Dossier de Presse pour Troyes

dimanche 31 mai 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité

par Remo Vescia

                                                                                          Commissaire de l’Exposition

 

L’Exposition Ensemble, construisons la Terre” réunit en premier lieu deux figures majeures de l’histoire de l’humanité : François Bernardone (1181-1226) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) puis, en confirmation de ce choix qui traverse les siècles, celle de François Cheng, qui traverse l’espace et les siècles en poète et calligraphe franco-chinois moderne. Né en Nanchang en Chine, en 1929, arrivé en France vingt ans plus tard, et entré à l’Académie Française en 2002. Enfin, la nomination, en 2013, du Pape François, est venue couronner et donner chair à notre projet, ce jésuite italo-argentin venu de l’autre côté du monde qui a choisi de s’appeler comme le Poverello d’Assise, pour nous confirmer le bien fondé de nos choix de son éminente personne.

Malgré les sept siècles qui séparent François d’Assise et Teilhard de Chardin, un même souffle les habite : tous deux, sont des poètes amoureux de la Vie, des aventuriers épris de l’Univers et du Monde, de l’Homme et de la Nature et par dessus tout, de l’Esprit de Dieu. Tous deux sont de grands croyants, fidèles à l’Église à laquelle ils se sont voués toute leur vie, même si souvent en opposition ouverte avec elle. Tous deux étaient convaincus d’avoir à la changer et d’abord le monde dans lesquels ils vivaient, par un retour aux sources. Ils croyaient tous les deux au Dieu trinitaire de leur enfance, unanimement. Ils avaient tous les deux foi en une religion enseignée par Saint Paul et par Saint Jean avec le Christ, Centre et sommet de l’Univers, Homme et Dieu, mort et Ressuscité, l’Alpha et l’Oméga, Centre et Sommet de l’Univers. Tous deux profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne nouvelle, mais de suivre et de vivre le Christ Dieu d’Amour, – sa Vie, sa Passion, sa Mort en Croix et sa Résurrection, – demeure le message éternel de la Révélation Chrétienne. Par leur regard pur vers l’Essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, progressivement et inéluctablement et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent maintenant se référer à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité sans même s’en rendre compte, car ils sont l’un et l’autre, plus que jamais, d’actualité. Le Pape François confirme par sa manière de vivre, amplement cette Foi.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Pour mieux retrouver leur inspiration, il faut commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, selon nous, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution, base et référence primordiale de la pensée teilhardienne. On peut dire que si l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, à l’intérieur même des religions du Livre. La Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin et à Teilhard, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée dans un créationnisme obscurantiste, admet depuis quelques décennies, ouvertement, sa réalité et s’y réfère volontiers. L’Evolution n’est pas une théorie, a déclaré Jean-Paul II, c’est une réalité. Et le Christ en est le sommet, a dit Benoît XVI.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer, n’entame en rien leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire, créateur du ciel et de la terre dans la durée et en Jésus Christ, Fils de Dieu. Le Christ Ressuscité qui les inspire et les unit dans leur foi       donnant ainsi plénitude de sens à leur perception du Monde. Car on ne peut comprendre qu’avec l’intelligence du monde de son temps. Sans doute les choses ne seront pas perçues de la même manière que nous, par les hommes des siècles futurs parce que la connaissance, éclairée par la Science en continuel progrès grâce aux travaux des hommes, aura continué de faire de nouvelles découvertes. Mais il y a des Vérités immuables auxquelles les hommes se réfèrent sans varier, depuis toujours parce qu’elles sont de l’ordre de la connaissance immédiate irréfutable comme il fait sombre la nuit et clair le jour ou l’eau de mer est salée ou encore deux et deux font quatre. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité de la même manière, par l’un et par l’autre ? Mais ce n’est pas le sujet de notre débat sur l’Actualité de Teilhard aujourd’hui.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe était Dieu. » A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que l’Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur à tout et au temps lui-même, source première de toute vie et de tout amour, Quelque chose de plus Fort, de plus Grand et de plus Intelligent que nous tous, réunis depuis l’origine du monde dans un incessant devenir, en mouvement vers l’Oméga. Un très haut, tout puissant et bon Seigneur que nul homme est digne de nommer … comme dit François; un Seigneur de la Consistance et de l’Union qui occupe le Cœur de la Matière…, comme dit Teilhard.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise non seulement économique, mais essentiellement de perte de sens, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des valeurs éthiques parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ambiant?

Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un ‘Hasard’ génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper[1]… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils nous paraissent plutôt des réussites de l’humanité, ainsi que beaucoup d’autres, et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre le fruit du hasard ou même celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.[2] Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de tout l’Univers – pourra résumer sa pensée, à la fin de sa vie, ainsi : dans la dynamique de la Cosmogénèse – dans l’histoire de l’Univers – il y a d’abord la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – et ensuite, l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes qui ont la lourde responsabilité d’humaniser la Terre afin qu’elle trouve son couronnement par la christogenèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme – .

Cette Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par la montée de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de la pensée, analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle. La tâche de l’homme consiste à humaniser la matière vivante grâce à la raison et à la conscience éthique dont il est seul à être doté, à se spiritualiser par l’élévation de son esprit, pour se diviniser en une marche en haut et en avant vers ce que Teilhard appelle le point Oméga, le Christ Éternel.[3] Et nous croyons avec Teilhard qu’en s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu).

St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de “sortir” lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il l’avait souhaité. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie à cette Vérité faite Homme : le Christ Éternel, ‘sommet de l’évolution’. Car ils ont compris, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs écrits, nous nous proposons d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun en son temps, à la lumière d’une même foi.

1) l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » comme dit Teilhard, en respectant la liberté de chacun.

2)  l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs cultures et leurs croyances religieuses, pour parvenir à vivre ensemble, et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons respecter, de manière écologique avec la nécessité d’un développement durable dans la paix et l’amour;

3) l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour la divinisation de l’Univers.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

C’est dans cette extraordinaire vision de notre aventure sur Terre que le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et doivent être considérés comme une invitation à l’élévation de nous-mêmes : nous sommes investis d’une mission sacrée, nous sommes responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension spécifique s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, Alpha et Omega, – tout trouve en Lui son achèvement et son couronnement.  In eo omnia constant dit St Paul, en Lui tout subsiste et se tient. Il est la Voie, la Vérité, la Vie. Le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à œuvrer pour le progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience élargies cosmiquement. Sans doute la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II en 1976, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre et non comme une forme de combat militant et agressif. L’écologie comprise comme une harmonisation de la croissance de la Terre en intelligence fructueuse et respectueuse de la nature comme composante de l’Univers, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par la cupidité des hommes.

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies par les progrès de la science. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité.

Changer notre regard sur le monde

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu semble s’émerveiller au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, à leur insu.

L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté à ces sceptiques modernes, à ces gens qui, engoncés dans l’instant jouisseur, n’ont plus d’idéal auquel se raccrocher. Saint François comme Teilhard avaient fait des vœux de renonciation à toute possession du monde pour l’amour du Monde. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invitent Saint François et Teilhard, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre et humaniser notre belle Planète bleue.

François Cheng est venu de loin pour confirmer cela et il l’a fait avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Reportons-nous à ses toutes dernières publications, toutes celles qui ont suivi son entrée à l’Académie Française, depuis les Cinq Méditations sur la Beauté (2006) jusqu’au Cinq Méditations sur la Mort autrement dit sur la Vie, (2013) en passant par le portrait d’une âme à l’encre de Chine : Et le souffle devient signe, (2010); sans oublier ses romans, ses poèmes et son magnifique Pélerinage au Louvre après ses extraordinaires livres d’introduction à l’Art chinois. Pour terminer par le discret ASSISE qui s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise avec lequel je vais essayer de vous mettre en résonnance, comme il aime à dire. Pourquoi son nouveau prénom s’imposa-t-il à François Cheng lors de sa naturalisation française, en 1972 ? L’académicien répond dans cet opuscule dense et limpide : depuis son premier voyage sur les traces de François d’Assise, dans les années 1960, il est habité par ce saint du Moyen Age, qui délaissa soudain les plaisirs frivoles et les rêves de puissance pour obéir à l’injonction de Dieu tombée dans ses oreilles un jour de désœuvrement : « relever l’Eglise ». En arpentant à son tour les terres foulées par saint François, qu’il préfère appeler le « Grand Vivant », l’exilé chinois comprit que la terre d’accueil la plus riche se trouve à l’intérieur de soi. La beauté de ce petit livre vient de la flânerie mentale qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel et quelques épisodes marquants de la vie de François d’Assise, décidé à embrasser la vie dans sa totalité, qu’il s’agisse de goûter une crème à la frangipane ou de baiser la chair putride d’un lépreux. D’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes. Comme le chemin tortueux qui mène à Assise, dont chaque virage offre un point de vue différent sur la vallée, le récit dépouillé de François Cheng creuse un sillon profond et ondulant, dont chaque méandre est un havre de méditation.

