ses vœux.

C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution

En prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique dans ce qui peut paraître comme le dessein de ce Dieu d’Amour auquel nous croyons, on peut trouver un nouvel encouragement à œuvrer pour un Monde en Progrès. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience de plus en plus grandes que nous donnent nos connaissances. Sans doute la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre. L’écologie comprise comme un respect de la terre et de l’Univers, comme une harmonisation de la croissance du Tout, en intelligence fructueuse et soucieuse de la matière comme composante vitale de la Terre, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par l’avidité des hommes….

Dans chacune de nos vies, une part immense est réservée à l’effort naturel et social et il serait déloyal de laisser avorter la valeur que représentent les réalisations positives de notre activité. Il ne s’agit pas pour lui d’attribuer aux diverses constructions humaines une valeur définitive et absolue : le Père Teilhard voit en elles les phases irremplaçables par où doit passer le groupe humain au cours de sa propre métamorphose : il ne s’arrête pas à leur forme particulière mais à leur fonction. Il importe donc que, les restrictions ascétiques et les arrachements de la souffrance mais également les efforts positifs de perfectionnement naturel et de devoir humain, nous fassent prendre conscience de notre croissance spirituelle.

Ainsi sans renoncer à la valeur mystique du détachement il apparaît indispensable de pousser avec conviction et passion, le développement matériel du monde. Dans ces perspectives, attachement et détachement s’harmonisent et se complètent. Voici ce qu’il écrit à un ami qui a l’heureuse fortune de voir ses affaires prospérer.

Vous avez encore une certaine peine à justifier devant vous-même cette euphorie de l’âme plongée dans le “business”. Je vous ferai remarquer que le plus important est que vous expérimentiez ce bien-être. Le pain était bon pour nos corps avant que nous sachions “les lois chimiques” de la digestion. En quoi, demandez-vous la réussite d’un effort commercial entraîne-t-elle un progrès moral? Je vous répondrai : en ceci que, tout en se tenant dans le monde en voie d’unification, le succès spirituel de l’Univers est lié au bon fonctionnement de toutes les énergies possibles dans cet Univers.

Parce que votre entreprise (morale, je suppose) se développe favorablement, un peu plus de santé se répand dans la masse humaine, et, par suite un peu plus de liberté pour agir, pour penser et pour aimer… Parce que vous agissez du mieux possible (même dans l’insuccès) vous vous constituez dans le monde et vous aidez le monde à se constituer autour de vous.”

A le mal interpréter ou mal le comprendre, on risquerait de tomber dans un certain naturalisme chrétien où le surnaturel n’a plus sa place prééminente. Pour lui, parce qu’il croit à la valeur universelle de la création, il ne court pas le risque de tomber dans cette erreur. “C’est sans métaphore, écrit-il, par toute la longueur, l’épaisseur et la profondeur du monde en mouvement que l’homme se voit capable de subir et de découvrir son Dieu.” Les formules employées par Teilhard sont souvent ambiguës. Il se plaignait lui-même de la difficulté à exprimer la richesse et l’originalité de sa pensée. Il en a toujours eu conscience. Comment formuler en termes adéquats et sûrs cette “vision d’une fusion explicite de la vie chrétienne et de la sève naturelle de l’Univers?” Pour lui l’unité de la vie est faite : s’il aime Dieu c’est à travers le Monde; s’il aime le Monde, c’est en fonction de Dieu animateur des choses du Monde. “La joie et la force de ma vie auront été de constater, écrivait-il un mois avant sa mort, que rapprochés l’un de l’autre, les deux ingrédients, – Monde et Dieu – réagissaient inexhaustiblement entre eux, déchaînant une lumière si intense qu’elle transfigurait pour moi les profondeurs du Monde.”

Teilhard pense que, finalement, l’humanité parviendra pour de bon à repousser les tentations de retomber dans l’inconscience et réussira finalement à opter collectivement pour le bien. La véritable union, cette synthèse constamment renouvelée, ne tend pas à l’uniformisation mais à la différenciation. À l’homme des temps modernes, « flèche de l’évolution », de prendre conscience qu’il tient entre ses mains « la fortune de l’univers ». Lui seul est tourné vers l’avant, vers ce que ce scientifique nomme « un grand soleil levant ». C’est ce que montre notre Exposition devenue itinérante, depuis plus de six ans, dans quinze villes différentes.

 

Pour résumer le grand texte de l’encyclique le tweet qui me paraîtrait le plus proche de la pensée du Pape François est « Ensemble, construisons la Terre » qui est le nom de l’Exposition qui réunit François d’Assise à Teilhard de Chardin et François Cheng, conçue à Assise en 2010 et qui, depuis plus de six ans tourne en Europe suscitant l’admiration et l’intérêt de ses nombreux visiteurs. (Voir le Livre d’or)

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

 

P. Teilhard de Chardin brancardier à la Guerre de 14-18

dimanche 1 novembre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin : une pensée qui mûrit au Front

En ces années de commémoration de la Grande Guerre, redécouvrons quelques textes que l’expérience des tranchées inspira au soldat Teilhard.

Lettre à Marguerite, Nant-le-Grand, 23 août 1916

Je te disais que mon moral est resté bon. Sauf aux moments de bombardements intenses, où la vie devient plus animale, absorbée et concentrée dans les sifflements et les explosions, j’ai gardé le goût de penser. Mon regret est de n’avoir pas su assez, peut-être, fortifier et consoler tels ou tels de mes amis. Mais jusqu’à ce qu’on apprenne brusquement qu’ils ont reçu une balle dans la tête, cela paraît si peu vraisemblable que ceux qu’on rencontre pleins de santé, sur la ligne, doivent finir si vite, qu’on est souvent gêné pour parler carrément de fin prochaine… Je ne sais pas quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard sur la côte de Froideterre, en souvenir de la grande lutte. Un seul serait de mise : un grand Christ. Seule la figure du Crucifié peut recueillir, exprimer et consoler ce qu’il y a d’horreur, de beauté, d’espérance et de profond mystère dans un pareil déchaînement de lutte et de douleurs. Je me sentais tout saisi, en regardant ces lieux d’âpre labeur, de penser que j’avais l’honneur de me trouver à l’un des deux ou trois points où se concentre et reflue, à l’heure qu’il est, toute la vie de l’Univers, – points douloureux, mais où s’élabore (je le crois de plus en plus) un grand avenir.

Genèse d’une pensée, Éditions Grasset, p. 152

Journal du 17 octobre 1916, p. 127
Les hommes (les vagues d’hommes), aujourd’hui encore, sont semblables à des naufragés qui essaient de se joindre entre eux. Ils se tendent les bras, mais des vagues brutales les heurtent et les brisent les uns contre les autres. L’Avenir céleste et humain est dans l’association harmonieuse des individus par l’amour. Seulement il faut que s’aplanisse la mer qui les porte, que s’unifient les civilisations diverses qui entraînent dans des évolutions diverses les groupes d’hommes et les jettent les uns sur les autres.
La guerre est le heurt entre des vagues d’hommes… Qu’est-ce qui fait ou apaisera
les vagues ?…

Lettre à Marguerite, Ravin de Moulins, 17 juin 1917
Ce matin, je suis descendu dire ma messe au village où j’étais il y a quelques jours. Je compte recommencer après-demain. En attendant, j’ai sur moi la Ste Réserve, pour quelques zouaves. Et alors, je passe mes journées avec NS littéralement cœur à cœur. Si seulement je savais profiter de cette grâce que seule la guerre pouvait m’apporter ! – Ainsi sommes-nous moins loin l’un de l’autre.
Fasse NS que cette Présence prolongée nous illumine un peu plus les yeux et le coeur, comme tu le souhaites, afin que, plus complètement et réellement, nous le voyions en tout.

Genèse d’une pensée, p. 255

« La nostalgie du Front », Aux armées avec les tirailleurs, septembre 1917
Heureux, peut-être, ceux que la mort aura pris dans l’acte et l’atmosphère même de la guerre, quand ils étaient revêtus, animés d’une responsabilité, d’une conscience, d’une liberté plus grande que la leur, – quand ils étaient exaltés jusqu’au bord du Monde, – tout près de Dieu !
Les autres, les survivants du Front, garderont dans leur cœur une place toujours vide, si grande que rien de visible ne saura plus la remplir. Qu’ils se disent alors, pour vaincre leur nostalgie, qu’il leur est encore possible, malgré les apparences, de sentir encore passer en eux quelque chose de la vie du Front.
Qu’ils le sachent : la réalité surhumaine qui s’est manifestée à eux, parmi les trous d’obus et les fils de fer, ne se retirera pas complètement du Monde apaisé. Elle l’habitera toujours, quoique plus cachée. Et celui-là pourra la reconnaître, et s’y unir encore, qui se livrera aux travaux de l’existence quotidienne, non plus égoïstement, comme auparavant, mais religieusement, avec la conscience de poursuivre, en Dieu et pour Dieu, le grand travail de création et de sanctification d’une Humanité qui naît surtout aux heures de crise, mais qui ne peut s’achever que dans la paix.

Écrits du temps de la guerre, p. 240-241

Le prêtre, entre Compiègne et Soissons, dans la forêt de Laigue, 8 juillet 1918
Christ s’aime comme une personne, et s’impose comme un Monde. Le Christ est sûr de s’achever. Il est à l’abri de la souffrance. Il est déjà ressuscité. Et cependant, nous, ses membres, nous poursuivons dans l’humilité de la crainte, et l’excitation du danger, l’achèvement d’un élément que le Corps mystique ne peut tenir que de nous. Notre paix se double de l’exaltation de créer dans le risque une œuvre éternelle qui n’existera pas sans nous. Notre confiance en Dieu s’anime et se durcit de l’acharnement humain à conquérir la Terre.
Ô prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messes dites ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des personnes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

Écrits du temps de la guerre, p. 322-332

Fort de Douaumont où le régiment du Père Teilhard fut décimé.

La Foi qui opère, Chavannes-sur l’Étang, 28 septembre 1918
Le Christ « s’expérimente » comme les autres objets.
Tant que nous n’essaierons pas d’aller à Lui sans hésitation, il nous apparaîtra comme un fantôme. (…)
Toutes les apparences du Monde inférieur demeurant les mêmes (- les déterminismes matériels, – et les vicissitudes du Hasard, – et la loi du travail, – et l’agitation des hommes, – et le pas de la mort,…) celui qui ose croire aborde une sphère du créé où les Choses, gardant leur texture habituelle, semblent faites d’une autre substance. Tout reste inchangé dans les phénomènes, et tout devient, cependant, lumineux, animé, aimant…
Par l’opération de la Foi, c’est le Christ qui apparaît naissant, sans rien violer, au cœur du Monde.

