Présentation du livre des Dialogues Allegra-Teilhard le jeudi 17 janvier à Radio Notre Dame

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

Compte rendu de la rencontre de jeudi 17 janvier 2019

Jeudi 17 janvier, Remo Vescia assisté de Mercè Prats de la Fondation Teilhard de Chardin, a présenté pendant près de 90 minutes, devant devant plus de 100 personnes, le livre des Dialogues Allegra-Teilhard sur la Primauté du Christ, (éditions Saint Léger.) La salle n’était pas assez grande pour accueillir les invités plus les personnes attirées par l’émission Le Grand Témoin sur Radio Notre-Dame, à 7h,30 le matin même. On peut la retrouver avec le podcast de l’émission à l’adresse suivante:
https://radionotredame.net/player/197239/

Le Père Gabriele Allegra – frère mineur d’origine sicilienne, missionnaire en Chine et premier traducteur de la Bible en chinois, – propose à ses lecteurs une reconstitution de ses conversations, qui avaient eu lieu à Pékin, entre 1942 et 1945, avec le jésuite Teilhard de Chardin. Ce dernier, profondément fasciné par la présence du Christ en toutes choses, cherchait avec passion à approfondir et à transmettre sa vision, dont il avait une perception très claire. Au temps de sa rencontre avec le P. Allegra, il se trouve devant un interlocuteur avec lequel il souhaite approfondir la thématique de la primauté du Christ dans la philosophie franciscaine, chez Duns Scot et S. Bonaventure en particulier. Le livre des Dialogues est le compte-rendu détaillé des thèmes abordés au cours de leurs échanges. L’ouvrage en restitue le climat humain, fascinant et suggestif, emprunt d’une grande cordialité et d’un très grand respect réciproque, d’où ressort le profil, humain et intellectuel, des deux interlocuteurs, avec un lot d’intuitions géniales et profondes. La requête de publier le compte-rendu détaillé des conversations arriva au P. Allegra au début des années dix-neuf cent soixante.
Teilhard de Chardin avait intégré la théorie de l’évolution et l’avait élargie à la totalité des espèces vivantes avec des termes inventés, en grand poète qu’il était. Il a résumé sa vision en ces termes qui déroulent en quelque sorte l’histoire dynamique de l’humanité : cosmogenèse, biogenèse, anthropogenèse, noogenèse, christogenèse.
L’opportunité de ces échanges fut donnée par la demande du Nonce Apostolique Mgr Mario Zanin, qui confia au Père Allegra la mission d’aider le père jésuite à clarifier sa vision théocentrique du primat du Christ, en lui permettant ainsi de mieux formuler ses fascinantes visions inédites. Mgr Zanin s’était adressé au P. Allegra parce qu’il voulait donner à Teilhard la satisfaction de voir imprimer son ouvrage Le Milieu Divin, écrit une quinzaine d’années auparavant, que les censeurs de sa Compagnie lui déniaient. Sur la dédicace de cet ouvrage figurait :
Pour ceux qui aiment le monde cette esquisse d’un optimisme chrétien.

Après une lecture attentive et méticuleuse, qui reconnaissait la valeur du texte, la censure fut déclarée négative par Allegra, à cause d’une certaine ambiguïté lexicale et à cause de certains concepts que tous n’auraient pas pu comprendre en ce temps-là. Allegra avait néanmoins mis en évidence certaines intuitions de Teilhard qui l’avaient fasciné, en particulier la primauté absolue du Christ. Le Nonce Apostolique lui confia alors la délicate mission d’en informer lui-même Teilhard tout en cherchant à lui faire clarifier certains points controversés. C’est ainsi que naquirent ces Dialogues entre le jeune théologien franciscain – il n’avait que 35 ans – et le père jésuite déjà célèbre à cause de ses travaux en paléontologie, alors âgé de plus de soixante ans.

Certains traits humains et chrétiens de Teilhard ressortent du témoignage du Père Allegra. Ils sont intéressants à relever : ‘Je fus émerveillé, avant tout, par son humilité, il écoutait avec une bienveillance sincère les observations de nature philosophique et théologique que je faisais de sa pensée… Je demeurais encore plus surpris quand il me donnait des arguments scientifiques… mais surtout je fus très ému de son explication, de ses explications devrais-je dire, car il y retournait souvent, du Christ Alpha et Oméga, du Christ Plérôme, comme il disait… C’était un intuitif et un mystique absorbé dans son monde intérieur, pris tout entier par lui. Prêtre, poète, penseur mystique… tout lui était prétexte à revenir à son idée maîtresse : Le Christ Alpha et Oméga, le Christ Plérôme, la nature, la matière est sainte, l’univers est le manteau royal du Christ.

Tout au long de ces échanges que le Père Allegra avoue lui être restés indélébilement gravés dans le cœur, ils approfondirent ensemble les textes sacrés.
Allegra aussi était fasciné par la grandeur cosmique et par la primauté du Christ, Rex totius universi, Alpha et Oméga, principe de la création de Dieu, fin ultime en vue de laquelle tout a été créé et vers quoi tendent toutes choses ; un tel présupposé signifie que l’Incarnation n’eut pas lieu pour nous racheter du péché. C’est une doctrine qui se fonde sur l’Ecriture Sainte et, en particulier sur les écrits de S. Paul ( I Cor., 15-28 ; Col. 3, 11 ) et de S. Jean (Apocalypse, I,8 ; 22,12-13).
Aujourd’hui, observe le Père Allegra, la théologie devrait travailler sur cette synthèse de l’Evolution, au lieu de quoi elle paraît statique, privée de dynamisme, parce que séparée de la science, qui de son côté, est en constant mouvement. L’Église au contraire, mais surtout le monde et la culture contemporaine, ont besoin d’une « cosmologie théologique » dans laquelle on retrouve la pensée de Platon, d’Aristote, des Arabes, avec la dimension prophétique des saints, comme l’avait déjà proclamé Dante dans sa Divine Comédie. Teilhard partage en scientifique ces exigences lorsqu’il fonde sa vision sur la question de la place du Christ dans l’univers (cf Colossiens 1, 16-17 ; Hébreux, 1 ; 2-3 😉 afin d’intégrer les données de la Révélation et de la science dans une théologie cosmique : « la passion de lire les lois de Dieu dans l’univers non seulement me soutient, mais elle me stimule » dit-il au Père Allegra. Il affirme ainsi que l’évolution a un fondement et une âme théologique, en ce qu’elle est ordonnée à la gloire du Christ : l’univers tend vers l’homme et l’homme tend vers le Christ, point Omega, le grand Christ ; par conséquent, le monde n’a de sens qu’en Christ.

Cette intuition, selon le Père Allegra, est la contribution impérissable du savant français aux théologiens et philosophes chrétiens, à condition qu’ils soient tous « des feux contemplatifs » et qu’ils aient un cœur pur ; en fait « la science et la foi sont appelées non pas à se combattre mais à se compléter réciproquement. » Teilhard confirme « Le Christ n’est pas entré dans l’Univers crée occasionnellement, à cause du péché d’Adam, mais au contraire c’est l’Univers qui existe pour le Christ, en vue de sa venue. C’est le Christ qui est l’occasion de l’existence de l’Univers, qui a pris consistance en Lui. Lui, le Révélateur, Lui, le Glorificateur du Père, Lui le Chef de la Création, qui en vertu de son Incarnation, a été consacrée et continue d’être consacrée par son Église ».
Ainsi l’Incarnation est l’œuvre majeure de Dieu, le chef-d’œuvre vers quoi tout converge, le Fils de Dieu incarné est l’Alpha et l’Oméga, roi de l’Univers, Celui qui détient la primauté sur toute chose (Colossiens, I,18).
« A la lumière de cette doctrine, qui a pour toile de fond toujours la thèse du christocentrisme, le drame de la Rédemption, se mue de drame de justice en drame de très haut et très pur Amour ». Allegra avait accepté de rapporter ces conversations avec Teilhard plus de vingt ans plus tard, en 1965, soit dix ans après la mort de Teilhard, qui avait été suivie de la parution de ses œuvres complètes et rencontré un très vif succès.
Ces Dialogues écrits en italien par Allegra furent aussitôt traduits en anglais. Mais pas en français, malgré le travail resté inédit d’une première traductrice – Mme Daverio …
Une nouvelle traduction française élaborée par Remo Vescia en liaison avec la Fondation Teilhard de Chardin paraît finalement, après plus de cinquante ans, enrichie d’une Préface de M. J. Coutagne, d’une introduction du P. Rivi, éditeur de la version italienne et de nombreuses notes lexicographiques qui font de ce livre un véritable petit bijou très agréable à lire.

Publication en librairie des Dialogues Allegra-Teilhard aux éditions Saint-Léger

vendredi 22 juin 2018 | Leave a Comment

La béatification du Père Gabriele ALLEGRA (1907-1976) nous a donné l’occasion de partager l’enthousiasme éprouvé pour un petit livre qui paraît enfin en français, très agréable à lire : Gabriele Allegra : Mes Dialogues avec Teilhard de Chardin sur le Primat du Christ (éditions Saint-Léger, 2018) Ce volume est un vrai petit bijou, riche et profond, c’est le témoignage d’une véritable recherche en toute honnêteté de la vérité. Père Gabriele Allegra – frère mineur d’origine sicilienne, missionnaire en Chine, dès son jeune âge et premier traducteur de la Bible en chinois, (1961) – propose à ses lecteurs une reconstitution de ses conversations, à Pékin, entre 1942 et 1945, avec le Père jésuite Teilhard de Chardin. Ce dernier, profondément fasciné par la présence du Christ en toutes choses, cherchait avec passion à approfondir et à transmettre sa vision, dont il avait une perception très claire. Au temps de sa rencontre avec le Père Allegra, il se trouve devant un interlocuteur avec lequel il souhaite approfondir la thématique de la primauté du Christ dans la philosophie franciscaine, Duns Scot et S. Bonaventure en particulier.