 

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com

 

[1] Rappelons cette réflexion de Teilhard : “ A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme, de la peine de l’homme…. Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ? ”

Et celles-ci d’Einstein, son contemporain « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito »…. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »…. “L’idée que l’ordre et la précision de l’univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire”….  

[2] Benoît XVI : “À Pâques, nous nous réjouissons parce que le Christ n’est pas resté dans le tombeau, son corps n’a pas connu la corruption; il appartient au monde des vivants, non à celui des morts; nous nous réjouissons par ce qu’Il est – ainsi que nous le proclamons dans le rite du cierge pascal – l’Alpha et en même temps l’Oméga… Précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire”. Homélie pascale 2006

[3]Pour qu’on soit éclairé et que l’on prenne conscience du merveilleux don qui nous est fait, pas seulement celui, magnifique, de la vie et de la dignité de notre condition, mais surtout de l’invitation à nous élever en l’Esprit, dans l’émerveillement de la Beauté Divine. Aussi Teilhard peut écrire : “La création est un grand livre ouvert à la recherche et à la contemplation des hommes. Nous avons soif de voir et de connaître… Dieu est pour nous l’éternelle découverte et l’éternelle recherche… Nous marchons conscients d’avoir le monde à diviniser”

 

 

Textes de Teilhard à la Guerre de 14-18

mardi 19 mai 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin : une pensée qui mûrit au Front

 En ces années de commémoration de la Grande Guerre, redécouvrons quelques textes que l’expérience des tranchées inspira au soldat Teilhard.

Lettre à Marguerite, Nant-le-Grand, 23 août 1916

Je te disais que mon moral est resté bon. Sauf aux moments de bombardements intenses, où la vie devient plus animale, absorbée et concentrée dans les sifflements et les explosions, j’ai gardé le goût de penser. Mon regret est de n’avoir pas su assez, peut-être, fortifier et consoler tels ou tels de mes amis. Mais jusqu’à ce qu’on apprenne brusquement qu’ils ont reçu une balle dans la tête, cela paraît si peu vraisemblable que ceux qu’on rencontre pleins de santé, sur la ligne, doivent finir si vite, qu’on est souvent gêné pour parler carrément de fin prochaine… Je ne sais pas quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard sur la côte de Froideterre, en souvenir de la grande lutte. Un seul serait de mise : un grand Christ. Seule la figure du Crucifié peut recueillir, exprimer et consoler ce qu’il y a d’horreur, de beauté, d’espérance et de profond mystère dans un pareil déchaînement de lutte et de douleurs. Je me sentais tout saisi, en regardant ces lieux d’âpre labeur, de penser que j’avais l’honneur de me trouver à l’un des deux ou trois points où se concentre et reflue, à l’heure qu’il est, toute la vie de l’Univers, – points douloureux, mais où s’élabore (je le crois de plus en plus) un grand avenir.

Genèse d’une pensée, Éditions Grasset, p. 152

Journal du 17 octobre 1916, p. 127
Les hommes (les vagues d’hommes), aujourd’hui encore, sont semblables à des naufragés qui essaient de se joindre entre eux. Ils se tendent les bras, mais des vagues brutales les heurtent et les brisent les uns contre les autres. L’Avenir céleste et humain est dans l’association harmonieuse des individus par l’amour. Seulement il faut que s’aplanisse la mer qui les porte, que s’unifient les civilisations diverses qui entraînent dans des évolutions diverses les groupes d’hommes et les jettent les uns sur les autres.
La guerre est le heurt entre des vagues d’hommes… Qu’est-ce qui fait ou apaisera
les vagues ?…

Lettre à Marguerite, Ravin de Moulins, 17 juin 1917
Ce matin, je suis descendu dire ma messe au village où j’étais il y a quelques jours. Je compte recommencer après-demain. En attendant, j’ai sur moi la Ste Réserve, pour quelques zouaves. Et alors, je passe mes journées avec NS littéralement coeur à coeur. Si seulement je savais profiter de cette grâce que seule la guerre pouvait m’apporter ! – Ainsi sommes-nous moins loin l’un de l’autre.
Fasse NS que cette Présence prolongée nous illumine un peu plus les yeux et le coeur, comme tu le souhaites, afin que, plus complètement et réellement, nous le voyions en tout.

Genèse d’une pensée, p. 255

« La nostalgie du Front », Aux armées avec les tirailleurs, septembre 1917
Heureux, peut-être, ceux que la mort aura pris dans l’acte et l’atmosphère même de la guerre, quand ils étaient revêtus, animés d’une responsabilité, d’une conscience, d’une liberté plus grande que la leur, – quand ils étaient exaltés jusqu’au bord du Monde, – tout près de Dieu !
Les autres, les survivants du Front, garderont dans leur cœur une place toujours vide, si grande que rien de visible ne saura plus la remplir. Qu’ils se disent alors, pour vaincre leur nostalgie, qu’il leur est encore possible, malgré les apparences, de sentir encore passer en eux quelque chose de la vie du Front.
Qu’ils le sachent : la réalité surhumaine qui s’est manifestée à eux, parmi les trous d’obus et les fils de fer, ne se retirera pas complètement du Monde apaisé. Elle l’habitera toujours, quoique plus cachée. Et celui-là pourra la reconnaître, et s’y unir encore, qui se livrera aux travaux de l’existence quotidienne, non plus égoïstement, comme auparavant, mais religieusement, avec la conscience de poursuivre, en Dieu et pour Dieu, le grand travail de création et de sanctification d’une Humanité qui naît surtout aux heures de crise, mais qui ne peut s’achever que dans la paix.

Écrits du temps de la guerre, p. 240-241

Le prêtre, entre Compiègne et Soissons, dans la forêt de Laigue, 8 juillet 1918
Christ s’aime comme une personne, et s’impose comme un Monde. Le Christ est sûr de s’achever. Il est à l’abri de la souffrance. Il est déjà ressuscité. Et cependant, nous, ses membres, nous poursuivons dans l’humilité de la crainte, et l’excitation du danger, l’achèvement d’un élément que le Corps mystique ne peut tenir que de nous. Notre paix se double de l’exaltation de créer dans le risque une œuvre éternelle qui n’existera pas sans nous. Notre confiance en Dieu s’anime et se durcit de l’acharnement humain à conquérir la Terre.
Ô prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messes dites ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des personnes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

Écrits du temps de la guerre, p. 322-332

Fort de Douaumont où le régiment du Père Teilhard fut décimé.

La Foi qui opère, Chavannes-sur l’Étang, 28 septembre 1918
Le Christ « s’expérimente » comme les autres objets.
Tant que nous n’essaierons pas d’aller à Lui sans hésitation, il nous apparaîtra comme un fantôme. (…)
Toutes les apparences du Monde inférieur demeurant les mêmes (- les déterminismes matériels, – et les vicissitudes du Hasard, – et la loi du travail, – et l’agitation des hommes, – et le pas de la mort,…) celui qui ose croire aborde une sphère du créé où les Choses, gardant leur texture habituelle, semblent faites d’une autre substance. Tout reste inchangé dans les phénomènes, et tout devient, cependant, lumineux, animé, aimant…
Par l’opération de la Foi, c’est le Christ qui apparaît naissant, sans rien violer, au cœur du Monde.

Écrits du temps de la guerre, p. 359

 

Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité

par Remo Vescia

                                                                                          Commissaire de l’Exposition

 

L’Exposition Ensemble, construisons la Terre” réunit en premier lieu deux figures majeures de l’histoire de l’humanité : François Bernardone (1181-1226) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) puis, en confirmation de ce choix qui traverse les siècles, celle de François Cheng, qui traverse l’espace et les siècles en poète et calligraphe franco-chinois moderne. Né en Nanchang en Chine, en 1929, arrivé en France vingt ans plus tard, et entré à l’Académie Française en 2002. Enfin, la nomination, en 2013, du Pape François, est venue couronner et donner chair à notre projet, ce jésuite italo-argentin venu de l’autre côté du monde qui a choisi de s’appeler comme le Poverello d’Assise, pour nous confirmer le bien fondé de nos choix de son éminente personne.