Écrits du temps de la guerre, p. 359

Voir la Vidéo de l’Expo

mardi 20 octobre 2015 | Leave a Comment

Teilhard, prophète de l’espèrance
EXPOSITION PIERRE TEILHARD DE CHARDIN

avec François d’Assise et François Cheng

Réunir par delà l’espace et le temps, trois personnages en apparence très différents, St. François, né à Assise, en 1181, en plein Moyen Âge, Teilhard de Chardin, né près de Clermont Ferrand, sept siècles plus tard, en 1881, et le poète et calligraphe franco-chinois François Cheng, né en 1929, à Nanchang, en pleine révolution chinoise, c’est reconnaître le lien spirituel, poétique et mystique qui les unit et les rend si proches dans leur foi en un même Dieu d’Amour Universel, le Christ cosmique, sommet de l’Évolution.

Chacun à sa manière invite à un chemin ascensionnel d’intériorité spirituelle. Un même regard vers l’Essentiel. A St. François, l’amour de la Création dans ses forces de vie obscures et lumineuses, astres, éléments, êtres vivants, et le rêve de restaurer l’Église de son temps. A Teilhard, la foi en la puissance spirituelle de la Matière organique et la vision dynamique d’un Monde en évolution vers l’Unique. A François Cheng, la connexion au Souffle primordial qui transforme son œuvre de calligraphe et son univers de poète de la Beauté.

Aussi, le parcours que propose l’Exposition Teilhard de Chardin « Ensemble, construisons la Terre dans la Paix et l’Amour » en une centaine de panneaux iconographiques, donne sens à la Vie ouverte par la Connaissance et l’Amour, vers la Joie spirituelle. Le mot sens, pris dans les trois acceptions chères à François Cheng : de sensation au niveau physique, de direction au niveau intellectuel, et de signification au niveau spirituel, qui « cristallisent les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l’univers vivant ».[1]

Ainsi le message unitaire que délivrent nos trois guides s’éclaire mutuellement : à partir du même Souffle d’Énergie qui nous porte, s’inscrire dans le flux qui élève et, sans rien négliger de la souffrance du monde, vivre dans la Paix et s’accomplir dans l’Amour universel dans la Joie spirituelle de la création en devenir.

Remo Vescia   Commissaire de l’Exposition  vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com -à   Voir la Video de l’Expo

[1] François Cheng, Le Dialogue, DDB, 2002

Pierre Teilhard de Chardin, prêtre, savant, poète et visionnaire, prophète de l’espérance.

mardi 13 octobre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin, prêtre, savant, poète et visionnaire, prophète de l’espérance.

Remo VESCIA

Résumé : Les hommes de bonne volonté, avides d’épouser leur temps et de n’avoir plus peur de lui, peuvent écouter le chant d’espérance de Teilhard, savant, poète, mystique : fort de sa foi en un “Christ toujours plus grand, moteur du Monde en évolution”, il a entonné, dès 1919, au sortir de la grande guerre, le plus convaincant et le plus intelligible cantique des créatures de notre temps : L’Hymne à la Matière, l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur exégète, une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

                       Le langage poétique de Teilhard, prophète de l’espérance.

Le poète, depuis plus d’un siècle, n’est pas lié à un genre littéraire déterminé. Il peut s’exprimer dans tous les genres artistiques, s’il a le génie, – le charisme – de la création poétique. Nous pensons, avec Teilhard, que le découpage catégoriel transcende notre passion que l’analyse a imposé aux productions de l’esprit. « Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre. dit-il lui-même. Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout marque dans le flot de l’humanité passée, un sillage central que nous pouvons suivre depuis nos jours jusqu’aux derniers horizons de l’histoire ». 

Pierre Teilhard de Chardin fut un religieux jésuite qui n’a jamais prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux lui tenaient à cœur en sa qualité de prêtre, c’est à dire d’apôtre de l’évangile, soucieux de l’épanouissement et du progrès du christianisme, mais Teilhard de Chardin était éminemment homme de science, paléontologue, découvreur en 1932, du sinanthrope pendant les années passées en Chine. Aussi vaut-il mieux dire que Teilhard est un jésuite, avant tout chercheur, dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique, sa nature profonde également, comme tout homme curieux et émerveillé devant les mystères de la vie, à la recherche de la Vérité. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain, grand chercheur scientifique doté d’une foi religieuse aussi forte que discrète. Nombreux sont les témoignages reconnaissants des savants de son temps. Tout comme ceux, chaleureux, de ses amis laïcs ou religieux, rapportant ses exhortations et ses réflexions spirituelles. Mais ce que personnellement je me plais à retrouver dans ses lettres comme dans ses nombreux écrits, tout comme dans sa vie de savant aventurier, c’est son côté poétique, mystique même. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et profondes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Monde dans la cosmogonie universelle.

Comme le langage de la Bible, qu’il fréquente assidûment en sa qualité de prêtre, il exprime tout naturellement le souffle de Dieu… Je ne trouve pas de meilleure comparaison avec le Chant qui s’élève des écrits de Teilhard que le magnifique Cantique des Créatures de Saint François d’Assise. Teilhard l’aimait particulièrement. Précisons tout de suite, s’il en est besoin, qu’en étudiant le langage de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores poétiques comme des ornements du discours. Teilhard ne se pose jamais en écrivain à la recherche de lecteurs. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, mais il ne peut les rendre publiques, les publier et s’en prévaloir. Cela peut être considéré déjà comme un gage d’authenticité, si l’on veut. S’il est grand écrivain, poète et visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à en prendre la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis. Grâce à cette capacité de devenir symbolique, c’est à dire d’exprimer au-delà des mots des concepts abstraits et synthétiques, la dimension poétique est acquise et opère dans une sphère que l’on peut qualifier d’un mot teilhardien, le Noosphèrique, c à d qu’elle appartient au domaine de l’Esprit. (noos=esprit)

En tant qu’homme de science, à une époque où la science triomphe de tous les obstacles en rognant sur l’obscurantisme dans lequel se sont enveloppés les mystères de la foi, beaucoup de choses paraissaient de plus en plus claires à Teilhard, qui pour d’autres instances religieuses continuaient à rester du domaine de l’inconnu… quand ce n’est de l’interdit. (on songe notamment aux membres de la Curie romaine, moins familiarisés avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement soucieux de maintenir ‘un climat purement spirituel’ en s’obstinant à tenir la foi séparée du « terrestre, profane et matérialiste »). Or en sa qualité de savant, Teilhard voulait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante, notamment dans le domaine de la Science qu’il avait commencé par enseigner, en Egypte, pendant les années 1905-1908 au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que professeur de physique et chimie, et ensuite, à un niveau universitaire plus élevé, à l’Institut Catholique de Paris, après la Guerre de 14-18 à laquelle il a participé en tant que brancardier. Aussi, ceux qui avaient pour tâche d’éclairer, d’expliquer, d’enseigner ces connaissances ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir continuer d’en ignorer leur existence même, séparée de la foi. D’où la totale méprise : ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces connaissances avaient désormais à ses yeux et, en soi, pour l’humanité tout entière. Comment faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnaient à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier plus attentivement ? Les temps étaient mûrs pour de telles avancées qui faisaient progresser la connaissance en général et la marche de l’esprit de l’humanité tout entière. La Noogénèse, pour utiliser un mot teilhardien.

Avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux de ses amis qui le consultaient, – en attendant que d’autres, peut-être plus compétents que lui, s’engagent dans l’étude approfondie des questions que posent nos origines, nous semble-t-il, – découle d’une attitude loyale et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices. C’était d’autant plus dans la logique du personnage, profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même, et visionnaire, tel qu’était Teilhard. Il considérait la Science avec le même respect que la Connaissance en général, le Savoir, théologique, psychologique, scientifique ou non. Selon sa propre formule : Savoir plus pour Etre plus, Etre plus pour aimer davantage. Car être c’est s’unir. Même s’il connaissait mieux que personne les limites et le caractère transitoire des vérités scientifiques, nous devrions lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont la nature et même l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise en compte de ce que, depuis Darwin et Bergson et quelques autres chercheurs de plus en plus nombreux, on appelait l’évolution, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même, pour aller  au bout de ses propres puissances de connaissance, de recherche et d’invention, ainsi qu’aux riches intuitions de sa foi.[1]

Mais il ne pouvait limiter ses recherches au domaine scientifique exclusivement. Bien au contraire, il avait, depuis son enfance, éprouvé le sens de l’Absolu, du Tout et il incluait dans son intelligence de l’évolution, aussi bien la science qui relève du rationnel, que la foi qui relève du psychique, car son sens cosmique lui faisait considérer l’Univers en son entier, dans son devenir total. L’intelligible par la raison aussi bien que l’incompréhensible et mystérieux psychique, car disait-il, cela demeure du domaine du non encore exploré. L’évolution était pour lui la clé d’intelligence du monde. C’est à travers elle que désormais il trouve le sens, la direction et la signification de l’immense aventure de la Création. Et tout naturellement son esprit religieux ou ses connaissances théologiques lui font comprendre combien, dans l’histoire de l’humanité, le Christ, en s’incarnant, apparaît comme un sommet, le sommet de l’évolution, l’Alpha et l’Oméga. J’aimerais relire pour vous le début de ce magnifique texte La Vie Cosmique, tout vibrant d’une foi et d’une intelligence d’autant plus ardentes que c’est un éveil ébloui au monde, une vision unitaire transcendante qu’il exprime, comme un testament intellectuel à la guerre où il est engagé comme brancardier dans de terribles combats et vivant le plus souvent dans la boue des tranchées.

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme.

Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas….De par la logique profonde des objets et des attitudes le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation au fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes-, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une voix adorée répète « Quitte tout pour avoir tout », le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément ? Faut-il, pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité, acquise, un peu plus de Progrès réalisé ? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte en chacune de nos consciences ? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, sur ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités ? Voilà le problème de vie où se heurtent des inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain ? …….    Ecrits du Temps de la Guerre, 24 mars 1916, p. 21-22[2]

Reportons-nous, voulez-vous, pour retrouver le fil conducteur de ce qui nous réunit ici, aujourd’hui à Avignon, à la belle phrase de Teilhard qui ouvre le dernier point du parcours de l’Exposition « Ensemble, construisons la terre » dont j’ai eu le plaisir de vous présenter la vidéo, plus tôt : Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparût dans les bras de Marie, il venait de soulever le monde.