Ce petit texte est un compte-rendu détaillé des thèmes abordés au cours de leurs conversations. Il en restitue le climat humain, fascinant et suggestif, emprunt d’une grande cordialité et d’un très grand respect réciproque, d’où ressort le profil, humain et intellectuel, des deux interlocuteurs, avec un lot d’intuitions géniales et profondes. La requête de publier le compte-rendu détaillé des conversations arriva au Père Allegra au début des années dix-neuf cent soixante : en particulier grâce à des théologiens franciscains américains ; désireux de vérifier la continuité entre le christocentrisme de la grande scolastique franciscaine (Alexandre de Halès, S. Bonaventure, et Duns Scot) et les horizons nouveaux de la théologie teilhardienne.

Tout jeune, Giovanni Stefano (c’est ainsi que se nommait à son baptême le Père Allegra), avait montré une intelligence et une mémoire hors du commun et une vraie passion pour les études. Missionnaire en Chine à partir de 1931, il a pu prêcher en chinois seulement quatre mois après son arrivée. En 1961 il réussit à mettre en œuvre le rêve de sa vie : traduire en chinois les Saintes Ecritures, et en 1975 il a publié le premier Dictionnaire Biblique en langue chinoise. Entretemps il avait fondé à Pékin l’Etude Biblique Franciscaine (1945). Homme de très vaste culture, écrivain fécond, amoureux de la poésie de Dante dont il récitait volontiers des passages entiers par cœur, il a eu en tant que missionnaire une œuvre intense d’apostolat, en prêchant, en confessant, en assistant des malades et des gens dans le besoin, y compris des lépreux.

Teilhard de Chardin (1881-1955), savant, jésuite, avait démontré depuis son enfance, un profond intérêt pour l’histoire naturelle ; au cours de sa jeunesse il approfondit les études de géologie et de paléontologie, en fixant par écrit dans de nombreuses lettres à ses proches et à ses amis ses idées. En 1925 certains écrits lui valurent quelques difficultés, ses supérieurs lui demandèrent alors de cesser l’enseignement de la géologie à l’Institut Catholique de Paris entrepris depuis plus de trois ans et lui assignèrent la Chine comme lieu de prospection. Pendant les vingt ans passés en Chine, il devint l’un des plus grands géologues et paléontologues de l’Asie entière, en communiquant son travail dans des écrits célèbres, tout en poursuivant sa riche correspondance avec ses nombreux amis religieux ou laïques.

L’importance et l’originalité de ses intuitions émerge du thème central des conversations avec le Père Allegra, à savoir la primauté du Christ en S. Paul et S. Jean et en Duns Scot et S. Bonaventure. L’opportunité de ces échanges fut donnée par la demande du Nonce Apostolique Mgr Mario Zanin, qui confia au Père Allegra la mission d’aider le père jésuite à clarifier sa vision théocentrique du primat du Christ, en lui permettant ainsi de mieux formuler ses fascinantes visions inédites. Mgr Zanin s’était adressé au Père Allegra parce qu’il voulait donner à Teilhard la satisfaction de voir imprimer son ouvrage Le Milieu Divin, écrit une quinzaine d’années auparavant, que les censeurs de sa Compagnie lui déniaient. Sur la dédicace de cet ouvrage figurait :

Pour ceux qui aiment le monde cette esquisse d’un optimisme chrétien

Après une lecture attentive et méticuleuse, qui reconnaissait la valeur du texte, la censure fut déclarée négative, à cause d’une certaine ambiguïté lexicale et à cause de certains concepts que tous n’auraient pas pu comprendre. Allegra avait néanmoins mis en évidence certaines intuitions de Teilhard qui l’avaient fasciné, en particulier la primauté absolue du Christ. Le Nonce Apostolique lui confia alors la délicate mission d’en informer Teilhard tout en cherchant à lui faire clarifier certains points controversés. C’est ainsi que naquirent les Dialogues entre le jeune théologien franciscain et le père jésuite, alors âgé de plus de soixante ans.

Certains traits humains et chrétiens de Teilhard qui ressortent du témoignage du Père Allegra sont intéressants à relever. ‘Je fus émerveillé, avant tout, par son humilité, il écoutait avec une bienveillance sincère les observations de nature philosophique et théologique que je faisais de sa pensée… Je demeurais encore plus surpris quand il me donnait des arguments scientifiques… mais surtout je fus très ému de son explication, de ses explications devrais-je dire, car il y retournait souvent, du Christ Alpha et Oméga, du Christ Plérôme, comme il disait… C’était un intuitif et un mystique absorbé dans son monde intérieur, pris tout entier par lui. Prêtre, poète, penseur mystique… tout lui était prétexte à revenir à son idée maîtresse : Le Christ Alpha et Oméga, le Christ Plérôme, la nature, la matière est sainte, l’univers est le manteau royal du Christ.

Pendant ces échanges que le Père Allegra avoue lui être restés indélébilement gravés dans le cœur, ils approfondirent ensemble les textes de S. Paul et Duns Scot, en élargissant l’horizon également à S. Augustin, S. François d’Assise, S. François de Sales et encore d’autres. Ils convinrent ensemble qu’il convenait d’élaborer une théologie cosmique construite à la lumière de la primauté universelle et absolue du Christ. Teilhard ne prétendait pas être un théologien mais un savant qui cherche à se faire comprendre des hommes d’aujourd’hui et qu’il recherche les savants qui foris sunt (qui sont encore en dehors). Lorsque pour la première fois le P. Allegra lui dit que ce qu’il soutenait faisait partie de l’enseignement traditionnel de l’école franciscaine, Duns Scot en particulier, pour la première fois je fus témoin de la profonde émotion du Père qui se manifestait par un scintillement de ses yeux très noirs, et nos âmes vibrèrent ensemble.

Allegra aussi était fasciné par la grandeur cosmique et par la primauté du Christ, Rex totius universi, Alpha et Oméga, principe de la création de Dieu, fin ultime en vue de laquelle tout a été créé et vers quoi tendent toutes choses ; un tel présupposé signifie que l’Incarnation n’eut pas lieu pour nous racheter du péché. C’est une doctrine qui se fonde sur l’Ecriture Sainte et, en particulier sur les écrits de S. Paul ( I Cor., 15-28 ; Col. 3, 11 ) et de S. Jean (Apocalypse, I,8 ; 22,12-13) ; et même quelques exégètes anglicans la soutiennent, ainsi que des chercheurs, des mystiques et des saints comme S. François de Sales en France et plus récemment Don Luigi Sturzo en Italie, fascinés par la primauté absolue du Christ.

Aujourd’hui, observe le Père Allegra, la théologie devrait travailler sur cette synthèse, au lieu de quoi elle paraît statique, privée de dynamisme, parce que séparée de la science, qui de son côté, est en constant mouvement. L’Église au contraire, mais surtout le monde et la culture contemporaine, ont besoin d’une « cosmologie théologique » dans laquelle on retrouve la pensée de Platon, d’Aristote, des Arabes, avec la dimension prophétique des saints, comme l’avait déjà proclamé Dante. Teilhard partage en scientifique ces exigences lorsqu’il fonde sa vision sur la question de la place du Christ dans l’univers (cf Colossiens 1, 16-17 ; Hébreux, 1 ; 2-3 😉 afin d’intégrer les données de la Révélation et de la science dans une théologie cosmique : « la passion de lire les lois de Dieu dans l’univers non seulement me soutient, mais elle me stimule » dit-il au Père Allegra. Il affirme ainsi que l’évolution a un fondement et une âme théologique, en ce qu’elle est ordonnée à la gloire du Christ : l’univers tend vers l’homme et l’homme tend vers le Christ, point Omega, le grand Christ ; par conséquent, le monde n’a de sens qu’en Christ.

Cette intuition, selon le Père Allegra, est la contribution impérissable du savant français aux théologiens et philosophes chrétiens, à condition qu’ils soient tous «  des feux contemplatifs » (Dante) et qu’ils aient un cœur pur ; en fait « la science et la foi sont appelées non pas à se combattre mais à se compléter réciproquement. »  Teilhard confirme « la lumière ne peut éteindre la lumière », au contraire, «  tout foyer de lumière près d’un autre foyer de lumière, brille encore plus. » Principe de l’action de Dieu extra se, le Christ est le Dilectus (agapémenos) de Dieu, le premier parmi tous les êtres crées par Dieu, « Le Christ n’est pas entré dans l’Univers crée occasionnellement, à cause du péché d’Adam, mais au contraire c’est l’Univers qui existe pour le Christ, en vue de sa venue.

C’est le Christ qui est l’occasion de l’existence de l’Univers, qui a pris consistance en Lui. Lui, le Révélateur, Lui, le Glorificateur du Père, Lui le Chef de la Création, qui en vertu de son Incarnation, a été consacrée et continue d’être consacrée par son Église ».