Malgré les sept siècles qui séparent François d’Assise et Teilhard de Chardin, un même souffle les habite : tous deux, sont des poètes amoureux de la Vie, des aventuriers épris de l’Univers et du Monde, de l’Homme et de la Nature et par dessus tout, de l’Esprit de Dieu. Tous deux sont de grands croyants, fidèles à l’Église à laquelle ils se sont voués toute leur vie, même si souvent en opposition ouverte avec elle. Tous deux étaient convaincus d’avoir à la changer et d’abord le monde dans lesquels ils vivaient, par un retour aux sources. Ils croyaient tous les deux au Dieu trinitaire de leur enfance, unanimement. Ils avaient tous les deux foi en une religion enseignée par Saint Paul et par Saint Jean avec le Christ, Centre et sommet de l’Univers, Homme et Dieu, mort et Ressuscité, l’Alpha et l’Oméga, Centre et Sommet de l’Univers. Tous deux profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne nouvelle, mais de suivre et de vivre le Christ Dieu d’Amour, – sa Vie, sa Passion, sa Mort en Croix et sa Résurrection, – demeure le message éternel de la Révélation Chrétienne. Par leur regard pur vers l’Essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, progressivement et inéluctablement et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent maintenant se référer à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité sans même s’en rendre compte, car ils sont l’un et l’autre, plus que jamais, d’actualité. Le Pape François confirme par sa manière de vivre, amplement cette Foi.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Pour mieux retrouver leur inspiration, il faut commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, selon nous, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution, base et référence primordiale de la pensée teilhardienne. On peut dire que si l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, à l’intérieur même des religions du Livre. La Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin et à Teilhard, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée dans un créationnisme obscurantiste, admet depuis quelques décennies, ouvertement, sa réalité et s’y réfère volontiers. L’Evolution n’est pas une théorie, a déclaré Jean-Paul II, c’est une réalité. Et le Christ en est le sommet, a dit Benoît XVI.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer, n’entame en rien leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire, créateur du ciel et de la terre dans la durée et en Jésus Christ, Fils de Dieu. Le Christ Ressuscité qui les inspire et les unit dans leur foi       donnant ainsi plénitude de sens à leur perception du Monde. Car on ne peut comprendre qu’avec l’intelligence du monde de son temps. Sans doute les choses ne seront pas perçues de la même manière que nous, par les hommes des siècles futurs parce que la connaissance, éclairée par la Science en continuel progrès grâce aux travaux des hommes, aura continué de faire de nouvelles découvertes. Mais il y a des Vérités immuables auxquelles les hommes se réfèrent sans varier, depuis toujours parce qu’elles sont de l’ordre de la connaissance immédiate irréfutable comme il fait sombre la nuit et clair le jour ou l’eau de mer est salée ou encore deux et deux font quatre. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité de la même manière, par l’un et par l’autre ? Mais ce n’est pas le sujet de notre débat sur l’Actualité de Teilhard aujourd’hui.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe était Dieu. » A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que l’Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur à tout et au temps lui-même, source première de toute vie et de tout amour, Quelque chose de plus Fort, de plus Grand et de plus Intelligent que nous tous, réunis depuis l’origine du monde dans un incessant devenir, en mouvement vers l’Oméga. Un très haut, tout puissant et bon Seigneur que nul homme est digne de nommer … comme dit François; un Seigneur de la Consistance et de l’Union qui occupe le Cœur de la Matière…, comme dit Teilhard.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise non seulement économique, mais essentiellement de perte de sens, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des valeurs éthiques parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ambiant?

Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un ‘Hasard’ génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper[1]… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils nous paraissent plutôt des réussites de l’humanité, ainsi que beaucoup d’autres, et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre le fruit du hasard ou même celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.[2] Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de tout l’Univers – pourra résumer sa pensée, à la fin de sa vie, ainsi : dans la dynamique de la Cosmogénèse – dans l’histoire de l’Univers – il y a d’abord la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – et ensuite, l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes qui ont la lourde responsabilité d’humaniser la Terre afin qu’elle trouve son couronnement par la christogenèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme – .

Cette Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par la montée de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de la pensée, analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle. La tâche de l’homme consiste à humaniser la matière vivante grâce à la raison et à la conscience éthique dont il est seul à être doté, à se spiritualiser par l’élévation de son esprit, pour se diviniser en une marche en haut et en avant vers ce que Teilhard appelle le point Oméga, le Christ Éternel.[3] Et nous croyons avec Teilhard qu’en s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu).

St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de “sortir” lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il l’avait souhaité. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie à cette Vérité faite Homme : le Christ Éternel, ‘sommet de l’évolution’. Car ils ont compris, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs écrits, nous nous proposons d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun en son temps, à la lumière d’une même foi.

1) l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » comme dit Teilhard, en respectant la liberté de chacun.

2)  l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs cultures et leurs croyances religieuses, pour parvenir à vivre ensemble, et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons respecter, de manière écologique avec la nécessité d’un développement durable dans la paix et l’amour;

3) l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour la divinisation de l’Univers.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

C’est dans cette extraordinaire vision de notre aventure sur Terre que le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et doivent être considérés comme une invitation à l’élévation de nous-mêmes : nous sommes investis d’une mission sacrée, nous sommes responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension spécifique s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, Alpha et Omega, – tout trouve en Lui son achèvement et son couronnement.  In eo omnia constant dit St Paul, en Lui tout subsiste et se tient. Il est la Voie, la Vérité, la Vie. Le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à œuvrer pour le progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience élargies cosmiquement. Sans doute la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II en 1976, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre et non comme une forme de combat militant et agressif. L’écologie comprise comme une harmonisation de la croissance de la Terre en intelligence fructueuse et respectueuse de la nature comme composante de l’Univers, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par la cupidité des hommes.

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies par les progrès de la science. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité.

Changer notre regard sur le monde

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu semble s’émerveiller au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, à leur insu.

L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté à ces sceptiques modernes, à ces gens qui, engoncés dans l’instant jouisseur, n’ont plus d’idéal auquel se raccrocher. Saint François comme Teilhard avaient fait des vœux de renonciation à toute possession du monde pour l’amour du Monde. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invitent Saint François et Teilhard, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre et humaniser notre belle Planète bleue.

François Cheng est venu de loin pour confirmer cela et il l’a fait avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Reportons-nous à ses toutes dernières publications, toutes celles qui ont suivi son entrée à l’Académie Française, depuis les Cinq Méditations sur la Beauté (2006) jusqu’au Cinq Méditations sur la Mort autrement dit sur la Vie, (2013) en passant par le portrait d’une âme à l’encre de Chine : Et le souffle devient signe, (2010); sans oublier ses romans, ses poèmes et son magnifique Pélerinage au Louvre après ses extraordinaires livres d’introduction à l’Art chinois. Pour terminer par le discret ASSISE qui s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise avec lequel je vais essayer de vous mettre en résonnance, comme il aime à dire. Pourquoi son nouveau prénom s’imposa-t-il à François Cheng lors de sa naturalisation française, en 1972 ? L’académicien répond dans cet opuscule dense et limpide : depuis son premier voyage sur les traces de François d’Assise, dans les années 1960, il est habité par ce saint du Moyen Age, qui délaissa soudain les plaisirs frivoles et les rêves de puissance pour obéir à l’injonction de Dieu tombée dans ses oreilles un jour de désœuvrement : « relever l’Eglise ». En arpentant à son tour les terres foulées par saint François, qu’il préfère appeler le « Grand Vivant », l’exilé chinois comprit que la terre d’accueil la plus riche se trouve à l’intérieur de soi. La beauté de ce petit livre vient de la flânerie mentale qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel et quelques épisodes marquants de la vie de François d’Assise, décidé à embrasser la vie dans sa totalité, qu’il s’agisse de goûter une crème à la frangipane ou de baiser la chair putride d’un lépreux. D’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes. Comme le chemin tortueux qui mène à Assise, dont chaque virage offre un point de vue différent sur la vallée, le récit dépouillé de François Cheng creuse un sillon profond et ondulant, dont chaque méandre est un havre de méditation.

 

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com

 

[1] Rappelons cette réflexion de Teilhard : “ A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme, de la peine de l’homme…. Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ? ”

Et celles-ci d’Einstein, son contemporain « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito »…. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »…. “L’idée que l’ordre et la précision de l’univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire”….  