Teilhard n’est pas seulement un savant, c’est un poète, un grand poète qui a la capacité rare de vision éclairante et d’expression incantatoire. Le propre du langage poétique étant d’aller au-delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des mots dans leurs langues même, de se porter au-delà de la source d’où ils jaillissent. Le langage poétique a pour vocation essentielle d’aller par l’entremise de l’émotionnel au-delà même du rationnel, à la rencontre en profondeur de l’autre. Le langage poétique, dit Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous mettions à parler, il est présupposé... La parole poétique est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est, pour reprendre une expression d’Emmanuel Levinas : une trace de Dieu. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » en se référant à la Bible ? Connaissez-vous plus beau poème que le récit de la Genèse qui ouvre la Bible, que le Cantique des cantiques, que les Psaumes ou que l’Evangile de St Jean ? Le Prologue de l’Evangile de St Jean me paraît en donner une clé en disant : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »

Poétique, le langage est une incantation, une quête qui propose toujours un nouveau commencement à la pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois, pour donner accès privilégié à la Vérité. Utilisons si vous le voulez bien, une image poétique pour le désigner : le langage poétique apparaît comme un arc en ciel jeté entre ciel et terre, une arche d’alliance entre sacré et profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel mais il se veut efficace parce qu’essentiel, incitatif, chargé d’émotion, de communion, de rencontre. Le poète est visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit et il montre ce qui est au delà. Le langage poétique est, peut-on dire, un langage sacré, il révèle « les infinis visages du vivant » L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître et de comprendre.

Teilhard, vit dans le domaine de l’émerveillement, dans cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons ses enchantements : un champ illimité de contemplation et une source de joie. On peut alors éprouver la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique. La beauté des sentiments, l’intelligence des propos, les visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées. Ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la Création : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air.[3]

Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Être devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible à travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée, de son être même. Tout philosophe devient poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, et se faire entendre au-delà de la simple rationalité et atteindre également le cœur, de même que tout poète est un peu philosophe, c’est à dire professeur de vie en lançant des faisceaux de lumière sur la route de la connaissance que la réflexion humaine ouvre continuellement vers un « Connaître Plus » pour aboutir à « Etre Plus » et, dit Teilhard « à s’unir davantage ». Car, en effet, l’injonction fondamentale qui nous est faite par notre Seigneur est bien celle-là : aimez-vous les uns les autres ! Et François d’Assise entonne son Cantique des créatures en fraternisant avec tout ce qui existe, il se rattache à l’ensemble de la vie, où la création tout entière retrouve l’élan originel, il reprend sa marche en avant vers son plus haut destin, vers sa suprême réalisation : l’homme fraternel, l’homme bon, l’homme à l’image de Dieu. Comme dit Eloi Leclerc.

Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière. Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler ‘Sainte Matière’. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne à la Matière : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ». Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à son retour de la Guerre à Jersey, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière, pp. 89-92.

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,

Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,

éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.

Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.- Un reflet les trompe, ou un écho.

Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

A la racine de son Hymne il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur, sous tous ses aspects et toutes ses manifestations. Tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée poétique de Teilhard. Claude Cuenot, son premier grand biographe, dans son Lexique TEILHARD dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle, comme Saint François, et comme tous les grands mystiques de tous les temps, un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant, de temps à autre, à l’une des aires de l’imaginaire respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.[4]

L’Hymne à la Matière, est l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur éxégète; une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous voulons rendre hommage ici. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

CONCLUSION

Dans Le Phénomène humain, son ouvrage primordial, Teilhard fait remarquer que la résonnance au Tout est la note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion. Suivant cette théorie, la poésie sort de la catégorie mineure d’un simple jeu de l’esprit pour atteindre, du moins en ses sommets, la mystique, c à d « la grande Science et le grand Art, la seule puissance capable de synthétiser les richesses accumulées par les autres formes de l’activité humaine ». Teilhard fait sans doute allusion au grand Art des philosophes hermétiques et des alchimistes, dont il a saisi, par-delà les pratiques obscures et mystérieuses, l’intuition profonde.

La poésie serait ainsi le porche de la mystique. C’est un véritable Cantique de l’Univers qu’il entonne à son tour. Teilhard reprend la tradition où la musique proche du grand Art par sa puissance d’évocation et d’envoûtement, est mise en rapport avec la poésie, rejoignant ainsi Platon. Il écrit, à cette même époque, le 27 mars 1916, du front, à sa cousine Marguerite : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts-là ne nous entraînent pas exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la ‘cosmisent‘ si on peut dire, soit en la faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ». Genèse d’une Pensée, p.122 Cette lettre est écrite à la même époque que La Vie cosmique. Jamais peut-être le sens du Tout ne fut exprimé chez lui avec autant de ferveur poético-mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel » (j’expose avant tout des vues ardentes). ETG 7. Si l’on rapproche de cet essai la lettre à sa cousine, on ne peut s’empêcher de mettre en parallèle, le « sens cosmique » qui permet d’appréhender le Tout, de communier au Tout, et le rôle que donne Teilhard à la musique et à la poésie : ce sont des moyens créés par l’homme pour provoquer l’éveil cosmique et acquérir la sensibilisation au Tout, par quoi l’homme accède à la connaissance, puis à la communion universelles. « Nul, plus que le poète, n’est conscient du pouvoir cosmique de la Parole. », écrit Pierre Emmanuel dans une ligne très teilhardienne. (Poésie, Raison ardente, LUF, 1948)

Pour saisir les harmonies du cosmos (macrocosme) et ses correspondances dans l’homme (microcosme) il faut, pour ainsi dire, les laisser chanter au fond de son âme. Teilhard s’est fait l’écho de cette idée très ancienne de l’harmonie des sphères, d’origine pythagoricienne, qui a connu une étonnante fortune dans la science et la poésie à travers les âges. C’est un thème qui lui est cher sur lequel il dialogue avec sa cousine, agrégée de philosophie, sa muse, pourrait-on dire tant elle lui était proche et en communion de pensée. Sans doute faut-il voir, dans la théorie de l’harmonie universelle, le fondement de sa conception de la poésie. Ce qui prédomine en elle, c’est le rythme, l’harmonie, la musicalité. « Chaque œuvre poétique veut avoir son rythme propre, écrit-il encore à sa cousine, un rythme de tout l’ensemble, et un rythme des parties, et un rythme des paragraphes et des phrases… un rythme littéraire, vraiment senti et exprimé, devrait ressembler à un morceau de musique, avec des nuances, des silences, des thèmes, une harmonie d’ensemble, une typographie spéciale, sa musicalité propre. Avec le sens de l’harmonie et du Tout, on n’est pas loin du sens de l’Absolu, intuitivement saisi comme une présence immanente à l’évolution cosmique ». Teilhard lui donne, surtout dans ses Ecrits du temps de la guerre, le nom de l’Ame du monde avec toutes les réminiscences philosophiques et poétiques que véhicule l’expression. Qui mieux que les poètes en a éprouvé  « l’insaisissable présence » ?

« Au terme de l’Effort créateur, quand le Règne de Dieu sera parvenu à maturité, toutes les monades choisies et toutes les puissances élues de l’Univers se trouveront fondues en Dieu par le Christ… Le Christ, alors, par la plénitude de son être individuel, de son Corps mystique, et de son Corps cosmique, sera, à Lui seul, la Jérusalem céleste, le Monde nouveau, où la multitude initiale des corps et des âmes – vaincue, mais reconnaissable et distincte encore – sera englobée dans une Unité qui la fera une seule Chose spirituelle.

Tous les efforts humains, dans l’action, la prière, la paix, la guerre, la science, la charité… doivent tendre à l’édification de cette bienheureuse Cité.

Ainsi s’achève, en une mystique, hautement réaliste, la philosophie de l’Union créatrice. Commencée sur des observations physiques et biologiques, continuée par des vues métaphysiques, elle se prolonge – toujours la même – en morale, en ascèse, en religion.

Semblable à la Philosophie antique, elle est bien plus qu’un système logique satisfaisant l’esprit : elle est une façon unique de vivre et de comprendre tout ».

L’Union créatrice, 1917, Ecrits du temps de la guerre, p. 224

Remo VESCIA Avignon, Palais des Papes, octobre 2015

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

Commissaire de l’Exposition « Ensemble, construisons la Terre » après la projection du DVD.

vesciaremo@gmail.com

[1] Rappelons cette belle page du Phénomène Humain où, après avoir évoqué ce qu’il a appelé la Prévie, dans l’évolution de la matière et l’énergie spirituelle contenue dans le dedans des choses, Teilhard étudie l’apparition de la Vie, son expansion et la naissance de la pensée, le pas de la réflexion et le déploiement de la Noosphère : L’Homme est entré sans bruit…Depuis un siècle environ que s’est posé le problème scientifique des Origines humaines ; – je ne puis trouver une formule plus expressive pour résumer les découvertes de la Préhistoire…… L’Homme est entré sans bruit. En fait, il a marché si doucement que lorsque, trahi par les instruments de pierre indélébile qui multiplient sa présence, nous commençons à l’apercevoir  … etc      Le Phénomène Humain,   t . I des Œuvres Complètes, p.198

[2] . La Vie cosmique. Ecrits du Temps de la Guerre p. 25, première ébauche de sa grande vision du monde, écrite comme un testament, au front, en 1916, Teilhard s’écrie . « Soutenu par l’espoir immense de se grandir indéfiniment, de se béatifier lui-même, en prenant un point d’appui sur la Matière, l’homme, dans un renouveau de ferveur, se voue à l’étude passionnée des puissances de l’Univers et s’absorbe dans la recherche du grand Secret ; sa tâche austère s’enveloppe du reflet mystique par où fut illuminé le visage soucieux des alchimistes, auréolé le front des mages, divinisé le geste de Prométhée » 

[3] « Plus j’essaie de comprendre et de me comprendre, plus je me sens assoiffé d’un renouvellement humain ; mais plus aussi je me persuade que l’avenir est à ceux qui donneront, effrontément, à travers toutes les conventions nationalistes et bourgeoises, l’exemple d’une plus grande foi aux puissances de bien et d’esprit, cachées dans l’Homme, et d’un plus grand amour pour tout ce qui monte ou essaie de monter. Nous avons besoin d’un groupe de nouveaux saint François, – plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi logiques et ‘un-conventionnalistes’ que lui dans la pratique de leur idéal” (Accomplir l’Homme, p. 89).