Ainsi l’Incarnation est l’œuvre majeure de Dieu, le chef-d’œuvre vers quoi tout converge, le Fils de Dieu incarné est l’Alpha et l’Oméga, roi de l’Univers, Celui qui détient la primauté sur toute chose ( Colossiens, I,18). Et même la théologie franciscaine, et Duns Scot en particulier, reconnaît, que la création a été ordonnée à l’Incarnation comme cause première. Et voilà pourquoi le Verbe Incarné est le « Premier ». Et par analogie Teilhard invoque le Christ Aimable et Aimant, dans la ligne de S. Paul, S. Jean, S. François d’Assise, Duns Scot, S. Bonaventure, S. François de Sales.

« A la lumière de cette doctrine, qui a pour toile de fond toujours la thèse du christocentrisme, le drame de la Rédemption, se mue de drame de justice en drame de très haut et très pur Amour ».

D’après Marcella Serafini: L’Osservatore Romano du 5 octobre 2012

On peut entendre des extraits des Dialogues dans l’enregistrement CD attaché à la fin du livre des Dialogues

ou scanner avec un appareil android le flashcode suivant qui s’affiche avec l’application SoundCloud:

 

 

 

Sur les Ecrits du temps de la Guerre

mardi 12 septembre 2017 | Leave a Comment

Les Ecrits du temps de la Guerre de Pierre Teilhard de Chardin

 

                                                                                                                          Remo VESCIA

Au début de son long cursus pour devenir jésuite, qu’il a librement choisi après son baccalauréat au Collège jésuite de Mongré, Pierre Teilhard de Chardin passe trois ans – de 1905 à 1908 – comme professeur de physique chimie au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que « novice ». Pendant ce séjour il trouve le temps, en dehors de ses classes, d’approfondir et d’étendre ses connaissances encore fragmentaires de géologie et de paléontologie. Il aura même l’occasion de faire paraître dans le Bulletin Scientifique du Caire, sa première « Note scientifique sur l’Éocène en Haute-Egypte », pendant qu’il rassemble une collection de la faune fossile de ce pays pour être exposée au Collège de la Sainte Famille où il enseigne la physique et la chimie. Le séjour en Egypte enchante ses goûts de poète : le long du Nil il rêve sans doute, avec cette intensité d’imagination dont ses Lettres d’Egypte témoignent, à la nature exubérante de ce pays inconnu. Il écrira plus tard – dans Le Cœur de la Matière, son livre testament, – : Un premier flot d’exotisme tombant sur moi, l’Orient entrevu et « bu » avidement, non point du tout dans ses peuples et leur histoire (encore sans intérêt pour moi), mais dans sa lumière, sa végétation, sa faune et ses déserts…

Ce qui l’attire en cette importante période de son évolution intérieure, ce n’est pas tant l’Homme. Les peuples et leur histoire ne l’intéressent pas encore. Ce qui l’attire c’est la Nature avec toute sa richesse et sa diversité : pour lui l’Univers prend corps en son aspect concret, il ne lui a pas encore trouvé une âme. Le jeune Pierre Teilhard – il n’a que vingt-cinq ans – se trouve, à son insu, à un point critique de sa vie. Il saisit mieux la valeur du monde, mais d’un monde qui ne serait que matière. Il risque, s’il n’y prend garde, de subir l’attraction panthéiste, de se perdre dans l’Immense : Il écrit : “Pour être tout, me fondre avec Tout.”[1]     Écoutons-le encore dire, dans le même ouvrage : Pendant trois ans, seulement, à Jersey, puis pendant trois autres années au Caire, j’ai étudié (tant que j’ai pu) et j’ai enseigné (du moins mal que j’ai pu) une physique assez élémentaire : la physique d’avant les “Quanta et la Relativité”, la structure de l’atome. Autant dire que dans ce domaine, je ne suis techniquement qu’un amateur, – un profane. Et pourtant, comment exprimer à quel point dans ce monde, précisément, des électrons, des noyaux des ondes, je me sens “chez moi” plénifié et à l’aise?…(….)   Afin d’échapper à l’impitoyable fragilité du multiple, pourquoi ne pas s’installer plus bas encore et comme en dessous de lui?…(….) Possession du Monde par abandon, passivité et évanouissement au sein d’un Amorphe sans bords.[2]….

Rentré en Angleterre pour les dernières étapes de sa formation sacerdotale et religieuse, – en France les ordres religieux avaient été bannis, en 1903 par le président du Conseil Emile Combes – une vision du monde plus complète et plus satisfaisante se présente à lui avec insistance. C’est à cette époque d’intenses lectures philosophiques qu’il oriente plus particulièrement sa pensée vers une philosophie de la personne. Désormais le monde est pour lui un ensemble prestigieux en marche vers une suprême personnalité : vision d’un univers “qui se fait par la grâce d’un Être Universel” et dans lequel ne sauraient se glisser des coupures. Dans le filigrane de la Nature il voit se dessiner le visage de l’Absolu : “Vraiment il me semblait par moments, qu’une sorte d’Être Universel allait soudain, à mes yeux, prendre figure dans la nature. Mais déjà ce n’était plus comme jadis vers quelque ultra-matériel, c’est au contraire en direction de quelque ultra-vivant que je cherchais à saisir et à fixer l’ineffable Ambiance”.

Le monde, l’univers est une évolution, il est une genèse (ce mot biblique reviendra fréquemment dans les écrits de Teilhard). Or toute genèse suppose des inter liaisons, des dépendances mutuelles et réciproques, sans coupures; elle admet dans l’être qui se forme, une parenté entre les éléments qui le composent ; aussi, un cosmos statique devient-il impensable pour lui : tout se fait, tout se tient. Mais alors l’esprit et la matière, tels que nous les expérimentons dans notre univers, ne sont pas deux substances séparées, juxtaposées et hétérogènes; elles sont les deux faces distinctes d’une même “étoffe cosmique” et ne présentent pas d’antagonisme déroutant pour notre intelligence. L’énergie physique porte en elle du psychique et, puisque la montée de l’énergie est un fait d’observation, contrôlable avec la complexité croissante des organismes, la loi de l’Univers ne serait-elle pas une spiritualisation en voie de progrès et irréversible?

Vraiment la matière n’exerce plus sur le Père Teilhard cette attraction d’autrefois : “La béatitude que j’avais cherchée (enfant) dans le fer, c’est en l’Esprit seul que je pouvais la trouver.” Au cours de ces années décisives passées en Angleterre il fut ordonné prêtre, en 1911, à l’église St Mary of the Sea, dans le Sussex où il poursuit ses études de jésuite. C’est au cours de mes années de théologie, à Hastings, (c’est à dire juste après les émerveillements de l’Egypte), que petit à petit, – beaucoup moins comme une notion abstraite que comme une présence -, a grandi en moi, jusqu’à envahir mon ciel intérieur tout entier, la conscience d’une Dérive profonde, ontologique, totale, de l’Univers autour de moi.[3]

C’est la découverte de l’Évolution cosmique. Ce qu’il appellera la Cosmogenèse.

Rentré en France pour poursuivre ses études littéraires et scientifiques, il lit beaucoup, notamment les philosophes, Henri Bergson (« L’Evolution créatrice » et Edouard Leroy (son successeur au Collège de France) et leur influence directe et indirecte sera très grande. Marqué du caractère sacerdotal, éveillé intellectuellement aux conséquences de l’évolution généralisée, il se met en devoir de construire l’édifice de son univers intérieur, d’en faire le pivot de son action, de ses attitudes, de sa pensée. Dorénavant il prend la résolution de collaborer, au maximum de ses forces, à ce qu’il nomme la Cosmogenèse dont la réalité lui apparaît chaque jour plus éblouissante. Il n’est plus question, à présent de chercher le salut dans “l’abandon du monde”, mais au contraire dans une “participation active” à sa construction. Dorénavant ce n’est plus en amateur, mais en véritable spécialiste, qu’il fera de la Science, non pas pour la Science elle-même, mais pour dégager l’Esprit de la gangue qui le cache ou le paralyse. Le philosophe qui a sans doute le plus influencé Teilhard de Chardin est l’allemand Leibnitz. Il admire ce penseur de génie, l’un des plus grands des temps modernes.

A partir de 1912 il travaille à Paris comme attaché au Muséum d’Histoire Naturelle, sous la direction du grand paléontologue Marcellin Boule. Il fait également la connaissance de l’abbé Henri Breuil, grand préhistorien, avec lequel il restera lié d’une grande amitié jusqu’à la fin de sa vie.

La guerre de 1914

Mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale, il est affecté, en janvier 1915, – cela aurait pu non pas briser, mais retarder son départ vers l’aventure prodigieuse : l’acte d’adoration magnifique qu’à ses yeux représente la Recherche scientifique. Enrôlé comme brancardier au 8e régiment de tirailleurs marocains, – qui devient le 4e mixte de Tirailleurs et Zouaves d’Afrique du Nord, – comme simple caporal, il est deux fois décoré Médaille Militaire et Légion d’Honneur.[4] Mais surtout il entame une période d’intense écriture – lettres, journal, essais, poèmes, publiés pour la plupart, après sa mort, par sa cousine Marguerite Teillard-Chambon dans deux ouvrages clés pour comprendre Teilhard : Genèse d’une pensée et Ecrits du temps de la Guerre.