[2] Benoît XVI : “À Pâques, nous nous réjouissons parce que le Christ n’est pas resté dans le tombeau, son corps n’a pas connu la corruption; il appartient au monde des vivants, non à celui des morts; nous nous réjouissons par ce qu’Il est – ainsi que nous le proclamons dans le rite du cierge pascal – l’Alpha et en même temps l’Oméga… Précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire”. Homélie pascale 2006

[3]Pour qu’on soit éclairé et que l’on prenne conscience du merveilleux don qui nous est fait, pas seulement celui, magnifique, de la vie et de la dignité de notre condition, mais surtout de l’invitation à nous élever en l’Esprit, dans l’émerveillement de la Beauté Divine. Aussi Teilhard peut écrire : “La création est un grand livre ouvert à la recherche et à la contemplation des hommes. Nous avons soif de voir et de connaître… Dieu est pour nous l’éternelle découverte et l’éternelle recherche… Nous marchons conscients d’avoir le monde à diviniser”

 

 

L’Exposition à Nantes du 21 février au 4 mars 2015

dimanche 17 mai 2015 | Leave a Comment

L’EXPOSITION « ENSEMBLE, CONSTRUISONS LA TERRE »

DU 21 FÉVRIER AU 4 MARS 2015 à l’Eglise SAINT NICOLAS DE NANTES

Les membres du groupe de lecture qui se réunit à Nantes sous l’égide de l’Association des amis de Pierre Teilhard de Chardin1 seront heureux de vous accueillir à l’Exposition, ou à l’occasion d’une conférence ou d’un des évènements qui l’entourent. Ils vous remercient de votre intérêt.

C’est en hommage au Père Gérard-Henry Baudry et aussi à la mémoire de son frère le Père Daniel Baudry, décédés tous les deux, à un mois d’intervalle, au début de l’année 2014, alors que ce dernier était encore en charge des paroisses de Saint Martin du Val d’Erdre et de Saint Pierre sur Loire, qu’est dédiée la venue à Nantes de l’exposition « Ensemble, construisons la Terre » .

Originaire de Saint Philbert de Grand Lieu où il était né en 1935, ordonné prêtre à Nantes en 1962, chercheur de 1971 à 2001 à l’Université Catholique de Lille, écrivain philosophe et théologien, le Père Gérard-Henry Baudry, était un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Teilhard qu’il a contribué à rendre accessible par un très grand nombre de publications.

Pendant bien des années pratiquement jusqu’à son décès le 25 février 2014, notre groupe de lecture a eu la chance de partager ses lectures avec le Père Gérard-Henry Baudry. Nous souhaitons lui rendre hommage au moment du premier anniversaire de sa mort, à notre modeste mesure, en poursuivant la diffusion de la pensée de Teilhard toute tournée vers l’avenir et pleine d’espérance.

Tout au long de ces jours d’exposition, nous allons accompagner ce penseur de la modernité, Pierre Teilhard de Chardin sj, qui s’est efforcé de dissiper les brumes de l’avenir et de démonter les mécanismes d’un psychisme humain affronté à un futur complexe dans sa vision du monde et dans la prospective de son action.

C’est ainsi que, avec l’appui enthousiaste de Remo Vescia, son concepteur et commissaire général, nous avons organisé la venue à Nantes de cette Exposition itinérante depuis le colloque d’Assise, en 2010 où elle a été conçue. C’est sa treizième étape, après Notre-Dame des Champs, à Paris 6e, l’année dernière.

PRÉSENTATION ET LECTURES DIMANCHE ET SAMEDI À 16 H LUNDI ET MERCREDI À 12 H 30

1Associaon des amis de Pierre Teilhard de Chardin , 114 rue de Vaugirard, 75006 PARIS www.teilhard.fr

Informations et contact pour Nantes : www.ygrekthe.fr

Entréee libre

Une plaque, offerte par la Fondation Teilhard de Chardin, les groupes des Sables d’Olonne et l’Association Nationale, sera déposée le 4 mars à 11 h au cimetière de Saint Philbert de Grand Lieu sur la tombe du Père Baudry, en présence de sa famille et de Marie Bayon de la Tour arrière petite nièce de Pierre Teilhard de Chardin.

Lire : Espérer pour l’homme avec Teilhard de Chardin*

Ouvrage posthume de Gérard-Henry Baudry, éditions Saint Léger, 2014

 

« Beaucoup de controverses entre chrétiens, héritées du passé, peuvent se dépasser en mettant de côté toute attitude polémique ou apologétique, et en cherchant ensemble à accueillir en profondeur ce qui nous unit, c’est-à-dire l’appel à participer au mystère d’amour du Père révélé à nous par le Fils dans l’Esprit Saint », a affirmé le pape François.

« Ce mystère d’amour est la raison la plus profonde de l’unité qui relie tous les chrétiens et qui est beaucoup plus grande que les divisions advenues au cours de l’histoire », a-t-il ajouté : « Pour ce motif, dans la mesure où nous nous approchons avec humilité du Seigneur Jésus Christ, nous nous rapprochons aussi entre nous. »

 

LA VIDEO de l’EXPOSITION

samedi 4 octobre 2014 | Leave a Comment

 

Assise de François Cheng

lundi 28 avril 2014 | Leave a Comment

                                                                          Assise suivi du Cantique des créatures de François d’Assise

                                                                                         François Cheng de l’Académie française

                                                                                                                   aux éditions Albin Michel, 2014

                                                                                                   ASSISE de François

J’ai eu le privilège de choisir, à un moment clé de ma vie, mon propre prénom. C’était en 1971, lors de ma naturalisation. À cette occasion, selon la loi française, le naturalisé a le droit d’opter pour un prénom autre que celui qu’il porte depuis sa naissance. S’est imposé à moi, sans que j’aie eu à réfléchir, le prénom François. Celui-ci, certes, a le don de signifier « français », ma nouvelle citoyenneté. Mais la raison plus déterminante a été que dix ans auparavant, en 1961, j’avais fait la rencontre du frère universel que tout l’Occident connaît, et en qui tout être même venu de loin peut aussi se reconnaître : François d’Assise.

J’étais alors un jeune homme en « perdition ». Depuis mon arrivée en France à l’âge de vingt ans, tout au long des années 50, en raison de mon exil et de mon manque de maîtrise du français que je commençais seulement à apprendre, – alors que le désir enraciné en moi depuis l’âge de quinze ans était l’écriture – je connus la solitude extrême et l’extrême dénuement. L’angoisse existentielle m’étreignait en permanence. Me harcelaient des interrogations d’ordre métaphysique. Qui suis-je ? Que devenir ? Comment me frayer un passage sur le dur chemin de la vie, ne serait-ce que pour survivre ? Malgré mon ardent élan vers la vie, un état de désœuvrement, né de toutes les blessures reçues, troublait mon horizon, me plongeant souvent dans le désespoir.

Eté 1961. La possibilité de faire partie d’un groupe qui allait effectuer un voyage à Rome et à Assise me fut proposée incidemment par des amis. Comment refuser une telle opportunité d’évasion ? Je dis bien : évasion. Car tel était l’état de mon esprit ; je me sentais avant tout heureux de m’arracher à la grisaille parisienne. Pour ce qui est de François, je connaissais son renom bien entendu, mais sans plus. J’ignorais les détails de son aventure terrestre et les vrais contenus de sa spiritualité. Je ne mesurais pas l’importance qu’un tel voyage pourrait revêtir pour moi. Je crois qu’au départ de ce voyage, dans mon inconscient comme dans mon inconscience, j’étais plus motivé par le soleil d’Italie que par le rayonnement du grand saint.

Comme tous ceux qui, depuis la plaine de l’Ombrie, voient Assise pour la première fois, je fus saisi, en sortant de la gare, par son apparition dans la clarté d’été, par la vision de cette blanche cité perchée à flanc de colline, comme suspendue entre terre et ciel, étendant largement ses bras dans un geste d’accueil. Figé sur place, j’eus le brusque pressentiment que mon voyage ne serait pas que touristique, qu’il constituerait un moment décisif de ma vie. Je me surpris à m’exclamer en moi-même : « Ah, c’est là le lieu, mon lieu ! C’est là que mon exil va prendre fin ! ».

Bien plus tard, je comprendrais mieux le surgissement de cette singulière intuition.       Que voulais-je dire par la phrase : « C’est là le lieu, mon lieu » ? Cela ne signifiait nullement que j’aurais trouvé un nouveau terroir qui pourrait se substituer à ma terre natale. Il s’agissait d’une fulgurante rencontre qui me rappelait le rapport fécond que l’homme se doit d’entretenir avec la terre. La vue de ce haut-lieu réveilla en moi toute la réminiscence de la tradition chinoise de la géomancie qui nous avait inculqué le sens du site. Un site exceptionnel est censé avoir le pouvoir de propulser l’homme vers le règne supérieur de l’esprit. Et je vis combien ce site qui se déployait devant mes yeux était marqué d’un signe faste.