Note du 6/02/1921 : “Montrer comment le mouvement de saint François n’a pas été seulement une réaction, mais une utilisation” ; et 4/10 : “Saint François, Renovatur facies Ecclesiae.” Cf. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc : “Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus” (éd. de 1921, NRF, 20-21) ; “Ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir : il faudrait des saintes ; il faudrait de nouvelles saintes, qui inventeraient de nouvelles sortes” (Ed. Béguin, 1957, 78). Dans son premier article, paru au même n° du Correspondant que les sonnets de Péguy (10 nov. 1912), Teilhard parlait de “cette Eglise indéfiniment jeune, penchée sur tous les âges avec une indéfinie sollicitude.”

[4] Quelques lettres de Teilhard, témoignent de son amour pour St François : à son ami et confrère Auguste Valensin, le 21/06/1921)”… Je rêve d’un nouveau saint François ou d’un nouveau saint Ignace qui viendraient nous présenter le nouveau genre de vie chrétienne (plus mêlée au monde et plus détachée, à la fois) dont nous avons besoin.” ou à sa cousine Marguerite (Genèse d’une Pensée – pp. 402-403) : “J’ai été assez touché, aujourd’hui, par ce que j’ai cru découvrir dans la fête des stigmates de saint François. Jusqu’ici, cette solennité m’avait paru assez indifférente. Cette fois-ci, d’un mélange de douleurs et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige : mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve si invinciblement le besoin, etc.” (17/09/1919). 4/10/1919 : “Saint François, Heureux les initiateurs et leurs compagnons qui sont portés vers leur Idéal par leur genre de vie, au lieu de le traîner sur eux comme une pesanteur et une attraction à la banalité !” à L. Zanta, 15/10/19. 26 (Z, 79). 30/04/1927. La fonction poétique, selon Teilhard, est non seulement stimulée et favorisée par une perspective globale et englobante, par l’intuition et la passion du Tout, mais elle est essentiellement une démarche de synthèse. Teilhard n’est pas loin de partager cette opinion de Diderot : « Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. La sphère de la philosophie s’est resserrée. Les idées ont manqué à la poésie. La force et l’énergie aux chants ; et la sagesse privée de ses organes, ne s’est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal. » avec cependant une note d’optimisme plus accentuée. Et il aurait substitué « mystique » à « lyrique » dans la dernière phrase.

Teilhard à Lille en Novembre 2015

lundi 12 octobre 2015 | Leave a Comment

L’Exposition « Ensemble, construisons la Terre» poursuit son parcours à travers la France et l’Europe à Lille du 27 octobre au 23 novembre 2015 à la cathédrale Notre-Dame de la Treille puis à l’Institut Catholique de Lille les 27/28 novembre par le Colloque Vers une écologie radicale. Inspirée de la phrase de Pierre TEILHARD de CHARDIN: « L’âge des nations est passé. Il s’agit maintenant pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre ». Elle invite à un chemin d’élévation spirituelle en symbiose avec la vision cosmologique de François d’Assise et du poète franco-chinois contemporain François CHENG, de l’Académie française.

Réunir par delà l’espace et le temps, trois personnages en apparence très différents, Saint François, né à Assise, en 1181, en plein Moyen Âge, Teilhard de Chardin, né près de Clermont Ferrand, sept siècles plus tard, en 1881, et le poète et calligraphe franco-chinois François Cheng, né en 1929, à Nanchang, en pleine révolution chinoise, c’est reconnaître le lien spirituel, poétique et mystique qui les unit et les rend si proches dans leur foi en un même Dieu d’Amour Universel, le Christ, « sommet de l’Évolution ».

Chacun à sa manière invite à un chemin ascensionnel d’intériorité spirituelle. Un même regard vers l’Essentiel. A St. François, l’amour de la Création dans ses forces de vie obscures et lumineuses, astres, éléments, êtres vivants, et le rêve de restaurer l’Église de son temps. A Teilhard, la foi en la puissance spirituelle de la Matière organique et la vision dynamique d’un Monde en évolution vers l’Unique. A François Cheng, la connexion au Souffle primordial qui transforme son œuvre de calligraphe et son univers de poète de la Beauté.

                                             Aussi, le parcours que propose l’Exposition TEILHARD DE CHARDIN « Ensemble, construisons la Terre dans la Paix et l’Amour » en une centaine de panneaux iconographiques, donne sens à la Vie ouverte par la Connaissance et l’Amour, vers la Joie spirituelle. Le mot sens, pris dans les trois acceptions chères à François Cheng: de sensation au niveau physique, de direction au niveau intellectuel, et de signification au niveau spirituel, qui « cristallisent les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l’univers vivant »*.

Ainsi le message unitaire que délivrent nos trois guides s’éclaire mutuellement: à partir du même Souffle d’Énergie qui nous porte, s’inscrire dans le flux qui élève et, sans rien négliger de la souffrance du monde, vivre dans la Paix et s’accomplir dans l’Amour universel dans la Joie spirituelle de la création en devenir.

Remo VESCIA
Commissaire de l’Exposition        vesciaremo@gmail.com

 

*François Cheng, Le Dialogue, DDB, 2002

” Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité”

vendredi 11 septembre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité

Remo Vescia

Commissaire de l’Exposition

L’Exposition Ensemble, construisons la Terre” réunit en premier lieu deux figures majeures de l’histoire de l’humanité : François Bernardone (1181-1226) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) puis, en confirmation de ce choix qui traverse les siècles, celle de François Cheng, qui traverse l’espace et les siècles en poète et calligraphe franco-chinois moderne. Né en Nanchang en Chine, en 1929, arrivé en France vingt ans plus tard, et entré à l’Académie Française en 2002. Enfin, la nomination, en 2013, du Pape François, est venue couronner et donner chair à notre projet, ce jésuite italo-argentin venu de l’autre côté du monde qui a choisi de s’appeler comme le Poverello d’Assise, pour nous confirmer le bien fondé de nos choix de son éminente personne.

Malgré les sept siècles qui séparent François d’Assise et Teilhard de Chardin, un même souffle les habite : tous deux, sont des poètes amoureux de la Vie, des aventuriers épris de l’Univers et du Monde, de l’Homme et de la Nature et par dessus tout, de l’Esprit de Dieu. Tous deux sont de grands croyants, fidèles à l’Église à laquelle ils se sont voués toute leur vie, même si souvent en opposition ouverte avec elle. Tous deux étaient convaincus d’avoir à la changer et d’abord le monde dans lesquels ils vivaient, par un retour aux sources. Ils croyaient tous les deux au Dieu trinitaire de leur enfance, unanimement. Ils avaient tous les deux foi en une religion enseignée par Saint Paul et par Saint Jean avec le Christ, Centre et sommet de l’Univers, Homme et Dieu, mort et Ressuscité, l’Alpha et l’Oméga, Centre et Sommet de l’Univers. Tous deux profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne nouvelle, mais de suivre et de vivre le Christ Dieu d’Amour, – sa Vie, sa Passion, sa Mort en Croix et sa Résurrection, – demeure le message éternel de la Révélation Chrétienne. Par leur regard pur vers l’Essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, progressivement et inéluctablement et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent maintenant se référer à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité sans même s’en rendre compte, car ils sont l’un et l’autre, plus que jamais, d’actualité. Le Pape François confirme par sa manière de vivre, amplement cette Foi.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Pour mieux retrouver leur inspiration, il faut commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, selon nous, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution, base et référence primordiale de la pensée teilhardienne. On peut dire que si l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, à l’intérieur même des religions du Livre. La Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin et à Teilhard, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée dans un créationnisme obscurantiste, admet depuis quelques décennies, ouvertement, sa réalité et s’y réfère volontiers. L’Evolution n’est pas une théorie, a déclaré Jean-Paul II, c’est une réalité. Et le Christ en est le sommet, a dit Benoît XVI.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer, n’entame en rien leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire, créateur du ciel et de la terre dans la durée et en Jésus Christ, Fils de Dieu. Le Christ Ressuscité qui les inspire et les unit dans leur foi       donnant ainsi plénitude de sens à leur perception du Monde. Car on ne peut comprendre qu’avec l’intelligence du monde de son temps. Sans doute les choses ne seront pas perçues de la même manière que nous, par les hommes des siècles futurs parce que la connaissance, éclairée par la Science en continuel progrès grâce aux travaux des hommes, aura continué de faire de nouvelles découvertes.

Mais il y a des Vérités immuables depuis toujours parce qu’elles sont de l’ordre de la connaissance immédiate irréfutable comme il fait sombre la nuit et clair le jour ou l’eau de mer est salée ou encore deux et deux font quatre. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité et exprimé de la même manière, par l’un et par l’autre ? Mais ceci n’est pas le sujet de notre réflexion sur l’Actualité de Teilhard aujourd’hui.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe était Dieu. » A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que l’Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur à tout et au temps lui-même, source première de toute vie et de tout amour, Quelque chose de plus Fort, de plus Grand et de plus Intelligent que nous tous, réunis depuis l’origine du monde dans un incessant devenir, en mouvement vers l’Oméga. Un très haut, tout puissant et bon Seigneur que nul homme est digne de nommer … comme dit François; un Seigneur de la Consistance et de l’Union qui occupe le Cœur de la Matière…, comme dit Teilhard.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise non seulement économique, mais essentiellement de perte de sens, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des valeurs éthiques parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ambiant?

Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un ‘Hasard’ génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper[1]… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils nous paraissent plutôt des réussites de l’humanité, ainsi que beaucoup d’autres, et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre comme le fruit du hasard ou même comme celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.[2] Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de l’Univers – résumera sa pensée, trois jours avant sa mort, à la dernière page de son journal, qui constitue son suprême témoignage de penseur et de religieux, en date du jeudi saint, 7 avril 1955 :

1) St Paul : Dieu tout en tous

2)COSMOS = Cosmogénèse >Biogénèse>Noogénèse> Christogénèse (Phénomène humain)

3)L’Univers est centré (Evolutivement en Haut, en Avant

Le Christ en est le centre >(Phénomène chrétien)

Ce que nous pouvons comprendre et résumer ainsi : la Cosmogénèse – l’histoire de l’Univers engendre la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – engendre l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes dotés d’esprit – noos – engendre la noogénèse, la responsabilité d’humaniser la Terre grâce à la christogénèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme .

Accomplir l’homme consiste donc à sactifier la matière vivante, à se spiritualiser par l’élévation de l’esprit, pour se diviniser en une marche en haut et en avant vers ce que Teilhard appelle le point Oméga, le Christ Éternel.[3] La Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par développement de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de l’esprit, – analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle. Nous croyons avec Teilhard qu’en s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu). A ces deux sommets d’esprit sanctifié par des hymnes de louanges du Créateur, on peut désormais ajouter la magnifique prière du pape François qui clôt son encyclique « Loué sois-tu » que nous pourrons dire en terminant cette introduction.

St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de “sortir” lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il en avait exprimé le vœu quelques temps auparavant. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie au Christ Éternel, ‘sommet de l’évolution’, Vérité fait Homme. Ils ont assumé, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs écrits, nous nous proposons d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun avec sa perception, donnée par chacun en son temps, à la lumière d’une même foi à défaut d’une même connaissance scientifique.

1) l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » comme dit Teilhard, en respectant la liberté de chacun.

2)  l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs cultures et leurs croyances religieuses, pour vivre ensemble, et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons respecter, – nous dirons en langage actuel, de manière écologique, avec la nécessité d’une conversion, comme l’encyclique du pape François nous y invite.

3) l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour coopérer au parachèvement de la Création.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

C’est dans cette extraordinaire vision de notre aventure sur Terre que le travail des hommes, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et peuvent être considérés comme une invitation à s’élever car nous sommes investis d’une mission sacrée : nous sommes co-responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension spécifique s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, Alpha et Omega, – tout trouve en Lui son achèvement et son couronnement.  In eo omnia constant dit St Paul, en Lui tout subsiste et se tient. Il est la Voie, la Vérité, la Vie. Le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à œuvrer pour le progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Respecter la Planète Terre avec des connaissances et une conscience élargies en cosmogenèse. Aussi la vigilance s’impose car des obstacles de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie – S. François a été proclamé « le céleste patron des écologistes » par Jean Paul II en 1976, – doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre et non comme une forme de combat militant et agressif. L’écologie comprise comme une harmonisation de la croissance de la Terre en intelligence fructueuse et respectueuse de la nature comme composante de l’Univers, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par la cupidité des hommes. « La crise écologique est devenue un appel à une profonde conversion intérieure » dit le pape François qui pousse cette réflexion très loin. « Pour proposer une relation saine avec la création comme dimension de la conversion intégrale de la personne, souvenons-nous du modèle de Saint François d’Assise.  dit le pape François. … Nous devons faire l’expérience d’une conversion, d’un changement de cœur. … Cette conversion suppose diverses attitudes qui se conjuguent pour promouvoir une protection généreuse et pleine de tendresse. En premier lieu, elle implique gratitude et gratuité, c’est à dire une reconnaissance du monde comme don reçu de l’amour du Père, ce qui a pour conséquence des attitudes gratuites de renoncement et des attitudes généreuses même si personne ne les voit ou ne les reconnaît. Cette conversion implique la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres. »[4]

L’orgueil, la prévalence du Moi, sous toutes ses formes, sont profondément enracinés dans la nature humaine. On ne s’en libère pas tout seul. La conversion du cœur est consécutive à « une expérience première » qui peut prendre diverses formes (imminence de la mort, maladie, mort d’un proche, etc..). C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une grâce est indispensable pour la mener à son terme. On peut dire que c’est la preuve d’un Dieu trinitaire :. Cette « évolution » se fait aussi dans le cœur et dans l’esprit humain. Il faut avoir subi bien des épreuves pour se convertir – on devrait dire pour être converti – . Alors, on demande, on prie pour obtenir ce que l’on n’a pas tout seul mais par la grâce de Dieu. Or demander c’est faire preuve d’humilité…

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies par les progrès de la science et la confiance de la foi. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins ardents du Christ ressuscité.

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession égoïste plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu semblait s’émerveiller au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, souvent à leur insu. Le Pape François, dans son encyclique nous invite à cette même démarche : à travers l’espace et le temps, ils nous disent tous que nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels dans cette encyclique, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté aux sceptiques modernes, à ces gens qui, enfoncés dans un hédonisme inconscient, n’ont pas de valeurs spirituelles qui les élèvent et les portent à l’amour de l’humanité et du monde. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invite l’encyclique, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre sur notre belle Planète bleue.

François Cheng est venu de loin pour confirmer cela et il l’a fait avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Reportons-nous à ses toutes dernières publications, toutes celles qui ont suivi son entrée à l’Académie Française, depuis les Cinq Méditations sur la Beauté (2006) jusqu’au Cinq Méditations sur la Mort autrement dit sur la Vie, (2013) en passant par le portrait d’une âme à l’encre de Chine : Et le souffle devient signe, (2010); sans oublier ses romans, ses poèmes et son magnifique Pélerinage au Louvre après ses extraordinaires livres d’introduction à l’Art chinois. Pour terminer par le discret ASSISE qui s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise avec lequel je vais essayer de vous mettre en résonnance, comme il aime à dire. Pourquoi son nouveau prénom s’imposa-t-il à François Cheng lors de sa naturalisation française, en 1972 ? L’académicien répond dans cet opuscule dense et limpide : depuis son premier voyage sur les traces de François d’Assise, dans les années 1960, il est habité par ce saint du Moyen Age, qui délaissa soudain les plaisirs frivoles et les rêves de puissance pour obéir à l’injonction de Dieu tombée dans ses oreilles un jour de désœuvrement : « relever l’Eglise ». En arpentant à son tour les terres foulées par saint François, qu’il préfère appeler le « Grand Vivant », l’exilé chinois comprit que la terre d’accueil la plus riche se trouve à l’intérieur de soi. La beauté de ce petit livre vient de la flânerie mentale qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel et quelques épisodes marquants de la vie de François d’Assise, décidé à embrasser la vie dans sa totalité, qu’il s’agisse de goûter une crème à la frangipane ou de baiser la chair putride d’un lépreux. D’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes. Comme le chemin tortueux qui mène à Assise, dont chaque virage offre un point de vue différent sur la vallée, le récit dépouillé de François Cheng creuse un sillon profond et ondulant, dont chaque méandre est un havre de méditation.

Pour terminer cette méditation je vous invite à dire cette belle Prière chrétienne du pape François, qui résume et redit en termes modernes nos aspirations cosmogéniques profondes :

Nous te louons, Père, avec toutes tes créatures, qui sont sorties de ta main puissante. Elles sont tiennes, et sont remplies de ta présence comme de ta tendresse. Loué sois-tu.

Fils de Dieu, Jésus, toutes choses ont été créées par toi. Tu t’es formé dans le sein maternel de Marie, tu as fait partie de cette terre, et tu as regardé ce monde avec des yeux humains. Aujourd’hui tu es vivant en chaque créature avec ta gloire de ressuscité. Loué sois-tu.

Esprit Saint, qui par ta lumière orientes ce monde vers l’amour du Père et accompagnes le gémissement de la création, tu vis aussi dans nos cœurs pour nous inciter au bien. Loué sois-tu.

Ô Dieu, Un et Trine, communauté sublime d’amour infini, apprends-nous à te contempler dans la beauté de l’univers, où tout nous parle de toi. Éveille notre louange et notre gratitude pour chaque être que tu as créé. Donne-nous la grâce de nous sentir intimement unis à tout ce qui existe.

Dieu d’amour, montre-nous notre place dans ce monde comme instruments de ton affection pour tous les êtres de cette terre, parce qu’aucun n’est oublié de toi.

Illumine les détenteurs du pouvoir et de l’argent pour qu’ils se gardent du péché de l’indifférence, aiment le bien commun, promeuvent les faibles, et prennent soin de ce monde que nous habitons. Les pauvres et la terre implorent :

Seigneur, saisis-nous par ta puissance et ta lumière pour protéger toute vie, pour préparer un avenir meilleur, pour que vienne ton Règne de justice, de paix, d’amour et de beauté. Loué sois-tu. Amen.

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com

LA VIDEO de l’EXPOSITION

[1] Rappelons cette réflexion de Teilhard : “ A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme, de la peine de l’homme…. Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ? ”

Et celles-ci d’Einstein, son contemporain « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito »…. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »…. “L’idée que l’ordre et la précision de l’univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire”….  

[2] Benoît XVI : “À Pâques, nous nous réjouissons parce que le Christ n’est pas resté dans le tombeau, son corps n’a pas connu la corruption; il appartient au monde des vivants, non à celui des morts; nous nous réjouissons par ce qu’Il est – ainsi que nous le proclamons dans le rite du cierge pascal – l’Alpha et en même temps l’Oméga… Précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire”. Homélie pascale 2006

[3]Aussi Teilhard peut écrire : “La création est un grand livre ouvert à la recherche et à la contemplation des hommes. Nous avons soif de voir et de connaître… Dieu est pour nous l’éternelle découverte et l’éternelle recherche… Nous marchons conscients d’avoir le monde à diviniser”. Pour qu’on prenne conscience du merveilleux don qui nous est fait, pas seulement celui, – magnifique, – de la vie et de la dignité de notre condition, mais surtout de l’invitation qui nous est faite de nous élever en Esprit, dans l’émerveillement de la Beauté Divine.

[4] Encyclique “Loué sois-tu” : 82. Mais il serait aussi erroné de penser que les autres êtres vivants doivent être considérés comme de purs objets, soumis à la domination humaine arbitraire. Quand on propose une vision de la nature uniquement comme objet de profit et d’intérêt, cela a aussi de sérieuses conséquences sur la société. La vision qui consolide l’arbitraire du plus fort a favorisé d’immenses inégalités, injustices et violences pour la plus grande partie de l’humanité, parce que les ressources finissent par appartenir au premier qui arrive ou qui a plus de pouvoir : le gagnant emporte tout. L’idéal d’harmonie, de justice, de fraternité et de paix que propose Jésus est aux antipodes d’un pareil modèle, et il l’exprimait ainsi avec respect aux pouvoirs de son époque : « Les chefs des nations dominent sur elles en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur » (Mt 20, 25-26).

  1. L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ

 

Commençons par le texte fondateur de la vision qu’a Teilhard de la mort, dans Le Milieu Divin :

« S’unir, c’est, dans tous les cas, émigrer et mourir partiellement en ce qu’on aime. Mais si, comme nous en sommes persuadés, cette annihilation en l’Autre doit être d’autant plus complète que l’on s’attache à un plus grand que soi, quel ne doit pas être l’arrachement requis pour notre passage en Dieu ? (…)

En soi, la mort est une incurable faiblesse des êtres corporels, compliquée dans notre monde par l’influence d’une chute originelle. Elle est le type et le résumé de ces diminutions contre lesquelles il nous faut lutter sans pouvoir attendre du combat une victoire personnelle directe et immédiate.
Eh bien, le grand triomphe du Créateur et du Rédempteur, dans nos perspectives chrétiennes, c’est d’avoir transformé en facteur essentiel de vivification ce qui, en soi, est une puissance universelle d’amoindrissement et de disparition. Dieu doit, en quelque manière, afin de pénétrer définitivement en nous, nous creuser, nous évider, se faire une place. 