Il vit cette hallucinante épopée de la guerre avec la générosité de son âme sans arrière-pensée, sans retour égoïste sur lui-même. Dans ces champs de mort et de dévastation, le sens de la plénitude le transporte. C’est qu’il y trouve un air nouveau et vivifiant : “L’Homme du front n’est plus le même” écrit-il, une déchirure a crevé la croûte des banalités et des conventions, une fenêtre s’est ouverte découvrant les mécanismes secrets de la puissance du vouloir sur le devenir humain. Pour lui, le front est une région où il est enfin possible aux hommes “de respirer un air chargé de ciel”. Dans cette émulation d’héroïsme au service d’une grande idée, la vie prend une autre saveur; il le sent, la réalité découverte au front, l’habitera désormais “pour le grand travail de création et de sanctification de l’humanité”.

En nous demandant ce que croyait Teilhard, en se plaçant d’emblée au centre de sa perspective, là où l’homme éclaire l’œuvre, et où la vision systématique du monde renvoie sans cesse au témoignage vécu, on découvre qu’il privilégie toujours, en dernier ressort, une perspective apologétique. « Pour moi la guerre a été une rencontre avec l’Absolu… J’ai vu clair dans un milieu où le monde a atteint pour moi une transparence qu’il ne retrouvera peut-être jamais plus. » (Genèse d’une pensée, p.351) « Je crois que je vois quelque chose, écrivait-il à sa cousine, à la fin de son expérience initiatique de la guerre, et je voudrais que ce quelque chose fût vu… »

C’est une œuvre d’écrivain qui débute dans ces circonstances terribles : vingt essais composés entre 1916 et 1919 – publiés bien plus tard, chez Albin Michel, par sa cousine Marguerite, sous le titre Ecrits du temps la guerre. Teilhard sexprime de façon fulgurante, animé d’un frémissement juvénile, d’une force de jaillissement inégalée. La plupart des thèmes qu’il reprendra dans les écrits de sa maturité sont déjà là, à l’état de germination. Son cas est prodigieux : il réfléchissait en ligne, de jour et souvent de nuit. Quand le poste de secours ne lui donnait pas l’isolement nécessaire, il se rendait dans le bois le plus proche, marchait de long en large pendant des heures et, au petit matin, prenait des notes. Au prochain repos, dans une sacristie délabrée ou un presbytère, il rédigeait, avec une minutieuse netteté d’écriture et de disposition, des textes de vingt à trente pages qui révèlent déjà un écrivain de grande classe. L’essai achevé, il l’envoyait à sa cousine Marguerite ou à sa sœur Guiguite, (ou plus rarement, à quelque confrère dans l’espoir d’une publication dans la revue jésuite « Etudes »). Il priait aussi parfois l’une ou l’autre, d’en faire dactylographier quelques exemplaires pour des amis.

Il écrit surtout pour voir clair en lui-même car sa pensée est jaillissante, fulgurante, ardente, elle jaillit la plupart du temps d’une méditation sur un sujet particulier sous forme poétique, sans qu’il cherche à faire œuvre de poète. Ainsi sa vision de l’Evolution, des rapports de l’Un et du Multiple, de Dieu et du Monde, des conditions de l’apostolat du futur, de la Foi, de l’éternel féminin ou de la virginité, du bien et du mal, se précisent. Aiguillonné par la mort qui le guette, pense-t-il, on le sent pressé de livrer son message, comme les poètes qui sont des voyants. Après un passage à Verdun où il a vu les hommes patauger dans la boue en pleurant de fatigue, il s’écrie : J’ai tout de même gardé le goût de faire de la philosophie !

Les causes de cet extraordinaire éveil tiennent au fait que le jeune jésuite, pour la première fois depuis son entrée dans la Compagnie, a le temps de s’entretenir avec lui-même, solitairement, si on peut dire. Confronté à une situation dramatique, tragique même, il a enfin la possibilité de se demander, en conscience, ce qu’il pense au fond de lui-même, avec un discernement d’adulte instruit. Ce n’est plus le jeune novice du Caire, il a 34 ans et il n’a pas été particulièrement préparé à cela. Très vite il comprend la nature et le sens de la guerre de 1914-1918 qui préfigure le drame planétaire que nous vivons au tournant du 2e millénaire avec son affrontement de civilisations. Avec l’enrôlement de toutes les races du monde dans le combat, avec cet inextricable mélange de grandeurs et de turpitudes, de souffrances et de joies, de sacrifices et d’égoïsme il plonge dans les évènements mais il n’est jamais submergé ni écrasé par eux. Il est à la fois dehors et dedans. Observateur et témoin, il est également acteur enrôlé volontaire, exemple en cela de l’intellectuel moderne.

L’Introduction de La Vie Cosmique, son premier Poème Essai, crie la joie d’un esprit génial, et pose les véritables questions qui vont changer le rapport du chrétien au monde dans une perspective cosmogénique, c’est à dire cosmique et évolutionniste à la fois :

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce qu’en même temps je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme. Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Je pars de ce fait initial, fondamental, que chacun de nous, qu’il le veuille ou non, tient par toutes ses fibres, matérielles, organiques, psychiques, à tout ce qui l’entoure. Non seulement il est lié dans un réseau mais il est entraîné par un fleuve. Tout autour de nous des liaisons et des courants. Mille déterminismes nous enchaînent, mille hérédités pèsent sur notre présent, mille affinités subies nous disloquent et nous chassent vers un but ignoré. Au milieu de toutes ces forces qui interfèrent, l’individu ne paraît plus qu’un centre imperceptible, un point de vue qui voit, un centre d’attraction et de répulsion qui sent, qui cherche et qui louvoie, qui choisit parmi les innombrables énergies radiant à travers lui, qui se retourne sur soi et qui s’oriente, pour capter plus ou moins, et dans des sens divers, l’atmosphère active qui le baigne et dont il est un point singulier et conscient.…

Et ceci est la condition extérieure qui nous est faite; nous sommes davantage, pour ainsi dire, hors de nous, dans le temps et dans l’espace, qu’en nous-mêmes, à la seconde que nous vivons : la personne, la monade humaine, comme toute monade, est essentiellement cosmique.

Je ne cherche à faire directement, ni de la science, ni de la philosophie, encore moins de l’apologétique. J’expose avant tout des vues ardentes…

            Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas … De par la logique profonde des objets et des attitudes, le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation qui fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes -, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une Voix adorée répète “Quitte tout pour avoir tout”, le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément? Faut-il pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité acquise, un peu plus de Progrès réalisé? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte et qui s’éclaire en chacune de nos consciences? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, de ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités? Voilà le problème de vie où se heurtent inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain.

         C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution

Et voilà la parole que je désire par dessus tout faire entendre car c’est elle qui réconcilie Dieu et le Monde. Ces pages où j’ai voulu faire passer, avec le meilleur de mon regard sur les choses, la solution loyale par où s’est équilibrée et unifiée ma vie intérieure, je les tends à ceux qui se défient de Jésus parce qu’ils le soupçonnent de vouloir déflorer, à leurs yeux, la face irrévocablement aimée de la terre, à ceux-là aussi qui, pour aimer Jésus, se contraignent à ignorer ce dont leur âme déborde, à ceux enfin, qui, n’arrivant pas à faire coïncider le Dieu de leur foi et le Dieu de leurs plus ennoblissants travaux, se fatiguent et s’impatiennent de leur vie partagée en des efforts obliques. [5]

Son extraordinaire sérénité prend sa source dans une vision de l’Unité du grand Tout. En faisant corps avec l’humanité en guerre il sait voir que le chaos où se débattent les cellules humaines – il dit les monades (vocable emprunté à Leibniz) – n’est qu’apparent et qu’un ordre est sous-jacent à ces phénomènes de bouleversement.   Débordant les horizons de la terre, les champs de bataille où la mort semble triompher, lui paraissent comme le creuset vivant, la matrice en gestation d’un monde nouveau. Un humus nouveau, où le sang et les larmes, la chair même des hommes sacrifiés, se mêlent à la terre ruinée, pour redevenir féconds et préparer un grain nouveau d’essence éternelle.

Deux de ses frères sont tués au front; des amis chers sont disparus dans la tourmente : Rousselot, Boussac avec lesquels il avait un contact épistolaire. La douleur est assurément profonde, et il a aussi connu la peur, mais l’émotion reste toujours contenue, lorsqu’il aborde ces sujets. Descendant de l’enfer de Verdun, il écrit à sa cousine Marguerite : « Là-haut, mon moral n’a pas été aussi haut et fort que je l’aurais vouluC’est vraiment la difficulté suprême de consentir à disparaître dans la mort fût-ce que pour la plus belle des causes et sur le plus magnifique des théâtres! Quand on se sent vraiment au pied du mur, ou au bord du fossé, si tu aimes mieux, les appréhensions se font sentir, et on sent que Notre Seigneur seul peut nous donner la vraie abnégation, sincère, profonde et réelle. En fait, je crois que ces appréhensions sont pires que la réalité, car tous ceux que j’ai vu mourir, l’ont fait si simplement. »

Son attitude courageuse pendant la guerre constitue le meilleur commentaire du but qu’il s’est fixé : Comment être aussi chrétien que pas un, tout en étant homme plus que personne ? Par delà l’héroïsme du caporal-brancardier, nombre de ses écrits du temps de guerre trahissent la sollicitude de l’aumônier, la ferveur miséricordieuse du prêtre jeté au cœur ardent des batailles, fort des richesses et des pouvoirs que son jeune sacerdoce lui confère. Il a le don surnaturel d’extraire des choses et des êtres, la sève par laquelle il vivait en Dieu. La vue des ruines évoque pour lui beaucoup moins dans son esprit la destruction d’un passé vénérable et d’habitudes ancestrales ou la haine de l’ennemi que la possibilité de rebâtir à neuf un monde nouveau, moderne, ouvert, intelligent, de s’arracher à l’ornière, au goût de la possession : “Comme si tout ordre plus grand n’était pas toujours sorti des ruines de l’ordre plus petit.”[6] écrit-il dans un autre essai de la même période. Il est vrai qu’il a la puissance d’abstraction du poète et que le scientifique qu’il est, en fait un être singulièrement équilibré et organisé. Il éprouve intensément le besoin de s’orienter vers un avenir plus beau, un idéal plus haut, une vision plus intense où l’être l’emporte sur l’avoir.