Cette ville pleinement exposée au soleil, à la fois distante et ouverte, suffisamment élevée pour dominer la plaine, tout en se laissant protéger par le haut mont auquel elle s’adosse, a atteint un degré d’équilibre miraculeusement juste. Attiré sans doute par cet équilibre, le souffle vital qui circule entre terre et ciel y séjourne volontiers, y épandant ses clartés favorables. Surgit alors en moi la conviction ancrée dans l’imaginaire chinois, conviction provenant de la même tradition géomantique : « un petit coin de terre possédant du génie est à même d’engendrer un génie humain à dimension universelle ».

A dimension universelle : qu’est-ce à dire ? Être vraiment universel, non pas seulement sur le plan intellectuel ou artistique, mais de tout son être, corps et âme engagés, est-ce si facile, si simple ? Suffit-il de mélanger quelques généralités, en y ajoutant une pincée de bonne volonté, un zeste d’ouverture d’esprit ? Cela n’exige-t-il pas qu’on descende jusque dans les tréfonds de la nature humaine, en se dépouillant de tout préjugé, de toute répugnance, de tout orgueil, de toute vanité, qu’on subisse faim et soif extrêmes, blessures et humiliations, effroi et désespérance, qu’on prenne sur soi tant de souffrances inexprimables, tant de douleurs inconsolables qui rongent partout l’humanité ? En un mot, il y faut engager toute sa personne, en payant le prix fort ; il y faut rien de moins que la sainteté.

Puisqu’on me parlait ici d’un saint, je voulus le connaître davantage et surtout comprendre son cheminement. Comment, en fin de compte, ce coin de terre avait-il pu engendrer un génie humain à dimension authentiquement universelle. Aussi, le jour du retour en France de mon groupe, décidai-je de rester. En dépit de mon manque de moyens, je prolongeai mon séjour, me nourrissant de peu, et dormant à la dure. Après avoir visité ou revisité tous les lieux qui pouvaient porter la trace de François, des ruelles, des places, des habitats, des églises, je me concentrai sur trois sites emblématiques : la Portioncule, au bas de la ville ; Saint Damien, à sa lisière, et, en surplomb, les Carceri, nichées sur les hauteurs du mont Subasio. Car je finis par comprendre que ces trois sites qui marquèrent tant François incarnaient à l’origine les trois niveaux constitutifs de sa spiritualité en devenir. En m’imprégnant de ces lieux d’élection, j’avais vraiment la sensation de pénétrer charnellement l’espace intérieur du Saint.

Le lieu primordial, bien entendu, est Saint-Damien. C’est là qu’il fit la rencontre aussi inattendue que décisive de sa vie. Un jour ordinaire, au creux du désœuvrement, il se trouva face à face avec le crucifix de Saint-Damien, dans cette église délabrée, proche de la ruine. Il entendit la voix du Christ lui enjoindre de relever l’Eglise. Qui était-il pour recevoir une telle injonction ? Un homme relativement jeune encore mais qui avait déjà pas mal vécu. Il s’était adonné aux fêtes frivoles et aux plaisirs faciles, il avait connu aussi le petit matin blême où il se réveillait avec la gueule de bois et un goût de cendres en travers de la gorge. Il s’était bercé de rêves de puissance et de gloire, et il avait vécu aussi les nuits de défaite et d’emprisonnement où son âme sombrait dans la peur et le désespoir. S’ajoutait à ces expériences l’épreuve de la maladie qui lui avait fait frôler la mort. Il avait eu cependant des moments de sursaut en se disant que devait exister une vérité de la vie qui arracherait l’homme à son destin absurde. Devant le crucifix de Saint-Damien, il comprit que la vérité en question n’était pas une idée abstraite, qu’elle était incarnée par le corps souffrant de ce Christ qui oppose au mal absolu l’amour absolu, qui enseigne que la voie de la vraie vie passe par la prise en charge des malheurs qui accablent l’humanité.

Relever l’Eglise ? Comment ? Lui l’anonyme, l’insignifiant ? Il pouvait certes effectuer les gestes matériels pour restaurer l’édifice qui menaçait ruine. Mais très vite il fut happé par l’idée que c’était en lui-même qu’il devait édifier un nouveau temple. Pour cela, il lui fallait opérer un retournement de fond en comble, en allant le plus loin possible dans l’imitation de son Maître. A ce moment de choix, au milieu de l’âge, François hésita entre deux voies : se consacrer à la prière, en dialogue avec le Créateur, ou se vouer à l’action pour partager le sort des créatures. Afin de suivre la première voie, il était attiré par une de ces grottes qui se trouvaient tout en haut, près du sommet du mont Subasio. Pour ce qui est de la seconde, il penchait pour un recoin situé au pied de la colline d’Assise, La Portioncule, une base dans le monde. Il y avait de quoi être déchiré par ces deux pôles. Il ne tarda pas cependant à saisir l’absolue nécessité de tenir les deux bouts, tant il était évident, vu sa nature passionnée, entière, que l’un ne saurait être sans l’autre.

Entre ces deux lieux extrêmes qui incarnent la double exigence de sa spiritualité, se situe, à mi-chemin, Saint-Damien, le giron originel par où tout a commencé et vers où il n’aura eu de cesse de revenir pour se ressourcer auprès de l’Image initiale, et plus tard auprès de Claire. Assise, corps vivant à trois strates, terre nourricière du corps, de l’esprit et de l’âme d’un des plus grands saints que l’Occident ait connus.

Carceri

Lors de ce premier séjour à Assise, j’ai fait deux fois le pèlerinage aux Carceri. Il s’agissait bien d’un pèlerinage, cette longue montée assez éprouvante vers le haut-lieu hanté par l’esprit mystique du saint. Démarche qui m’était familière tant la tradition chinoise a exalté elle aussi l’expérience de ceux qui faisaient l’ascension d’une montagne à la recherche d’un moine ou d’un ermite.

A l’époque, Assise n’était pas « modernisée » comme aujourd’hui. Seul un chemin de terre grimpait en lacets entre rochers et broussailles. A chaque tournant, on changeait de point de vue et de perspective sur la vallée. A mesure qu’on atteignait les hauteurs creusées de plis et de replis, on entrait dans une zone boisée, et le monde d’en bas n’était plus visible. Au milieu des fûts de hauts conifères, on suit un sentier qui conduit à la grotte – depuis longtemps cachée par les cellules d’un monastère – où François a trouvé ce qu’il recherchait : une radicale solitude où l’humain ne peut plus dialoguer qu’avec l’invisible Créateur.

Solitude absolue ? Certes non. Pour peu que l’on prête l’oreille, on capte le pépiement et le couinement de tout un petit monde qui grouille dans les feuillages et sous les fourrés. Et si le regard s’étend au loin, on assiste au vol vertigineux des aigles, s’élevant en cercles toujours plus amples. Derrière eux, règne le bleu immaculé d’un ciel sans limite.

La seconde fois où je me rendis là-haut, assis sur un rocher moussu à contempler longuement le lointain, je vis le bleu apparemment immuable virer subitement au ton gris-argent et les nuages commencer à s’amonceler. Un orage s’annonçait. Dans l’ombreux repli, on le sentait tout d’un coup imminent, tant l’air chaud se condensait en une anxieuse attente. Tel un guetteur à l’avant-poste, j’étais happé par la grandiose vision des blocs de nuages qui prirent brusquement des teintes d’encre de Chine striés d’éclairs. Ce moment aux couleurs dramatiques était trop tendu pour durer. Peu de temps après, le ciel se décida à la donation totale. La digue, avec fracas, se rompit. Au loin, depuis la très haute voûte tombèrent tout à trac d’innombrables filaments d’eau enveloppés de vapeur, formant une immense armée en rangs serrés – de cavaliers ou d’anges ? – qui s’avança en notre direction, vers ce coin de terre partagé entre accueil et crainte. Mais très vite, ce fut le sentiment de reconnaissance qui domina, quand se répandit le tam-tam de la pluie battant les feuilles, amplifié par les cascades des sources dont résonnaient tout autour les rochers empilés. Quand l’orage eut tout délavé, faisant place à la clarté du couchant, un arc-en-ciel campa souverain son arche entre ciel et terre.