Il lui faut, pour nous assimiler en Lui, nous remanier, nous refondre, briser les molécules de notre être. La Mort est chargée de pratiquer, jusqu’au fond de nous-mêmes, l’ouverture désirée. Elle nous fera subir la dissociation attendue. Elle nous mettra dans l’état organiquement requis pour que fonde sur nous le Feu divin. Et ainsi son néfaste pouvoir de décomposer et de dissoudre se trouvera capté pour la plus sublime des opérations de la Vie. Ce qui, par nature, était vide, lacune, retour à la pluralité, peut devenir, dans chaque existence humaine, plénitude et unité en Dieu. 

Mon Dieu, il m’était doux, au milieu de l’effort, de sentir qu’en me développant moi-même, j’augmentais la prise que vous aviez sur moi ; il m’était doux encore, sous la poussée intérieure de la vie, ou parmi le jeu favorable des évènements, de m’abandonner à votre Providence. Faites qu’après avoir découvert la joie d’utiliser toute croissance pour vous faire ou pour vous laisser grandir en moi, j’accède sans trouble à cette dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous possèderai en diminuant en Vous. Après vous avoir aperçu comme Celui qui est « un plus moi-même », faites, mon heure étant venue, que je vous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. Lorsque sur mon corps (et, bien plus, sur mon esprit), commencera à marquer l’usure de l’âge ; quand fondra sur moi du dehors, ou naîtra en moi, du dedans, le mal qui amoindrit ou emporte ; à la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier, surtout, où je sentirai que je m’échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m’ont formé ; à toutes ces heures sombres, donnez-moi, mon Dieu, de comprendre que c’est Vous (pourvu que ma foi soit assez grande) qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu’aux moelles de ma substance, pour m’emporter en Vous.

Oui, plus, au fond de ma chair, le mal est incrusté et incurable, plus ce peut être Vous que j’abrite, comme un principe aimant, actif, d’épuration et de détachement. Plus l’avenir s’ouvre devant moi comme une crevasse vertigineuse et un passage obscur, plus, si je m’y aventure sur votre parole, je puis avoir confiance de me perdre ou de m’abîmer en Vous, d’être assimilé par votre Corps, Jésus.

Ô Énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c’est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l’union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la grâce pour laquelle vous prient tous vos fidèles. Ce n’est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant»[4].

ressuscité, axe de la maturation universelle. ( en note : L’apport de P. Teilhard de Chardin se situe dans cette perspective) Nous ajoutons ainsi un argument de plus pour rejeter toute domination despotique et irresponsable de l’être humain sur les autres créatures. La fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous. Mais elles avancent toutes, avec nous et par nous, jusqu’au terme commun qui est Dieu, dans une plénitude transcendante où le Christ ressuscité embrasse et illumine tout ; car l’être humain, doué d’intelligence et d’amour, attiré par la plénitude du Christ, est appelé à reconduire toutes les créatures à leur Créateur.

  1. Le message de chaque créature dans l’harmonie de toute la création
  2. Quand nous insistons pour dire que l’être humain est image de Dieu, cela ne doit pas nous porter à oublier que chaque créature a une fonction et qu’aucune n’est superflue. Tout l’univers matériel est un langage de l’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous.

Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu. L’histoire de l’amitié de chacun avec Dieu se déroule toujours dans un espace géographique qui se transforme en un signe éminemment personnel, et chacun de nous a en mémoire des lieux dont le souvenir lui fait beaucoup de bien. Celui qui a grandi dans les montagnes, ou qui, enfant, s’asseyait pour boire l’eau au ruisseau, ou qui jouait sur une place de son quartier, quand il retourne sur ces lieux se sent appelé à retrouver sa propre identité.

  1. Dieu a écrit un beau livre « dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers ».

L’Encyclique “Loué sois-tu” du Pape François

mardi 28 juillet 2015 | Leave a Comment

L’encyclique « Loué sois-tu » du Pape François, du 18 juin 2015

L’encyclique que le Pape François nous offre en ce 18 juin 2015 est un appel à l’action unitaire, il encourage à agir, non seulement ceux qui aiment la nature, les arbres, l’eau, mais elle s’adresse à tous les gens ordinaires vivant sur terre, sans exclusions, à l’humanité tout entière et pas seulement aux chrétiens, aux écologistes, aux politiques ou aux scientifiques.

Un grand souffle la traverse. Plus encore que le raisonnement et la logique, ce souffle emporte l’adhésion et c’est à cela que le pape vise : que la cause écologique ne reste pas une connaissance intellectuelle mais qu’elle pénètre le cœur, qu’elle devienne un appel qui nous touche au plus profond. Dès son titre, l’exclamation “Loué sois-tu” renvoie au Cantique des créatures de saint François d’Assise, et donc à son expérience spirituelle, à sa grande vision cosmique, d’une grande actualité ‘écologique’ avant même l’invention du mot ou du concept. L’encyclique « Loué sois-tu » comporte non seulement une grande ouverture mais un grand dynamisme : elle n’est pas ‘statique’, on ne saurait la réduire à un ‘inventaire’ ou une feuille de route. Une large vision guide les suggestions concrètes de l’encyclique. Si elle s’intitule “Loué sois-tu” c’est qu’elle parle du souci de la “maison commune” de tous les êtres humains. En ce sens, c’est une encyclique éminemment sociale, mais extra-large, qui s’adresse à toute la famille humaine. C’est en somme à la conscience de tous et de chacun que le pape s’adresse d’un ton pathétique. Et après avoir parcouru l’encyclique, on ne peut plus dire : cela ne me concerne pas, à ma pauvre échelle je ne peux rien faire…

Un impératif moral

Cette responsabilité à tous les niveaux, s’appuie sur les causes, donc sur ce que l’on pourrait appeler en termes à la fois écologiques et spirituels la ‘réparation’. En effet, pour ce qui est de la cause du réchauffement climatique, la position du pape peut se résumer ainsi : A la question de savoir « Qui ou qu’est-ce qui est la cause du changement de climat ? » la communauté scientifique donne des réponses claires, consensuelles mais complexes : les causes sont diverses et peuvent être regroupées en des catégories ‘naturelles’ ou ‘humaines’. En fait, elles appartiennent aux deux, mais elles sont principalement ‘humaines’. Les grandes forces naturelles ne sont pas sous notre contrôle, les causes humaines le sont. Il y a une forte évidence scientifique que les facteurs humains ont déjà un grand impact et causent de graves dommages non seulement à la nature mais aussi à la vie des personnes dans le monde, en particulier les faibles et les pauvres. “C’est donc un impératif moral pour les êtres humains d’assumer la responsabilité de la conséquence de leurs actes, et de prendre les moyens de ralentir et de renverser les tendances en faisant tout ce qu’ils peuvent pour empêcher les dommages qu’ils provoquent, de s’étendre. ”

En somme, il s’agit d’une « conversion », selon les termes du pape : « Cela exige un changement du cœur et d’établir de nouveaux modes de production, de distribution et de consommation, afin de prendre davantage soin de notre maison à tous et de ses habitants. »

L’encyclique du pape François précise que la création des emplois est « peut-être la plus grande responsabilité confiée à l’entreprise », « son dépôt sacré », « sa priorité », car « le droit au travail … ne fournit pas seulement la sécurité du revenu et un niveau de vie, mais aussi la dignité, le sens et l’accomplissement ». Le pape François dénonce « les dangers de la pensée à court terme et la mentalité égoïste », il souligne que cela concerne tout particulièrement « le secteur financier » : « Le pape François est catégorique sur ce point. Il condamne ce qu’il appelle le « pouvoir absolu du système financier » et fait remarquer que « les finances accablent l’économie réelle ». Le pape affirme « que la politique et le monde des affaires ont été lents à répondre aux défis environnementaux ». Mais les choses sont en train de changer : de nombreuses entreprises prennent en considération maintenant non seulement ‘le profit à court terme’, mais aussi ‘les impacts environnementaux’. Aussi l’encyclique demande aux entreprises d’embrasser l’idée du « développement durable », pour être capables d’« aider à payer la ‘dette écologique’ qui existe entre les pays développés et en développement ». « Elles peuvent jouer un rôle pour aider les clients à devenir des consommateurs responsables », à travers la minimisation des déchets, l’utilisation ‘des sources d’énergie renouvelables’, le recyclage, la récupération et la réutilisation. Cette encyclique affirme le rôle important que les entreprises doivent jouer, en disant clairement que nous avons besoin de partenariats entre les secteurs publics et privés car elles ont le même objectif, et sont intégrées dans le même réseau interconnecté de la vie, elles ont besoin de travailler ensemble.

Saluons une « grande encyclique » qui pose une question simple et profonde : ‘Quel genre de monde voulons-nous laisser à nos enfants?’ Si nous restons concentrés sur cette question, nous sommes sur la bonne voie. Mais l’encyclique est aussi apte à conduire les décideurs politiques de ‘Paris 2015’ à se demander : Qu’est-ce que j’ai dans le cœur au moment où je participe, où je décide ? Est-ce que j’ai en vue le bien commun universel et la solidarité avec les générations nouvelles et les plus démunis face à la dégradation de l’environnement? Suis-je décidé à entreprendre avec courage la régénération de ce qui a été abîmé ?

La fin des communautés fermées

Le pape François a une vue générale ample, il a la capacité de nous aider à marcher vers une écologie plus totale qui soit à la fois inclusive et globale, une écologie intégrale. Il s’appuie pour cela sur les premiers mots du merveilleux de François d’Assise. Mais surtout il s’appuie sur cette vision cosmique pour nous inviter à une attitude chrétienne essentiellement respectueuse de la Terre que Teilhard a appelée depuis un siècle, de ses vœux.