Période d’intense activité intellectuelle et de véritable production littéraire. Inspiratrice pour le poète qu’il sent naître en lui et qui éprouve le besoin de s’exprimer, de dire les choses qu’il pense et qu’il ressent et qui ne sont pas du tout celles proférées autour de lui.

Il témoigne d’une exubérance de vie et d’un jaillissement continu d’idées sur les problèmes les plus divers (scientifiques, théologiques, esthétiques, mystiques …) qui surgissent au contact des évènements, au hasard d’un échange ou d’une lecture, ou à la suite de sa recherche intellectuelle. L’expression d’une pensée éruptive cherche encore sa voie, adopte un ton quelque peu romantique, souvent passionné, un style ardent, volontiers lyrique, poétique profond, qui engendre toujours l’émerveillement. Cette capacité de s’élever n’est-elle pas le propre des poètes, ces voyants, des chercheurs de Vérité ? Il suffit, pour s’en convaincre de se référer à un autre grand poète qui se trouve en même temps au front, Guillaume Apollinaire, qui exprime la même foi au Christ, dans son beau poème Zone, par exemple.

Ce qui frappe d’abord, c’est la volonté manifeste d’expliciter une pensée originale : une sorte de nouvelle conception philosophico-mystique du monde à transmettre comme une vision du monde adaptée à notre époque, et comme un message de salut. Non sans une pointe d’humour il parle, parfois, – comme il est prêtre, – de “son Évangile”. La perspective philosophique est très nette en cette première période de production littéraire. Elle ira en s’estompant discrètement par la suite, mais sans disparaître complètement. Toujours est-il qu’il y a là une préoccupation de convaincre primordiale qu’on aurait tort de mésestimer.

Croiriez-vous, écrit-il à son ami le Père Victor Fontoynont, qu’Auguste Valensin a été très étonné que sur le front je ne fusse pas détaché de la philosophie? Comme si philosopher ne pouvait pas être la plus absorbante et la plus intime des prières – comme si la meilleure attitude du serviteur attendant le Maître n’était pas la dévotion au premier de ses devoirs humains : y voir clair en soi. Teilhard avait rencontré Victor Fontoynont, Auvergnat comme lui, au noviciat d’Aix-en-Provence, et, avec le Père Auguste Valensin ils avaient, tous trois, mené de concert, leurs études de philosophie, à Jersey, et de théologie à Ore place, en Angleterre. Le Père Teilhard gardera toute sa vie une profonde estime et une grande amitié à ses deux condisciples avec lesquels le dialogue – surtout épistolaire – fut permanent. Le Père Victor Fontoynont avait également été mobilisé comme infirmier pendant la guerre, dans l’armée d’Orient (Salonique) où il se signala par son courage et son dévouement au service des blessés, tout comme son ami Teilhard sur le front occidental. C’est de cette période que date la correspondance qui nous est parvenue adressée du front[7].

Depuis ma lettre de février , j’ai mis au jour, dans un petit travail intitulé “la Vie cosmique” (!!) que je vous soumettrai sûrement si nous nous tirons de la guerre, les idées que je vous soumettais alors. Provisoirement, c’est un peu mon testament d’intellectuel que j’ai rédigé là, dans le calme de Nieuport… J’y célèbre, sans vergogne, ” la sainte évolution”, et y insiste sur ce fait que, le Cosmos étant sanctifié et renouvelé, par l’Incarnation, dans le fond même de son devenir, c’est une part fondamentale du devoir chrétien de concourir à la maturation, même naturelle, de toutes choses (avec hiérarchie évidemment). Le Progrès naturel est, en un sens, l’axe, ou un des axes du Royaume de Dieu ; et la Terre nouvelle doit sortir de l’achèvement de la Terre ancienne. – De plus en plus, il me semble qu’il y a une réconciliation saine, et combien fondamentale ! à opérer entre les adorateurs du Christ et ceux du Monde (ceux-là, j’entends, que captive un amour fort et désintéressé d’agrandir la Vie). Dans les questions brûlantes, du libéralisme, de l’émancipation, de “la laïcisation” , de l’immanence de nos destinées, etc., il se cache, sous le fanatisme et le sectarisme, des postulats légitimes, et la perception d’une logique irrémédiable qui conduit fatalement à des situations et des points de vue nouveaux. – Collaborer à dégager ces courants nouveaux, à leur arracher leur masque d’athéisme pour les montrer chrétiens, c’est une grande espérance qui, ma foi, me soulève comme une vocation.

Ce petit travail intituléla Vie cosmique” est une esquisse de synthèse qu’il signe comme un testament d’intellectuel. Nous en avons cité l’Introduction, exubérante. Dédié “À la Terra Mater et par elle, surtout au Christ Jésus c’est un texte fondateur de la pensée théologique de Teilhard. Il y expose, selon un processus dialectique classique – thèse antithèse synthèse – le côté positif de sa démarche qui intègre la part de vérité incluse dans les deux attitudes apparemment antagonistes : la conception panthéiste d’un Dieu totalement immanent et la conception théiste d’un dieu totalement transcendant. Il en arrive à ce qu’il considère comme la conception vraie d’un Dieu à la fois immanent et transcendant, telle qu’elle s’exprime dans le christianisme, par la Foi en l’incarnation de Dieu. Le Verbe incarné, en prenant corps d’homme, assume l’Univers car, par son humanité, l’être humain est inséparable de son environnement cosmique auquel il est “coextensif“. Unie à la personne divine, l’humanité du Christ, voit ses virtualités se développer hors des proportions communes. Le corps du Christ ressuscité acquiert une dimension cosmique universelle, de sorte que tout se trouve lié à sa personne. La synthèse que constitue cette dissertation éblouissante sur le Christ universel se présente finalement comme une sorte de “panthéisme chrétien” à la manière de St Paul.

Cet important texte se résume à la fin en une très belle prière : Ô Christ Jésus, vous portez vraiment en votre bénignité et votre humanité, toute l’implacable grandeur du Monde. Et c’est pour cela, pour cette ineffable synthèse réalisée en Vous, de ce que notre expérience et notre pensée n’eussent jamais osé réunir pour les adorer : l’élément et la Totalité, l’Unité et la Multitude, l’Esprit et la Matière, l’Infini et le Personnel, – c’est pour les contours indéfinissables que cette complexité donne à votre Figure et à votre action, que mon cœur épris de réalités cosmiques, se donne passionnément à Vous!

Je vous aime, Jésus, pour la Foule qui s’abrite en Vous, et qu’on entend avec tous les autres êtres, bruire, prier, pleurer, quand on se serre tout près contre Vous.

Je Vous aime pour la transcendante et inexorable fixité de vos desseins, par laquelle votre douce amitié se nuance d’inflexible déterminisme et nous enveloppe sans merci dans les plis de sa volonté.

Je Vous aime comme la Source, le Milieu actif et vivifiant, le Terme et l’Issue du Monde, même naturel, et de son Devenir.

Centre où tout se rencontre et qui se distend sur toutes choses pour les ramener à soi, je vous aime pour les prolongements de votre Corps et de votre Âme dans toute la création, par la Grâce, la Vie, la Matière.

Jésus, doux comme un Cœur, ardent comme une Force, intime comme une Vie, Jésus en qui je puis me fondre, avec qui je dois dominer et me libérer, je vous aime comme un Monde, comme le Monde qui m’a séduit, et c’est Vous, je le vois maintenant, que les hommes, mes frères, ceux mêmes qui ne croient pas, sentent et poursuivent à travers la magie du grand Cosmos.

Jésus, centre vers qui tout se meut, daignez nous faire, à tous, si possible, une petite place parmi les monades choisies et saintes qui, dégagées une à une du chaos actuel par votre sollicitude, s’agrègent lentement en Vous dans l’unité de la Terre nouvelle ….

Et cette prière – qui annonce toutes celles, nombreuses, qui viendront couronner ses grands textes suivants, – se termine par cette affirmation, qui est la base de sa vision cosmique dans le Christ Ressuscité : Vivre de la vie cosmique, c’est vivre avec la conscience dominante qu’on est un atome du Corps du Christ mystique et cosmique. Celui qui vit ainsi compte pour rien une foule de préoccupations absorbantes pour les autres; il vit plus loin et son cœur est toujours au plus large…

Pour signifier encore la place centrale qu’il donne au Christ, Teilhard a écrit, peu après, Trois histoires comme Benson qui ont pour titre commun, Le Christ dans la Matière. La lecture de ces textes – écrits à la manière de l’auteur anglais R. H. Benson, célèbre en ce temps là, – lui fait imaginer des situations où le lyrisme rejoint la mystique afin d’illustrer ce qu’il cherche à assumer dans une vision christocentrique : la valeur des intuitions panthéistes précédemment analysées.