 Je crus entendre François tout proche me murmurer à l’oreille : « Sois plein d’étonnement et de gratitude, car quelque chose est arrivé. Quoi donc ? Cet univers même, et au sein de cet univers, la vie, et au sein de cette vie, nous les humains. Nous sommes parce que Dieu est. Qu’Il soit béni, que nous le soyons aussi. Que devient-Il si nous échouons ? » Puis, « Tout est grâce parce que tout est signe. Sachons capter les signes et devenons signes nous-mêmes. C’est ainsi que nous faisons signe au Créateur, pour qu’il ne nous délaisse point ».

Portioncule

Cette chapelle plus que modeste lovée au pied de la colline d’Assise était plus ou moins abandonnée du temps de François. Celui-ci en a fait son lieu de refuge ou de halte. C’est là aussi qu’entouré de ses frères, il poussa son dernier soupir. Abritée aujourd’hui par une immense bâtisse qui sert à accueillir les très nombreux visiteurs, elle est soumise à un continuel brouhaha provenant d’une foule en mouvement.

Par contraste, à l’intérieur de la chapelle règne une intense atmosphère de recueillement. Dans la pénombre éclairée de lampes basses, de flammes de bougies et du lumignon du tabernacle, les gens assis sur les quelques rangées de bancs s’abîment dans la prière. Priant, ils se sentent entendus, consolés, touchés qu’ils sont par la rare sensation d’union avec quelqu’un qui a intensément vécu là, un grand vivant, un grand aimant, un de ces saints qui sont allés le plus loin possible sur la voie que leur Maître avait tracée. La souffrance et la foi du saint deviennent les leurs, de même ses désirs et son espérance. A leur tour, ils peuvent lui confier leurs propres peurs et douleurs, sans crainte d’être incompris. Lui, à l’instar de son Seigneur, n’a-t-il pas cherché, toute sa vie durant, à tout assumer ? C’est de là justement qu’il est allé à la rencontre des blessés de la vie, des déclassés, des déshérités, des déconsidérés, à commencer par les lépreux, traités comme les derniers rebuts de la société. Dans le contexte du Moyen-âge, on imagine l’héroïsme que cela impliquait. Il lui avait fallu vaincre la répugnance devant la chair putride à odeur fétide, et la peur d’être contaminé, jeté à son tour dans la souffrance, la déchéance, la mort. Son engagement christique était à ce prix. Son premier « baiser au lépreux » accompli, il se sentit enfin le courage d’affronter le malheur des hommes. Il savait que ce n’était qu’en assumant ce malheur qu’il pouvait connaître la vraie communion et par là la joie parfaite.

Durant mon séjour, c’est peu dire que je l’ai hantée, cette Portioncule. J’en ai fait aussi mon lieu de halte, dans la fraîcheur du matin, dans l’incandescence de midi, et maintes fois le soir, quand les gens se dispersaient, laissant le couchant qui s’attardait rosir les murs surannés. J’ai dormi en sa proximité à la belle étoile. Au fond des ténèbres, à la stridulation des insectes se mêlait la sourde rumeur du monde, – doux murmure des amoureux, rires immondes des criminels, mais surtout gémissements de toute une humanité en gestation. On comprend ici combien François a pu être réceptif à l’appel de la solidarité.

 La nuit de lune à Assise demeurait cependant redoutable pour l’exilé venu d’Asie. A la vue de la campagne baignée de clarté lustrale, mon sentiment de solitude se transmuait en nostalgie du pays natal. C’est là que, une fois encore, la présence de François m’apparut secourable. Par-dessus mon épaule, sa voix résonna à mon oreille : « Ne sois pas accablé par la tristesse. Songe que cette lumière née de la nuit est dispensée partout et à tous. Elle ne cloisonne pas, elle élève ; elle ne sépare pas, elle réunit ». Et de m’inviter à voir plus loin que le ciel étoilé, à déceler la Présence des présences qui nous donne à boire un lait autre que celui versé par la Voie-lactée, le lait de compassion et de tendresse.

Saint-Damien

Quant à Saint-Damien, comment puis-je ne pas évoquer le jardin de Claire qui m’a conquis dès la première visite. Qui entend ce mot « jardin » imagine un terrain cultivé où poussent plantes et fleurs. Ce n’est point le cas. On sait que, attenant à l’église de Saint-Damien, se trouve le primitif couvent des sœurs Clarisses groupées autour de Claire, bâtisse rudimentaire comportant un dortoir, un réfectoire et une salle commune de style dépouillé. Le jardin en question n’est qu’un petit enclos de quelques mètres carrés en dehors de cette salle commune. A partir de ce lieu restreint, on jouit d’une vue ouverte sur la colline parsemée d’oliviers et d’arbres fruitiers qui descend en pente douce vers la plaine ombrienne, laquelle s’étend à perte de vue jusqu’à l’extrême horizon noyé dans la brume.

L’épais rebord de l’enclos est rempli de terre, ce qui permettait à Claire d’y planter de modestes fleurs des champs. C’est donc à travers l’écran de cette végétation pleine de fraîcheur que le paysage environnant pénètre en nous. Sur le mur du fond du jardin est gravé à même la pierre le texte du Cantique des créatures. On imagine aisément François, assis quelques instants, adossé contre ce mur, surtout vers la fin de sa vie, malade et presque aveugle, consentant enfin aux soins et au repos.

A l’heure où le soleil embrasait toute la campagne, ce recoin ombragé à l’âme féminine respirait une paix silencieuse, rendue plus sensible par le gazouillis de quelques oiseaux, sur fond de cris de cigales. Je restais là, saisi d’émotion. Je ne pouvais m’empêcher de m’identifier au Petit Pauvre qui, depuis ce réduit minuscule, a vu lui aussi se déployer l’immense espace du dehors véhiculant la stupéfiante variété de phénomènes de vie en perpétuelle évolution. Prisonnier de la pesanteur terrestre, miné par l’idée de sa finitude, cet homme aux yeux brûlés et aux mains trouées aurait eu de quoi s’effrayer de son prochain anéantissement. Pourtant, il n’oubliait pas que c’était à cet endroit même qu’il avait fait la rencontre de son Seigneur, qu’à force d’épreuves et de travail intérieur, il avait porté et intégré héroïquement les misères et les douleurs d’ici, lesquelles, au lieu de l’écraser, l’avaient transfiguré. Il était devenu un être entièrement spiritualisé.

Il se sentait en communion avec le souffle du divin, ce souffle par lequel l’univers était un jour advenu, advenu aussi l’être humain doué de l’esprit et d’une âme. Cette immensité du dehors, si pleine d’un mystère insondable, « eh bien », se dit le Pauvre d’entre les pauvres, « je l’ai contemplée ne fût-ce que le temps d’un éclair, je l’ai vue et m’en suis ému. Ce que j’ai vu et ce dont je suis ému, j’ai le moyen de les exprimer, puisqu’à l’homme est accordé le privilège de posséder le langage ».

Depuis ce réduit minuscule, l’homme émerveillé sentait s’ouvrir en lui le Troisième Œil. Il comprit qu’aussi minime fût-il, il était à sa manière l’œil ouvert et le cœur battant de ce monde des vivants. Il lui incombait la tâche d’en distinguer la meilleure part. Il s’entendait dire aux tréfonds de son être : « Ah, quel précieux trésor que la vie. Avoir été ici, ne fût-ce qu’un instant, mais unique, ce n’est pas rien. Avoir été un instant ce désir et ce regard qui prennent part à la splendeur incommensurable, c’est à la fois complètement futile et miraculeusement irremplaçable. Pour avoir pris part à l’infinie aventure de la vie, on en fait partie à jamais. Merci, Toi le Créateur, de nous avoir donné tout ceci ; cette totale donation ne peut être qu’un acte d’amour ! ». Irrépressiblement, jaillit de sa poitrine emplie de gratitude le chant retentissant.

 Aujourd’hui, on a peine à imaginer l’écho que le Cantique des créatures a pu susciter au 13ème siècle. A l’époque, la théologie régnante, au nom du surnaturel, se méfiait de la nature ; les calamités et les épidémies, elles, engendraient la peur. François n’ignorait rien de tous ces aspects, mais il voyait plus loin. Il était porté par le désir d’exalter la grandeur de la Création, en louant tous les dons accordés qui permettaient à la vie de se renouveler et de se transformer. Son cantique est un chant de célébration et de réconciliation. Dante qui avait vécu peu après s’en était inspiré. Ce chant parle aussi à l’âme chinoise pour qui la nature est ce mystérieux réservoir recelant la promesse et les trésors cachés de la vie. Aussi ai-je appris très vite la manière de le psalmodier en écoutant les moines le faire à la Basilique.