C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution[1][1]

En prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique dans ce qui peut paraître comme le dessein de ce Dieu d’Amour auquel nous croyons, on peut trouver un nouvel encouragement à œuvrer pour un Monde en évolution. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience de plus en plus grandes que nous donnent nos connaissances. Mais la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II, en 1986, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre. L’écologie comprise comme un respect de la terre et de l’Univers, comme une harmonisation et une protection de la croissance du Tout, en intelligence fructueuse et soucieuse de la matière comme composante vitale de la Terre, et pas seulement comme une expression ‘politique’ qui a pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par l’avidité des hommes…. Sans renoncer à la valeur mystique du détachement il apparaît indispensable de pousser avec conviction et passion, le développement matériel du monde.

A le mal interpréter ou mal le comprendre, on risquerait de tomber dans un certain naturalisme chrétien où le surnaturel n’a plus sa place prééminente. Pour Teilhard, parce qu’il croit à la valeur universelle de la Création, il ne court pas le risque de tomber dans cette erreur. “C’est sans métaphore, écrit-il, par toute la longueur, l’épaisseur et la profondeur du monde en mouvement que l’homme se voit capable de subir et de découvrir son Dieu.” Comment formuler en termes adéquats et sûrs cette “vision d’une fusion explicite de la vie chrétienne et de la sève naturelle de l’Univers?” Pour lui l’unité de la vie est faite : s’il aime Dieu c’est à travers le Monde; s’il aime le Monde, c’est en fonction de Dieu animateur des choses du Monde. “La joie et la force de ma vie auront été de constater, écrivait-il un mois avant sa mort, que rapprochés l’un de l’autre, les deux ingrédients, – Monde et Dieu – réagissaient inexhaustiblement entre eux, déchaînant une lumière si intense qu’elle transfigurait pour moi les profondeurs du Monde.”

La véritable union, cette synthèse constamment renouvelée, ne tend pas à l’uniformisation mais à la différenciation. À l’homme des temps modernes, « flèche de l’évolution », de prendre conscience qu’il tient entre ses mains « la fortune de l’univers ». Lui seul est tourné vers l’avant, vers celui que Teilhard nomme « un grand soleil levant ». C’est ce que notre Exposition “Ensemble, construisons la Terre” devenue itinérante, a porté comme message dans quinze villes différentes, depuis plus de cinq ans.

Changer notre regard sur le monde

 

 

L’encyclique du pape François remet implicitement, Teilhard et François d’Assise dans l’actualité,  en ces temps de crises planétaires qui donnent l’idée que la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession plutôt que le partage, l’amusement plutôt que l’élévation des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Le Pape François, dans son encyclique nous invite, comme eux,  à cette même démarche : à travers l’espace et le temps ils nous disent tous que nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitaient à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels dans cette encyclique, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté aux sceptiques modernes, à ces gens qui, enfoncés dans un hédonisme inconscient, n’ont pas de valeurs spirituelles auxquelles se raccrocher. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invite l’encyclique qui se fonde sur le message de Saint François, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre sur notre belle Planète bleue.

François Cheng, venu de loin comme le pape François, semble confirmer cela, avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Sa toute dernière publication, ASSISE s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise. La beauté de ce petit livre vient de la méditation qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel : d’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes pour qu’ils aiment et respectent la Terre.

Pour résumer le grand texte de l’encyclique le tweet qui me paraîtrait le plus proche de la pensée du Pape François est bien le titre de l’Exposition « Ensemble, construisons la Terre » conçue à Assise en 2010 et qui, depuis cinq ans tourne dans toute l’Europe. Le fil conducteur de l’Exposition est la phrase « L’âge des nations est passé. Il s’agit maintenant pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer les anciens préjugés, et de construire la Terre » de Teilhard, pour construire dans la Joie une civilisation de Paix et d’Amour. C’est à cela justement que nous invite la grande encyclique du Pape François, du 18 juin 2015.

Remo VESCIA       vesciaremo@gmail.com

Commissaire de l’Exposition   Ensemble, construisons la Terre

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

www.teilhard-international.com

[1][1] P. T. C. : Ecrits du temps de la Guerre, La vie Cosmique, XIII

 

 

Pierre Teilhard de Chardin Prêtre jésuite, homme de science et philosophe

mardi 16 juin 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin Prêtre jésuite, homme de science et philosophe

Le 10 avril 1955, jour de Pâques, le Père Teilhard de Chardin meurt à New York. Celui qui meurt ce jour-là est né à Sarcenat en Auvergne, le 1er mai 1881.

Entre ces deux dates, tout un univers pour lui a progressivement vu le jour. Il nous faut d’abord brièvement tracer la trajectoire et suggérer l’immensité de cette vie, pour nous rappeler à qui nous avons à faire.

 

Un transhumant de la planète

Novice jésuite en pleine jeunesse, à 18 ans, Pierre Teilhard est, durant la seconde moitié de sa vie et au titre de la science, un transhumant de la planète. Dix fois au moins l’Europe le vit partir pour la Chine, sa patrie forcée d’adoption. Dix fois il en revient, soit directement par Suez, soit par le pourtour océanique de la terre. C’est ainsi qu’il traverse au moins cinq fois le Pacifique de la Chine à San Francisco, et autant de fois l’Atlantique, de New York à Paris ou en sens inverse. En 1931, membre de la Croisière jaune, il s’enfonce avec elle au coeur de la Mongolie méridionale et dans le désert de Gobi, ce qui ne l’avait pas dispensé auparavant de prendre deux fois le Transsibérien dans lequel il frôla le nord de l’Eurasie. Plus tard, il verra encore les Indes, la Birmanie, Java et, à la fin de sa vie, l’Afrique du Sud où le convoquent, en raison de sa compétence de géologue, attestée par plus de cent communications scientifiques, de grands savants ses amis. Sur les bateaux qui lui ouvrent les routes de la mer et du monde, on peut le voir lui-même, comme il le dit de Dieu, «penché sur le Miroir de la Terre pour y découvrir les traits de sa beauté » (Oeuvres de Teilhard, Seuil, VI, 57).

 

 

Un livre de Jacques Arnould

« Pierre Teilhard de Chardin est mort en 1955. Des monts d’Auvergne aux gratte-ciel new-yorkais, des tranchées de la Première Guerre mondiale à la Chine occupée par les Japonais, des falaises anglaises aux rives de la Mer Rouge, des forêts d’Asie aux collines d’Afrique du Sud, ce jésuite n’avait rien ignoré de ce qui était humain. Géologue, il avait pris au sérieux les travaux de ses collègues sur l’évolution du vivant et s’était intéressé aux traces de nos premiers ancêtres. Religieux et mystique, il avait vécu son engagement au sein de la Compagnie de Jésus avec une fidélité sans faille, malgré les sanctions dont il a été l’objet. Aventurier, il avait partagé la vie de la Croisière Jaune et celle de Henry de Monfreid. Il n’avait jamais cessé de chercher à unir sa quête et son intelligence de Dieu, avec son amour pour les hommes et les femmes de son temps. Cinquante ans après sa disparition, a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Moi-même religieux, engagé dans le monde des sciences et des techniques, invité à répondre à cette question, je ne me suis pas tant intéressé à ses idées et à leur diffusion durant la seconde moitié du XXe siècle qu’à la vie même du jésuite : c’est l’homme, le phénomène Teilhard, pourrais-je dire, que j’ai ainsi découvert. Avec sa noblesse et son intelligence, son courage et sa générosité ; avec ses craintes aussi et ses hésitations, ses troubles et ses erreurs. Et si je savais déjà que ce gentilhomme de Dieu était de la trempe des géants, j’ai découvert en lui un grand frère sur les épaules duquel il fait bon se jucher ! »

Extrait de la postface de Jacques Arnould dans son livre « Teilhard de Chardin »

 

Cette terre, il la voit d’abord en géologue. Né au pied du Puy-de-Dôme, dans une maison dominée par l’horizon assagi des volcans du Primaire, il ne s’est pas livré comme Pascal à des mesures barométriques, mais il a été un enfant fasciné par la « solidité » et par la « consistance » (XIII, 26). Le « fer » en fut pour lui le premier des symboles. La guerre de 1914-1918 transforma en déluge de mort ce « fer » qu’il tenait comme enfant dans sa main.

 

Bientôt, ce ne seront plus les tranchées où les hommes agonisent qui lui donneront à penser, mais les grands sites quaternaires, où notre humanité naissante a laissé des crânes et des membres fortuitement fossilisés. En Chine, à Chou-Kou-Tien, Teilhard se trouve à l’heure du rendez-vous préhistorique avec le Sinanthrope. Nous sommes en 1929. Dans les environs de Pékin, se trouvent confirmées à quelque 600 000 ans de nous, les enfances asiatiques de l’humanité et la trace de ses premiers foyers allumés dans l’histoire. Loin de relativiser l’importance de l’homme dans la nature, de telles découvertes sont pour Teilhard le signe de l’enracinement de l’humanité dans l’histoire de l’univers et de la vie.

Et puisque nous nous trouvons nous-mêmes en pleine évolution culturelle, et que nous sommes aussi parfois tellement déroutés par elle, pourquoi ne pas voir en Teilhard non pas celui qui a réponse à tout, mais celui qui est allé si loin dans sa réflexion sur l’homme, sur l’évolution et sur le Christ, qu’il peut nous apporter encore énormément par son inspiration ?

 

L’homme de l’évolution pour Teilhard

Teilhard est l’un des premiers à avoir proposé une synthèse de l’Histoire de l’Univers telle qu’elle nous est généralement expliquée aujourd’hui par la communauté scientifique. Sa vision, présentée entre autre dans Le Phénomène Humain, est conçue autour du thème central de l’évolution. Il a notamment développé le concept de « noosphère », enveloppe pensante autour de la terre, et explicité le phénomène de planétisation auquel nous assistons. Il est resté tout au long de sa carrière scientifique internationale en contact avec le Muséum National d’Histoire Naturelle qui accueille sa Fondation.