Le “Corps du Christ” joue un rôle primordial dans cette perspective. Il doit être considéré comme une réalité du monde dans un sens très fort que ne rendent pas les analogies traditionnelles avec un corps social, les chrétiens. Les relations morales, logiques ou juridiques, dans ce cas bien particulier, expriment une réalité d’existence beaucoup trop lâche, beaucoup trop inconsistante. Teilhard, affirme dans ce texte qui ne cache pas son retour aux sources que :

Le Corps du Christ doit être compris hardiment, tel que saint Jean, saint Paul et les Pères l’ont vu et aimé : Il forme un Monde naturel et nouveau, un Organisme animé et mouvant, dans lequel nous sommes tous unis, physiquement, biologiquement.

L’affaire unique du Monde, c’est l’incorporation physique des fidèles au Christ qui est à Dieu. Or cette œuvre capitale se poursuit avec la rigueur et l’harmonie d’une évolution naturelle.[8]

Aussi Teilhard affirme que le Christ, en son Corps mystique et cosmique, vient assumer l’évolution. Il est entré dans notre Cosmos et notre Vie … Les âmes forment avec l’Univers un bloc unique cimenté par la Vie et la Matière. Le Christ s’est inséré non seulement dans l’Humanité, mais dans l’Univers qui porte l’Humanité.[9] Le Christ, dit-il, est la réponse révélée à l’appel que le Cosmos adresse mystérieusement à l’humanité pour qu’elle s’unisse et lutte pour quelque terme à venir. Dès lors, le rôle du chrétien est d’achever l’évolution cosmique (idem p. 40), de mettre en valeur toutes les énergies matérielles et spirituelles de la terre pour permettre au Corps cosmique du Christ, répandu dans l’univers entier, d’atteindre sa pleine croissance. (idem p. 67).

Dans son Journal, à la même époque, Teilhard avait noté : N.Seigneur est le centre et le liant de l’ensemble des monades destinées à édifier l’homme glorieux[10].

Grâce au Christ, dit Teilhard, le monde pourra parvenir à son terme, mais cet achèvement passe nécessairement par l’action libre de l’homme pour l’édification de son Corps mystico-cosmique. Le Christ est à la fois don surnaturel et action humaine. Ainsi le Christ est-il l’instrument, le Centre, la fin de toute la création animée et matérielle.(id., p.68). Assumant l’évolution il la dirige invinciblement vers son terme. C’est à dire qu’il est à la fois la Fin (sa face transcendante) et le Moteur qui la mène au terme (sa face immanente). Il est Celui qui est et Celui qui devient (id, p. 61).

L’unité du dessein créateur et rédempteur s’effectue dans le Verbe et par Lui. A la date du 7 mars 1916, Teilhard avait écrit, dans son Journal : Plus une Âme vivra en union avec le Monde, plus elle sera capable d’agir intensément, de se renoncer à elle-même et de découvrir le seul Auteur (Agent) et la seule Fin de la Vie Cosmique : Dieu par Notre Seigneur[11]

Les analyses de La Vie Cosmique ont permis à Teilhard d’aborder de front le problème du mal auquel les divers panthéismes ne donnent pas de réponse satisfaisante. Pour lui la genèse du monde est douloureuse. Une synthèse globale doit intégrer le mal comme élément de l’évolution. C’est la contrepartie nécessaire du progrès évolutif. Tout ce qui devient souffre ou pèche. La vérité sur notre attitude en ce monde, c’est que nous y sommes en croix. (id., p. 77). Le Christ, par sa mort, a assumé toute la peine du monde, et par là il a fait comprendre à l’homme qu’il était aussi un facteur de progrès. Dans le Corps du Christ, la souffrance et la mort sont ordonnées à l’achèvement du dessein de Dieu.

Le Christ n’a pas voulu que son image douloureuse fut un simple avertissement dressé, pour jamais, sur le Monde. Au Calvaire. Il est encore, et surtout, le Centre de confluence et d’apaisement de toutes les souffrances terrestres. Nous avons bien peu de données sur la façon dont Notre-Seigneur éprouve son corps mystique, pour en jouir. Mais nous entrevoyons un peu comment Il peut en recueillir les peines; et c’est même la seule façon d’apprécier l’immensité de son Agonie que d’y reconnaître une angoisse, écho de toutes les angoisses, une souffrance “cosmique”. Au cours de sa Passion, Jésus a senti porter sur son âme, seule et broyée, le poids de toutes les douleurs humaines; en une prodigieuse et ineffable synthèse, Il les a toutes adoptées, ressenties…[12]

Ainsi le Sens de la Croix, révélé par le christianisme, apporte-t-il une lumière plus grande sur ce redoutable mystère du mal.

Des Ecrits du temps de la guerre on peut dire que trois ‘évidences’ essentielles apparaissent, de nature à modifier de manière radicale le sentiment que Teilhard avait de lui-même et le regard qu’il portait jusque là aux choses et aux hommes : au front il voit beaucoup plus large et plus grand et il a acquis une liberté de tout entreprendre et de tout oser avec les portes qui s’ouvrent à lui “de l’inconnu et du nouveau“.

“Le ‘moi’ énigmatique et importun, qui aime obstinément le Front, je le reconnais, écrit-il dans un article paru dans Etudes, c’est le ‘moi’ de l’aventure et de la recherche, – celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est ‘en avant’.

Je l’avoue. Quand il s’est agi pour moi, il y a trente mois et quelques, d’aller aux tranchées pour la première fois, je suis parti : comme un curieux et jaloux, qui voulait tout voir et qui voulait en voir plus que les autres.”[13]        

Mais ce stade, trop naturel, est bien vite dépassé. La véritable liberté de l’homme pris dans la vie du front est celle qui l’arrache à lui-même, qui le délivre d’abord de soi. Celle qu’on éprouve à la découverte d’une valeur suffisante pour mériter qu’on lui sacrifie tout. Celle de l’homme qui, sans réserve, sans calcul, sans nul retour, s’engage tout entier dans ses actes : “Ma vie me paraissait plus précieuse que jamais; et cependant, je l’aurais laissée sans regret, car je ne m’appartenais plus. J’étais libéré, et soulagé, jusque de moi-même. Je me sentais doué d’une légèreté inexplicable.” Toute sa vie Teilhard continuera à nous donner le spectacle d’un homme souverainement détaché de ses intérêts, de ses soucis, de sa propre valeur, uniquement tendu vers ce but supérieur “qui, comme il donne sens à la vie, donne aussi un sens à la mort“.[14]

La deuxième ‘évidence’ de la guerre est la prise de conscience par le combattant, au sein d’une terrible aventure collective, de “l’immense présence humaine qui charge le front“. Revenu à la vie civile, loin du coude à coude des tranchées, lequel d’entre eux n’aura pas éprouvé avec le Père Teilhard, l’impression d’avoir connu “une âme plus grande” que la sienne, qui habite les ligneset qu’il a “laissée là-bas”. “Quand l’individu, écrit-il encore dans ce même article de la Nostalgie du front, a été admis quelque part sur la Surface Sublime, il lui semble, positivement qu’une existence nouvelle fond sur lui, et s’empare de lui. Son individualité, bien sûr, est sauve. Aucun centre, conscient, distinct de son âme, ne lui apparaît. En lui, pourtant, dès qu’il prend place sur la périphérie sacrée du Monde en activité, une personnalité d’un autre ordre se découvre, qui recouvre et efface l’homme de tous les jours. – L’homme du Front agit en fonction de la Nation tout entière, et de tout ce qui se cache derrière les Nations. Son activité et sa passivité particulières sont directement utilisées au profit d’une entité supérieure à la sienne en richesse, en durée, en avenir. Il n’est plus que secondairement lui-même. Il est premièrement, parcelle de l’outil qui fore, élément de la proue qui fend les vagues. Il l’est et il le sent. Une conscience irrésistible et pacifiante accompagne, en effet, dans son rôle nouveau et plein de risques, l’homme que son pays a voué au feu. Cet homme a l’évidence concrète qu’il ne vit plus pour soi, – qu’il est délivré de soi, – et qu’autre Chose vit en lui et le domine.[15] Ces lignes sont capitales pour comprendre les grandes vues de la ‘synthèse’ que recherchera toute sa vie le Père Teilhard. Ce sentiment du Tout, réveillé chez lui dès l’enfance, prend, du fait de la guerre, une exigence toute nouvelle et se charge de résonances humaines cueillies ‘sur le terrain’, –   le géologue qu’il est en a l’habitude. L’œuvre élaborée au front a acquis, du fait de cette nouvelle densité de son regard, une dimension poétique qui le rapproche des plus grands poètes contemporains, ses frères d’armes. Après Rimbaud (“un mystique à l’état sauvage” dit de lui Paul Claudel) c’est à Apollinaire[16] ( Le Mal Aimé) et à Charles Péguy que l’on songe. Péguy dont Teilhard a recopié, sur la page de garde de son Journal de 1916, ces vers, qui font écho à son état d’esprit :[17]

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu

Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés

Dans la première argile et la première Terre,

Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

La même fulgurance que ces grands poètes, la même exaltation pour la célébration de la vie, le même élan d’amour pour l’humanité l’habitent et, naturellement, le même sens cosmique. Tous expriment de manière profondément poétique leurs interrogations, leurs émerveillements, leurs quêtes de vérité angoissées dans l’épreuve, leurs visions généreuses universelles.