 Un jour au jardin de Claire, j’étais seul à jouir, une fois de plus, de l’émouvant paysage ombrien, lorsqu’arriva un petit groupe. Deux jeunes filles qui se tenaient près du mur sur lequel est gravé le Cantique, se mirent à en chanter tout le texte. Après qu’elles eurent fait entendre plusieurs couplets, irrépressiblement, je joignis à leur voix cristalline la mienne, de basse-baryton. L’effet en fut saisissant. L’air vibrait de mots magiques, et nous ne doutions pas que François fût là au milieu de nous, apaisé, heureux.

Tout ce que je viens de relater concerne mon premier séjour à Assise, il y a un demi-siècle. Par la suite, j’y suis retourné de nombreuses fois. La fréquentation de cette ville m’a-t-elle permis de mieux connaître François de l’intérieur ? Je pense pouvoir dire oui. Du moins éprouvé-je la sensation d’une certaine familiarité avec lui. Ce qui fait qu’il m’arrive de souffrir de l’image souvent trop superficielle qui l’entoure parfois, construite autour de deux ou trois clichés ou anecdotes. On imagine trop volontiers un saint naturellement populaire, au caractère primesautier, fougueux, à l’âme plus ou moins candide, qui aime parler aux oiseaux et offre une figure constamment joyeuse face aux adversités. Or, on sait que ce croquis est absolument insuffisant pour dépeindre l’homme au destin hors pair.

 En simplifiant beaucoup, je dirais que François était un être habité depuis toujours par une passion qui se traduisit d’abord par la volonté de puissance et de gloire mondaine, laquelle, après sa rencontre décisive avec le Christ, se transforma en un élan sans cesse renouvelé vers l’amour absolu. Pour cela, il fut prêt à payer le prix fort en se dépouillant de tout, en renonçant à toute possession. La pauvreté n’est nullement une simple acceptation de la misère matérielle ; elle est un engagement dans la donation totale. Il comprit, comme son Maître le lui avait enseigné, que c’était là la seule manière pour l’homme de réaliser pleinement les vertus dont il est virtuellement doté, de s’élever à une dimension où il serait à même de rejoindre le divin. Il vérifia par la suite que c’est bien en se faisant don qu’on reçoit les vrais dons de l’amour.

 Sa bonté non plus n’est pas complaisance mièvre ni tolérance béate. Elle est d’une terrible exigence. Pour que la bonté soit réelle, il faut vaincre en soi, comme nous l’avons déjà dit, tout calcul, tout préjugé, toute répugnance, toute peur. Par ailleurs, François connaît le fond de la nature humaine : sa propension à l’égoïsme, à l’orgueil, à l’envie, à la domination dévastatrice, sa capacité à la méchanceté, à la trahison, à la perversion, à la cruauté sans limite. Lui-même a dû lutter sans relâche pour se surmonter. Combien savait-il que celui qui a opté pour la bonté se devait d’affronter le mal.

 Dès lors, on comprend que la joie de François ne provient pas d’une disposition naïve, telle celle d’un joyeux drille. Elle est le résultat, là aussi, d’une conquête intérieure, après être passé par toutes les épreuves. La joie de François est vraie, parce que, répétons-le, elle a pris en charge les souffrances personnelles et les douleurs du monde.

 Sa vie est une montée vers l’unité qu’est l’amour absolu, autrement dit vers une vision authentiquement trinitaire où il goûte la jubilation d’être à la fois reconnaissant et reconnu.

Nous avons essayé de pénétrer l’espace intérieur de François. Avons-nous une idée de sa physionomie ? De cet homme qui a vécu sur terre il y a 800 ans, il existe, comme par miracle, un portrait peint par Cimabue dans une fresque consacrée à la Vierge qui se trouve à la Basilique inférieure d’Assise. Ce portrait, impressionnant de vérité, est digne de la plus glorieuse tradition occidentale. Chronologiquement, il devrait être placé à la première place, puisqu’il a été peint avant même l’avènement de Giotto. Pourtant le personnage représenté là nous apparaît si proche, si actuel, qu’on serait tenté de le qualifier d’ « éternel contemporain ». Appellation heureuse, nous semble-t-il, quand on la couple avec celle de « frère universel ».

On y voit un homme de taille plutôt petite, un peu tassé sous le poids des ans. Le visage, ourlé d’une barbe négligemment taillée en collier, est sculpté lui aussi par une vie éprouvée. Les yeux grand ouverts nous fixent d’un regard empreint de mansuétude. Toutefois, la lueur de lucidité qui les baigne nous avertit qu’il serait inutile de tricher avec lui. Les oreilles décollées, étonnamment larges, sont tout ouïe. Elles tendent vers nous leurs pavillons, prêtes à nous écouter jusqu’au bout, jusqu’à ce que, entre nous, advienne l’infini. Le nez, quoique charnu, est droit. Très parlante est la bouche. Elle suggère qu’elle est sensible, voire sensuelle, comme pour nous montrer que la vie de privation menée par François ne naît pas d’un besoin morbide d’ascétisme, mais de la passion même de la vie, d’une vie faite de donation et de partage Car pour lui, la vraie vie n’est autre que l’amour total, sans réserve, sans calcul, sans la moindre compromission ni dégradation. Par la pratique de toute une vie, il a pu vérifier la force mystérieuse, d’apparence si faible, de ce principe de vie, seul capable en réalité de triompher de tout. Lui qui se lamente que « l’Amour n’est pas aimé », il se réfère résolument à la source même de l’amour qui est son Dieu.

De l’ensemble de ce portrait émane l’âme de quelqu’un qui, à force de dépouillements successifs, est devenu la simplicité même, tout de volonté inébranlable et de dignité irréductible. Il n’est plus assujetti à l’avoir ; il est dans l’être. Il n’est plus suspendu à la croyance en Dieu ; il est en Dieu. A ceux qui croisent son regard, il inspire la confiance en l’Homme et il leur ouvre la voie de la sainteté.

François Cheng présente ses cinq méditations

samedi 30 novembre 2013 | Leave a Comment

Une heure avec François Cheng à la Procure pour ses 5 méditations sur la mort autrement dit sur la vie

La Terre est l’œuvre de Dieu par Eloi Leclerc

jeudi 4 juillet 2013 | Leave a Comment

Eloi Leclerc (o.f.m.)