Voir le site du Muséum National d’Histoire Naturelle  >>

« Depuis Galilée, écrit-il, il pouvait sembler que l’homme eût perdu toute position privilégiée dans l’Univers, sous l’influence grandissante des forces combinées d’invention et de socialisation. Le voilà en train de reprendre la tête, non plus dans la stabilité mais dans le mouvement, non plus en qualité de centre mais sous forme de flèche du monde en croissance. Néo-anthropocentrisme non plus de position, mais de direction de l’évolution. » (III, 349). Rappelons à quel titre et avec quelle conséquence. Dans son dernier livre Le genou de Lucie, Coppens rappelle qu’il y a une « histoire naturelle de l’humanité » : pas seulement culturelle, mais aussi naturelle. De son côté, comme astro-physicien, Reeves a pu dire que « nous sommes de la poussière d’étoiles ». Pas seulement cela, mais cela aussi et d’abord il n’en reste pas moins que l’homme ainsi compris est celui qui a franchi le Rubicon de la pensée, grâce au « pas de la réflexion », c’est-à-dire, commente Teilhard, « au pouvoir qu’il a de se replier sur soi, et de prendre possession de soi-même comme d’un objet doué de consistance et de valeur particulière. Non plus seulement connaître mais se connaître, non plus seulement savoir mais savoir que l’on sait. » (1, 181). Il n’est donc pas possible pour Teilhard qu’une telle grandeur finisse dans la disparition pure et simple de son bénéficiaire, ce qui serait le cas dans l’hypothèse d’un « univers qui continuerait à agir laborieusement dans l’attente consciente de la mort absolue. Ce serait un monde stupide, un monstre d’esprit, autant dire une chimère. Donc le monde porte en soi [doit porter en soi] les garanties d’un succès final dès lors qu’il admet en lui de la pensée. Un univers ne saurait plus être simplement temporaire, ni à évolution limitée. Il lui faut par structure émerger dans l’absolu. » (VI, 450).

Un tel refus de l’absurde par Teilhard devrait être plus approfondi qu’on ne le peut dans le cadre de ce bref article. Mais la nécessité de le faire répond à la nécessité de travailler, comme le dit Claude Guillebaud, à la « refondation du monde ». Il faut en effet pour Teilhard « refonder » ou même plus simplement fonder la dynamique de l’évolution. Elle le conduit, pour sa part, à la redécouverte d’un Dieu au toucher créateur qui soit d’évolution. Capable de désirer, de soutenir, d’accompagner de l’intérieur les effets cosmiques et planétaires des atomes, des cellules, des vivants et finalement des hommes, ce Dieu, Teilhard l’appelle Oméga, ultime lettre de l’alphabet grec. Il veut signaler ainsi l’originalité entièrement singulière d’un type de présence, de fonction et de divine identité, qui relève d’un Dieu dont les chrétiens confessent qu’il s’est incarné.

 

La christologie de Teilhard

Par son Incarnation, le Christ ne se rapporte donc pas seulement au péché pour le détruire, mais d’abord à l’identité de l’homme dans l’Univers que Dieu veut s’affilier (cf. saint Paul, Ephésiens 1, 2-6). C’est pourquoi, tout en étant « le Rédempteur, [le Christ, pour Teilhard,] n’a pu pénétrer l’étoffe du Cosmos, s’infuser dans le sang de l’univers, qu’en se fondant d’abord dans la matière pour en renaître ensuite. La petitesse du Christ dans son berceau et les petitesses bien plus grandes qui ont précédé son apparition parmi les hommes ne sont pas seulement une leçon morale d’humilité. Elles sont d’abord l’application d’une loi de naissance et consécutivement le signe d’une emprise définitive de Jésus sur le monde. C’est parce que le Christ s’est inoculé dans le monde comme un élément du monde qu’il n’est plus séparable de la croissance du monde, tellement incrusté dans le monde visible qu’on ne saurait plus l’en arracher désormais qu’en ébranlant les fondements mêmes de l’univers. » (IX, 89). L’incarnation est donc d’abord une incorporation de Dieu à la réalité du monde qui commande celle de l’homme, pour assurer à l’homme et au monde la signification dont ni l’un ni l’autre, vu l’amour qu’est dieu, ne peuvent finalement se passer.

 

Pour atteindre les racines de l’homme et pas seulement de l’univers, le Christ a voulu assumer les détours de l’Histoire. Dès lors, ne nous scandalisons pas sottement des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs anonymes et effrayants de l’homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs, pour que sur la tige de Jessé et de l’humanité, la fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine, et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme, en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’univers. Quand le Christ a paru entre les bras de Marie, il venait de soulever le monde. » Parce que l’incarnation est une prise en compte, opérée par le Christ, il est descendu au plus bas de la terre jusqu’à la mort même. « En essuyant sur soi la mort individuelle, en mourant saintement la mort du monde, le Christ a opéré ce retournement de nos vues et de nos craintes, Il a vaincu la mort. Il lui a donné physiquement la valeur d’une métamorphose et avec lui, par elle, le monde a pénétré en Dieu. » (IX, 90). Cette métamorphose n’est rien d’autre que la Résurrection.

« La Résurrection, pense Teilhard, nous cherchons beaucoup trop à la regarder comme un événement apologétique et momentané, comme une petite revanche individuelle du Christ sur le tombeau. Elle est bien autre chose et bien plus que cela. Elle est un événement cosmique. Elle marque la prise de possession effective par le Christ de ses fonctions de Centre universel. […j Il s’est étendu jusqu’aux cieux après avoir touché les profondeurs de la terre. Quand, en face de l’univers dont l’immensité physique et spirituelle se révèle à nous de plus en plus vertigineuse, nous sommes effrayés du poids toujours croissant d’énergie et de gloire qu’il faut placer sur le Fils de Marie pour avoir le droit de continuer à l’adorer, alors, pensons à la Résurrection. » (IX, 92). La Résurrection est donc le paraphe de Dieu dans une humanité de mort devenant, grâce à Lui, une humanité de vie. Alors « sans exagération, on peut dire que l’objectivité et le critère le plus essentiel de l’orthodoxie chrétienne peuvent se ramener à ce point unique maintenir le Christ à la mesure et en tête de la Création. Quelque immense que se découvre le monde, la figure de Jésus ressuscité doit couvrir le monde. Telle est, depuis saint Jean et saint Paul, la règle fondamentale de la théologie. »

(X, 222).

Ceci suppose donc un déplacement de la réflexion sur l’incarnation, du seul péché à détruire, vers une finitude à transfigurer. Non pas que ce déplacement évacue le péché. Mais ce péché est à comprendre de l’intérieur d’une condition humaine qui cherche dans le monde le pôle absolu dont il ne peut se dispenser… Le message chrétien le lui révèle et c’est ce message qui commande, pour Teilhard, ce qu’on peut appeler sa mystique.

 

La mystique de Teilhard

La mystique de Teilhard comporte un programme que l’on peut résumer dans trois verbes qui lui sont chers et par lesquels il définit les conditions du bonheur : se centrer, se décentrer, se surcentrer. »Se centrer » sur soi, afin d’exister dans le monde comme un individu, et non s’y disperser comme une vapeur d’eau. « Se décentrer », pour devenir soi-même grâce à l’amour de l’autre, donné et reçu. « Se surcentrer » sur un plus grand que soi, pour accomplir en nous l’Humanité. Pascal, parlant à mots couverts de l’infini de l’homme, a dit dans une sobriété littérairement géniale que « l’homme passe l’homme ». Or, celui qui passe l’homme sans le détruire, c’est évidemment le Christ.

Quant à son Visage, Teilhard nous l’a décrit, en fin de vie, dans une superbe prière :
« Seigneur de la Consistance et de l’Union,
vous dont la marque de reconnaissance et l’essence
sont de pouvoir croître indéfiniment,
sans déformation ni rupture,
à la mesure de la mystérieuse Matière
dont vous occupez le Coeur
et contrôlez en dernier ressort
tous les mouvements. »
(XIII, 20).

Tel était pour Teilhard « le secret de la Terre ». Tel fut le secret de sa vie. Tel devrait être, à ses yeux, le secret de l’Église à laquelle il demeura fidèle sa vie entière, malgré des incompréhensions cruelles, injustes et continues. Celles-ci auraient pu aigrir à tout jamais un coeur moins généreux que le sien et démobiliser un esprit moins assuré que lui. Mais à ses veux, « il suffit, pour la Vérité, d’apparaître une seule fois, dans un seul esprit, pour que rien ne puisse jamais l’empêcher de tout envahir et de tout enflammer. » (XIII, 117). Ces lignes sont du 15 mars 1955, un mois à peine avant sa mort.

Dans l’incapacité où nous sommes de deviner quels furent ses tout derniers sentiments, nous pouvons au moins nous reporter à l’interprétation qu’il fit du devoir de mourir, trente ans plus tôt dans Le Milieu Divin :

« Plus, au fond de ma chair,
le mal est incrusté et incurable,
plus ce peut être Vous que j’abrite  comme un principe aimant, actif, d’épuration et de détachement.
Plus l’avenir s’ouvre devant moi
comme une crevasse vertigineuse ou un passage obscur, plus, si je m’y aventure sur votre parole,
je puis avoir confiance de me perdre
et de m’abîmer en Vous. »
(IV, 95).

De tels propos éclairent ce que fut la vraie mystique de Teilhard qui peut fonder la nôtre. Ils nous disent ce qu’a pu être, à New York, la mort du Père Teilhard le 10 avril 1955, jour de Pâques, fête de la Résurrection.

Gustave Martelet, sj

Cet article évoque à grands traits le contenu d’un livre paru chez Lessius au cours de l’année 2005 :
la Primauté du Christ chez le Père Teilhard de Chardin
ou Teilhard de Chardin, prophète d’un Christ toujours plus grand

Pour acheter le livre >

>> Présentation du livre
>> Lire la Préface du livre par le Père François-Xavier Dumortier
>> Consulter la table des matières

 

 

Hymne à la Matière

vendredi 5 juin 2015 | Leave a Comment

Le groupe de Troyes de l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin vous invite à assister à la conférence qui sera donnée par Mr. Rémo VESCIA

 

Le vendredi 5 juin à 16h30 au Centre de Formation Diocésain

10 Rue de l’Isle – 10000 TROYES

 

HYMNE A LA MATIERE

 

Le conférencier Monsieur Rémo VESCIA. est le créateur, le commissaire de l’exposition: « ENSEMBLE, CONSTRUISONS LA TERRE” qui sera visible de 10h00 à 12h00 et de 14h00 à 16h00 à L’Eglise Saint-Nizier, Place Saint-Nizier à Troyes du 4 au 14 juin 2015.

 

Remo Vescia après avoir assumé la direction de la communication chez IBM, fut de 1985 à 1987 chargé de mission pour le mécénat auprès du ministère de la culture,

puis des affaires culturelles de la ville de Paris. Enseignant dans plusieurs écoles d’art parisiennes. Il intervient en France et à l’étranger comme consultant en affaires culturelles pour le mécénat. Il est président du Centre TEILHARD international.

 

Le thème de la conférence est le chant d’espérance que le père TEILHARD DE CHARDIN, prophète, visionnaire des temps modernes a entonné, il y a prés d’un siècle. Il est le plus intelligible Cantique des créatures de notre temps.

Un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi, la cohorte réduite des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde, les poètes prophètes. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps.

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