Mais il y a encore une troisième leçon à tirer de cette Guerre, pour Teilhard. Il l’évoque dans le récit ‘mystique’ d’un conte comme Benson [18] mentionné plus haut, écrit avant la bataille de Douaumont, en octobre 1916, en plein ‘enfer’ de Verdun, il imagine qu’un ami, – celui qui buvait à toute vie comme à une source sainte – (évidemment lui-même, confesse-t-il dans une note), confie ces paroles inspirées :

Vous voulez savoir, me disait-il, comment l’Univers puissant et multiple a pris, pour moi, la figure du Christ? Cela s’est fait petit à petit; et des intuitions aussi rénovatrices que celles-là, s’analysent difficilement par le langage. Je puis cependant vous raconter quelques-unes des expériences par où le jour, là-dessus, est entré dans mon âme, comme si, par saccades, se levait un rideau…”[19]

La guerre elle-même ne me déconcerte pas. Dans quelques jours nous allons être lancés pour reprendre Douaumont, – geste grandiose, et presque fantastique, par qui sera marquée et symbolisée une avance définitive du Monde dans la Libération des âmes. – Je vous le dis. Je vais aller à cette affaire religieusement, de toute mon âme, porté par un seul grand élan dans lequel je suis incapable de distinguer où finit la passion humaine et où commence l’adoration. … Et, si je ne dois pas redescendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité Nouvelle.” [20]

Le 23 septembre (1917) il avait écrit à sa cousine Marguerite : J’ai un peu envie d’analyser et de justifier brièvement ce sentiment de plénitude et de surhumain que j’ai si souvent éprouvé sur le front, et dont je redoute d’expérimenter la nostalgie après la guerre. Il me semble qu’on pourrait montrer que le Front n’est pas seulement la ligne de feu, la surface de corrosion des peuples qui s’attaquent, mais aussi en quelque façon, le “front de la vague” qui porte le monde humain vers ses destinées nouvelles. Quand on regarde dans la nuit, à la lumière des fusées, après quelques journées plus agitées, il semble que l’on se trouve à l’extrême limite de ce qui est réalisé et de ce qui tend à se faire. Non seulement l’activité, alors, atteint une sorte de paroxysme très calme qui la dilate à la mesure de la grande œuvre à laquelle elle coopère, – mais l’esprit, lui aussi, domine la marche totale de la masse humaine, où il se sent moins noyé. A ces minutes-là, par excellence , on vit, peut-on dire, cosmiquement, – avec un intérêt palpable aussi grand que le cœur…. Je ne sais encore, si je pourrai vraiment écrire quelques pages décentes sur ce thème. [21]

Deux jours après, cependant, il note que l’idée se précise. Son titre est trouvé, il décrira La Nostalgie du front et exposera les raisons de ce sentiment : Ces raisons, me semble-t-il, se ramènent à ceci : le Front attire invinciblement parce qu’il est, pour une part, l’extrême limite de ce qui se sent et de ce qui se fait. Non seulement on y voit autour de soi des choses qui ne s’expérimentent nulle part ailleurs, mais on y voit affleurer, en soi, un fond de lucidité, d’énergie, de liberté qui ne se manifeste guère ailleurs, dans la vie commune, et cette forme nouvelle que révèle alors l’âme, c’est celle de l’individu vivant de la vie quasi collective des hommes, remplissant une fonction bien supérieure à celle de l’individu et prenant conscience de cette situation nouvelle. Notoirement, on n’apprécie plus les choses de la même manière au front qu’à l’arrière: autrement la vie et le spectacle seraient intenables. Cette élévation ne se fait pas sans douleur. Mais elle est une élévation quand même. Et voilà pourquoi on aime, malgré tout, le front, et on le regrette.[22]

La guerre, le front, la troupe l’ont marqué profondément. Il dit ne plus pouvoir vivre, penser, travailler qu’en reprenant place à chaque fois, par une sorte d’instinct irrésistible, comme s’il se trouvait “face au front et à la bataille !” La paix restaurée, la question obsédante revient l’assaillir : J’interroge ardemment la ligne sacrée des levées de terre et des éclatements, – la ligne des ballons qui se couchent comme à regret, l’un après l’autre, comme des astres biscornus et éteints, – la ligne des fusées qui commencent à monter.

Quelles sont donc, enfin, les propriétés de cette ligne, fascinante et mortelle ? Par quelle secrète vertu tient-elle à mon être le plus vivant, pour l’attirer ainsi à elle, invinciblement?” écrit-il dans cet article annoncé à sa cousine et qui sera publié dans la revue Etudes, dès novembre 1917 [23] , article capital pour comprendre la pensée sur cette expérience du Père Teilhard et pour saisir l’œuvre en évolution qui est la sienne.

Le Père Teilhard prend d’avantage conscience de l’unité psychique et organique du ‘groupe humain’ dans lequel il se sent en même temps ‘dehors et dedans’. Il lui donnera le nom de ‘Noosphère’, enveloppe pensante de la Terre, – et reconnaîtra avoir eu grâce à l’expérience du Front, le pressentiment de l’existence de cette mystérieuse réalité globale et englobante. Il en témoignera plus tard, dans son livre testament des années 40, Le Cœur de la Matière, au chapitre L’Humain ou le Convergent, qui comprend trois grands paragraphes sur la Réalité de la Noosphère, l’Etoffe de la Noosphère et L’Évolution de la Noosphère :

C’est au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l’Yser à Verdun, s’opposaient alors dans les tranchées de France.

L’atmosphère du “Front”…. N’est-ce pas pour y avoir plongé – pour m’en être imprégné des mois et des mois durant – là précisément où elle était la plus chargée, la plus dense, que, décidément, j’ai cessé d’apercevoir, entre ‘physique’ et ‘moral’, entre ‘naturel’ et ‘ artificiel’, aucune rupture, (sinon aucune différence): le ‘Million d’hommes’, avec sa température psychique, et son énergie interne, devenant pour moi une grandeur aussi évolutivement réelle, et donc aussi biologique, qu’une gigantesque molécule de protéine…..… Ce don ou faculté, encore relativement rare, de percevoir sans les voir, la réalité et l’organicité des grandeurs collectives, c’est indubitablement, je le répète, l’expérience de la Guerre qui m’en a fait prendre conscience, et l’a développé en moi comme un sens de plus.”[24]

Ici, en note, Teilhard ajoute : Cet éveil est clairement marqué dans une fantaisie un peu folle, écrite vers 1917, dans les tranchées, et intitulée “La grande Monade“: la Lune émergeant, pleine, des barbelés, – symbole et image de la Terre pensante. Et plus clairement encore dans le dernier paragraphe (supprimé par les éditeurs) de “La Nostalgie du Front” (Etudes, 20 novembre 1917), et que je retranscris ici :

“…La nuit tombait maintenant tout à fait sur le Chemin-des-Dames. Je me suis levé pour redescendre au cantonnement. Or voici qu’en me retournant, pour apercevoir une dernière fois la ligne sacrée, la ligne chaude et vivante du front, j’ai entrevu l’éclair d’une intuition inachevée, que cette ligne prenait la figure d’une Chose supérieure, très noble, que je sentais se lier sous mes yeux, mais qu’il eut fallu un esprit plus parfait que le mien pour dominer et pour comprendre. J’ai songé alors à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur qui n’ont eu que des animaux pour témoins. Et, il m’a semblé, à cet instant, que j’étais, devant cette Chose en train de se faire, pareil à une bête dont l’âme s’éveille, et qui perçoit les groupes de réalités enchaînées, sans pouvoir saisir le lien de ce qu’elles représentent.”[25]

“Or, une fois ce sens supplémentaire acquis, poursuit-il dans ses mémoires, c’est littéralement un nouvel Univers qui surgissait à mes yeux : à côté (ou au-dessus) de l’Univers des grandes Masses, l’Univers des grands Complexes. Non seulement je n’éprouvais plus aucune difficulté à saisir en quelque sorte intuitivement, l’unité organique de la membrane vivante étendue comme un film à la surface éclairée de l’astre qui nous porte. Mais encore, s’individualisant et se détachant petit à petit, comme une aura[26] lumineuse, autour de cette couche protoplasmique sensible, une ultime enveloppe commençait à m’apparaître, – enveloppe non plus seulement consciente, mais pensante, – où ne cesserait plus désormais de se concentrer, pour mon regard, avec un éclat et une consistance grandissantes, l’essence, ou, pour mieux dire, l’Âme même de la Terre.”[27]

N. B. Les paragraphes sur L’Etoffe de l’Univers et ensuite L’Évolution de la Noosphère très importants pour comprendre la pensée de Teilhard, suivent.

À ce stade il nous faut faire le point sur l’évolution de la pensée de Teilhard telle qu’elle transparaît dans ses Ecrits du temps de la guerre. A côté de ses réactions spontanées d’homme face à l’expérience de la mort, réactions qui constituent l’arrière-plan existentiel de sa pensée, arrêtons-nous à l’ébauche de synthèse élaborée au cours des divers essais de 1916 à 1921 que nous venons de mentionner. Teilhard cherche alors à penser l’univers comme totalité et à l’harmoniser avec sa vision religieuse centrée sur la réalité du Christ total, du Christ Universel. C’est un nouvel Humanisme qu’il commence à échafauder ainsi, et dont la formulation s’élaborera d’abord dans ses différentes correspondances avec ses nombreux correspondants, mais également dans les différents ouvrages et essais qui paraîtront de manière posthume.