La Terre est l’œuvre de Dieu. De même, toutes les créatures sont liées entre elles par une sorte de consanguinité, qui vient de la paternité universelle de Dieu. D’où l’intimité de St.François avec les choses. Teilhard invoque Jésus caché dans les forces qui font grandir la Terre. C’est le même Christ que celui de S. François. Car l’humanité du Christ est issue de la nôtre, et la nôtre a été préparée par toute l’évolution cosmique pour que surgisse l’humanité. Le Christ existe dès le commencement dans le plan de Dieu. Dieu n’est pas un être solitaire mais une communion. Au cœur de Dieu, il y a la communication : l’avènement de l’homme-Dieu est déjà dans ce projet de Dieu de se communiquer de manière totale à ses créatures. L’homme-Jésus est la fleur de l’humanité car, en lui, Dieu se communique en plénitude. Jésus est la première créature voulue. Le chef-d’œuvre du Dieu créateur. Par lui, Dieu a voulu s’unir à l’humanité de manière étroite, profonde. La finalité de la création trouve tout son sens, sa destinée plénière, dans l’homme-Dieu. Saint Paul le dit : « Dès avant la création, nous avons été choisis pour devenir en Jésus-Christ des fils adoptifs. » Tout est orienté vers cela. Tout, y compris la Terre qui ne trouvera elle-même son apogée que dans cette perspective de divinisation. On ne peut donc séparer l’homme de la création. L’homme a les pieds sur terre. Il doit se nourrir, respirer. En cela il dépend de la mère terre. Mais au-delà de cette figure archaïque, pour François, la terre est une sœur qui partage avec nous le même destin. Ainsi l’homme doit-il assumer et accomplir le destin de la terre. « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement », dit encore saint Paul. Il est très difficile de prétendre à une réconciliation entre les hommes tant que l’on s’oppose à la création. Car l’homme, fragment du cosmos, est comme tel, dominé par des forces de vie (la libido, l’agressivité) qui demandent à être apprivoisées, sinon elles peuvent basculer en forces de mort. Tout dépend de l’orientation et de la manière dont elles sont assumées. Comme le dit Maurice Zundel : « Si l’homme a ses racines charnelles dans le cosmos, le cosmos, lui, a ses racines spirituelles dans le cœur de l’homme. C’est à l’homme de spiritualiser toutes ces forces. Là réside sa grandeur. Sinon, il vit au ras de la nature et reste mené par elle. D’où les atrocités, les crimes. Or le propre de l’homme n’est pas de refouler ces forces, mais de leur donner une orientation vers le Bien, vers l’Esprit, vers le Beau. C’est là, dans le cœur de l’homme, que le cosmos trouve ses racines spirituelles. La présence franciscaine au monde consiste à « convertir toute hostilité en tension fraternelle à l’intérieur d’une unité de création », selon la formule de Paul Ricœur. Des tensions, il y en aura toujours. Mais la tension est féconde. Elle est nécessaire pour avancer et pour créer. De la réconciliation intérieure de l’homme dépend l’avenir du cosmos. C’est ce qu’exprime le Cantique des Créatures où François, à la fin de sa vie, en livre le secret. Il découvre le sens lumineux de la création, mais à partir d’une expérience intérieure qui est celle d’une nouvelle naissance. C’est en devenant cet homme nouveau qu’il perçoit le sens de la création. Son cantique est la célébration d’un devenir intime : l’eau, le vent, le feu y symbolisent les forces obscures qui nous habitent. Or elles ont perdu tout caractère destructeur. François n’exprime donc pas seulement son amour des créatures mais aussi cette réconciliation avec ses forces intimes obscures. Sans elles, l’homme ne peut s’entendre avec les autres hommes. François d’Assise ou Teilhard étaient des hommes passionnés qui ont su capter toutes ces forces pour en faire des forces d’amour, d’unité. Si l’on ne travaille pas à cette orientation, ces forces peuvent être soit gaspillées, soit devenir même destructrices. Fraternité humaine et fraternité cosmique sont donc inséparables. Il ne suffit pas d’invoquer les droits de l’homme pour que l’homme en vienne à respecter son semblable et à le considérer comme un frère. Les grands spirituels nous montrent la voie du salut : l’homme doit dépasser l’homme. Il lui faut s’ouvrir à l’amour du Créateur pour son œuvre tout entière jusqu’aux plus humbles créatures. Et ce qui parle le mieux à nos contemporains c’est son regard. Un regard où se reflète précisément cet amour du Créateur. Un regard pur de toute volonté de possession et de domination. Un regard qui nous fait voir le monde dans sa gratuité. Un regard de pauvre qui fait de l’homme un témoin et un relais de l’Amour créateur.

Interview de Remo Vescia sur Radio Notre-Dame le 22/5/2013

samedi 1 juin 2013 | Leave a Comment

Le samedi 25 mai à 11h, Radio Notre-Dame FM 100.7, a diffusé une interview de Remo Vescia dans l’émission “Matière à penser” de Pierre Moracchini, enregistrée le 22 mai.
A cette occasion Remo Vescia a formulé le vœu de présenter au Pape François l’Exposition itinérante “Ensemble, construisons la Terre” avec Teilhard de Chardin, François d’Assise et François Cheng.

Voici un très large extrait de cette émission.

Radio Notre-Dame, émission Matière à penser du 25 mai 2013

Réjouissons-nous du choix du Pape François

dimanche 31 mars 2013 | Leave a Comment

Pour le choix qu’il a fait de porter le nom du Poverello d’Assise que j’aime depuis mon enfance italienne (c’est le nom choisi pour notre premier enfant, dès avant le bonheur de sa naissance). St François que je vénère plus particulièrement depuis mes études en Sorbonne, mes lectures et nos voyages en Ombrie, et enfin la préparation du Colloque d’Assise, il y a quelques années, suivi de l’Expo « Ensemble, construisons la Terre » qui unit Teilhard de Chardin et François Cheng à François d’Assise; trois grands poètes mystiques que la Foi en Christ réunit, par delà l’espace et le temps.

Je me réjouis que ce Pape François soit issu de l’ordre des jésuites, comme Teilhard, ce qui signifie qu’il a suivi une formation intellectuelle et spirituelle très sérieuse (douze ans d’études et 4 vœux), formation tournée vers la pédagogie, le service aux autres, la connaissance du monde pour la plus grande gloire de Dieu. J’ai un très grand respect pour la Compagnie de Jésus à laquelle je suis redevable de mes études secondaires, au Collège de la Sainte Famille du Caire, là où Teilhard jeune avait enseigné trente cinq ans plus tôt, avant que je ne le fréquente, en ignorant tout de son existence.

Je me réjouis que dès ses premiers mots, le Pape François ait indiqué que sa référence à François d’Assise était due pour ses qualités exemplaires : un homme de foi authentique qui voulait restaurer l’Église de son temps ( « François, va et restaure mon église » lui avait enjoint le Christ en Croix à S. Damiano ) ; un homme de Paix et de fraternité (en pleine guerre il va à la rencontre du sultan d’Egypte en dialogue de Paix) ; un poète mystique qui entonne le Cantique des créatures, qui aime la Création et la matière vivante en quoi elle est constituée, comme Teilhard en savant et explorateur ; le Poverello d’Assise est d’abord un Pauvre qui est en communion avec la nature, un écologiste, on dirait de nos jours, mais infiniment plus que cela car son amour des êtres et des choses n’est pas de nature politique mais totalement désintéressé, de nature spirituelle et poétique, sa communion se met dans le sillage du Souffle cher à François Cheng, en retrouvant ainsi le sens profond et l’harmonie des choses. Ce sont des êtres « cosmiques » qui vivent en grande intelligence et amour avec l’Univers, la Nature, la Vie.

Je me réjouis que dès les premiers gestes, les premiers actes, les premières homélies, les premières prières, ce Pape ait montré qu’il n’accédait pas à un trône mais qu’il était le serviteur de ses fidèles, le bon pasteur, exactement comme l’on nous rapporte que S. François et Teilhard étaient : humbles, endurants, serviables, modestes, illuminés par leur foi en Jésus Christ. Je me réjouis de cette nomination car j’ai le sentiment de voir se réaliser en lui la convergence de toutes les qualités que nous appelons de nos vœux dans le parcours en cinq étapes de l’Expo. Teilhard les évoque dans ses lettres à la fin du parcours par ces mots à propos des stigmates de François : j’ai été frappé du symbolisme de cet esprit ardent et crucifié qui est apparu à saint François pour le combler d’un mélange de douleur et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige, mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve invinciblement le besoin… nous avons besoin de nouveaux saint François, plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi « un-conventionalists » que lui dans la pratique de leur idéal.

Remo Vescia

Tournée de l’exposition

dimanche 31 mars 2013 | Leave a Comment

  • Lille, Centre spirituel du Hautmont à Mouvaux (59420) du 5 au 22 avril www. hautmont.org
  • Dunkerque, église St Eloi, du 25 avril au 2 mai
  • Besançon, centre diocésain 20 rue Mégevand (25000) du 6 au 22 mai (contact : Hélène Gheeraert h.gheeraert@orange.fr)
  • Aix-en-Provence, à la Chapelle du Sacré Cœur, rue Laparède,  du 14 au 24 octobre (contact : Marie-Jeanne Coutagne – mjcoutagne@gmail.com )
  • A Paris, à l’invitation du Père Thierry de L’Epine, Président de l’A.I.S.R. et Curé émérite de Saint-Roch, vous êtes convié  à la Chapelle du Calvaire, 24 rue St Roch 75001, le lundi 10 février 2014 à 18h,30 pour nous réjouir ensemble de L’Actualité de Pierre Teilhard de Chardin  dans l’esprit franciscain qui souffle sur notre temps grâce au Pape François.

L’Exposition poursuit son parcours entamé en 2010 à la Mairie de Paris XVIe, à travers la France et l’Europe. Une Vidéo, spécialement conçue pour le Colloque Teilhard, de l’université pontificale Grégorienne de Rome, en novembre 2012, peut faire l’objet d’une présentation autonome (36 mn) accompagnée de conférences et d’animations dans les villes qui en feront la demande à Remo Vescia <vesciaremo@gmail.com>.

L’objectif est d’ouvrir les générations futures à l’émerveillement dans la grâce par l’inspiration poétique et mystique de François d’Assise, Teilhard de Chardin et François Cheng, pour bâtir Ensemble une civilisation  de Paix et d’Amour.

 Contact :         vesciaremo@gmail.com

Voir la Vidéo de l’Expo:  https://vimeo.com/76128990

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