Ce n’est pas seulement sa vocation poétique que l’expérience de la guerre révèle complètement. Nous pourrions l’évoquer également à propos d’un très beau et très important poème écrit l’année suivante, en 1918 L’Éternel Féminin.[28] Sa vocation religieuse s’est trouvée confirmée, éprouvée et sanctifiée. Confirmation est donnée de cela dans la décision qu’il prend de prononcer ses vœux solennels avant même la fin des hostilités, sans avoir à reprendre son ‘troisième an’ interrompu par la guerre, – ce qui lui fut accordé de réaliser le 26 mai 1918, à Sainte-Foy-lès-Lyon, au cours d’une permission. Il retrouve pour la circonstance, son ami Fontoynont, venu également en permission pour prononcer ses vœux solennels. Le cycle de sa formation religieuse est donc clos et Teilhard, à la fin 1918, est aussi bien confirmé comme prêtre à vie que… comme jésuite original et…remuant pas très facile à suivre par ses autorités religieuses restées figées dans des idées anciennes. Le voilà sur les traces de saint Ignace pour œuvrer à la plus grande gloire de Dieu mais avec une vision renouvelée du sens de la vie et de sa joie de s’enfoncer en Dieu dans une christogenèse nouvelle.[29]

Anticipant sur les sentiments qui lui dicteront quelques années plus tard, les mystiques élévations de la Messe sur le Monde, – le Père Teilhard, sûr de l’efficacité profonde des apparentes destructions, de la vertu des morts humaines auxquelles la mort du Christ rend un sens, appelle déjà sur les victimes de la guerre, la vertu transfiguratrice des divines consécrations et il termine par ces paroles l’essai – Le Prêtre – où il s’adresse à Dieu, avant de s’adresser aux prêtres ses confrères qui, comme lui, “ont la chance d’être au Front“:

Ô Prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messe dite ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des âmes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

Débordant le pain et le vin que l’Eglise a mis entre vos mains, votre influence est faite pour s’étendre sur l’immense hostie humaine, qui attend que quelqu’un passe pour la sanctifier.

Vous avez le pouvoir – par votre ordination, de consacrer, d’une manière réelle, en la Chair et le Sang du Christ, les souffrances qui vous entourent, et auxquelles votre caractère vous commande de participer.

Vous êtes le levain répandu par la Providence tout le long du “Front” afin que, même par votre seule action de présence, la masse énorme de notre labeur et de nos angoisses soit transformée.

Jamais vous n’avez été plus prêtres que maintenant, mêlés et submergés comme vous l’êtes, dans la peine et le sang d’une génération – jamais plus actifs – jamais plus directement dans la ligne de votre vocation.

Merci, mon Dieu, de m’avoir fait prêtre, – pour la Guerre ! [30]

CONCLUSION

Teilhard ne fait pas l’apologie de la guerre, il exalte la fructueuse et bienfaisante fraternité d’hommes de nationalités et de tendances si diverses et parfois si opposées. C’est qu’il voyait dans l’union de tous pour une noble cause, le secret du succès et du progrès durable de l’Homme. Fait plus étonnant encore, alors que la plupart des soldats du front songeaient après l’attaque à reprendre des forces dans l’oubli du cauchemar qu’ils venaient de vivre, le Père Teilhard cherchait dans un abri ou une tranchée, un coin plus solitaire. Pourquoi ? Parce qu’il sentait le besoin de se recueillir. Il rédigeait alors le message et le témoignage qu’il voulait transmettre à ses frères humains : rassemblés en deux volumes le fruit de son travail dans les tranchées : ses Lettres 1914-1919 dans Genèse d’une Pensée et ses essais recueillis dans Ecrits du Temps de la Guerre. C’est là que sont exprimées de manière poétique et fulgurante les idées fondamentales de sa vision philosophique et religieuse.

Tel fut le Père Teilhard durant toute sa vie : l’amour du prochain, le besoin de tout accueillir par souci d’être à l’avant-garde de l’épopée humaine ont fait de lui un être dont la charité véritable et nullement illusoire laisse loin derrière elle l’éclat de son savoir et de son intelligence. S’il a pu dépasser l’amertume de l’homme qui se sait mal jugé, calomnié et incompris, s’il s’est soumis laborieusement aux exigences de la discipline religieuse, s’il a traversé courageusement les tempêtes de la vie, il n’est d’autre explication à chercher que son indéfectible confiance. Les chrétiens appellent cela l’espérance.

La petite espérance de Péguy      

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. […]

Mais l’espérance ne va pas de soi.

L’espérance ne
va pas toute seule.

Pour espérer, mon enfant,
il faut être bien heureux,
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce.   […]

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle.
Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur
le chemin raboteux du salut, sur la route inter-
minable, sur la route entre ses deux sœurs la
petite espérance
S’avance.
Entre ses deux grandes sœurs.
Celle qui est mariée.
Et celle qui est mère.
Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention que pour les deux grandes sœurs.
La première et la dernière.
Qui vont au plus pressé.
Au temps présent.
À l’instant momentané qui passe.
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a de regard que pour les deux grandes sœurs.
Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l’école.
Et qui marche.
Perdue entre les jupes de ses sœurs.
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Au milieu.
Entre les deux.
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d’un certain âge.
Fripées par la vie.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.
Pour ainsi dire le futur de l’éternité même.

La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. [31]

Dans l’encyclique Spe Salvi, Benoit XVI, après avoir constaté que notre temps, comme celui des Ephésiens ( dans la lettre de Saint Paul ) est caractérisé par le « sans Dieu dans le monde … Pour nous qui vivons depuis toujours avec le concept chrétien de Dieu et qui nous sommes habitués, la possession de l’espérance, qui provient de la rencontre réelle avec ce Dieu, n’est presque plus perceptible ». Ne chantons-nous pas « le Seigneur est mon berger ; je ne manque de rien. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi » ?
Les chrétiens ont à offrir au monde cette Espérance, qui est bien plus que de l’optimisme, car elle est fondée sur la confiance en Dieu. C’est un fruit de la Rédemption d’être pétri d’Espérance, car nous savons d’où nous venons et où nous allons.

Ce texte écrit en 1919, donne bien la vision cosmique de Pierre Teilhard de Chardin au sortir de la Guerre.

Je crois que l’Univers est une évolution

Je crois que l’Evolution va vers l’Esprit

Je crois que l’Esprit, dans l’Homme, s’achève en Personnel

Et il ajoutera ensuite, pour parachever ces affirmations historiques, biologiques et planétaires, cette dimension métaphysique :

Je crois que le Personnel suprême est le Christ Universel.

Pour clore cette rapide incursion dans Les Ecrits du temps de la Guerre, je me permets de citer cet Hymne à la Matière qui les résume en quelque sorte, magnifiquement, à la fin de cet ouvrage exceptionnel.

Hymne à la Matière

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher

qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler

si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites? Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu, toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis. Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue source harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton ‘Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.

Un reflet les trompe, ou un écho je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là

où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

Le soldat Pierre Teilhard de Chardin à la guerre de 1914 -1918 .     Photo Fondation PTC

[1] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 32.

[2] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 31-32.

[3] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 33

[4] De 1915 à 1919, le brancardier Teilhard a mérité cinq citations, dont une comportant l’attribution de la Médaille Militaire et une autre la croix de la Légion d’honneur, avec le motif suivant : « Brancardier d‘élite qui, pendant quatre ans de campagne, a pris part à toutes les batailles, à tous les combats où le régiment fut engagé, demandant à rester dans le rang pour être plus près des hommes dont il n’a cessé de partager les dangers »

[5], La Vie Cosmique p. 19-22 dans Ecrits du temps de la guerre t. 12 des Œ. C.

[6] La grande Monade (1918) dans Ecrits du temps de la guerre.

[7] Ed. dans H. de Lubac : La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin, 1962, p. 347-354

[8] La Vie Cosmique, p.58.

[9] idem p.61, 67.

[10] Journal, 24/02/16, p. 41.

[11] Journal 7/03/16, p. 51

[12] Ecrits du temps de la Guerre, La Vie Cosmique, 1916, t. XII, p. 77

[13] Ecrits du temps de la Guerre, La Nostalgie du Front, 1917, t. XII p. 231

[14] La Nostalgie du front, ibidem, p. 237

[15] La Nostalgie du front, ibidem, p.

[16] Guillaume Apollinaire (Rome 1880 – Paris 1918) : CALLIGRAMMES

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux, des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la Bonté, contrée énorme où tout se tait…

[17] Charles Péguy (Orléans 1873 – Paris 1915)

[18] Robert Hugh Benson, (1871-1914) auteur anglais, évêque, mort en plein succès d’une œuvre       mystique très abondante.

[19] Le Christ dans la Matière, XII, p. 112

[20] Le Christ dans la Matière, XII, p. 127

[21] Genèse d’une pensée, p.264-265

[22] Genèse d’une pensée, p. 266-267

[23] La Nostalgie du Front, Etudes du 20 novembre 1917, repris intégralement dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 459 et 463

[24] Le Cœur de la Matière, p. 40-41

[25] Le Christ dans la Matière dans Hymne de l’Univers, p. 57

[25] Le Cœur de la Matière, p. 41

[26] aura, mot latin qui désigne le rayonnement d’une lumière à partir de sa source. C’est en ce sens que Teilhard parle d’une aura de la personnalité de quelqu’un, et notamment de celle du Christ qui s’étend sur tout l’Univers.

Voir Forma Christi dans Ecrits du temps de la Guerre, p. 363

[27] Le Cœur de la Matière, p. 42

[28] Ecrits du temps de la Guerre, p. 279

[29] Journal, 1918

[30] Le Prêtre, juillet 1918, dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 332

[31] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu , 1912

 

Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017

samedi 17 juin 2017 | Leave a Comment

 – Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims

L’exposition du Centre Européen Teilhard “Ensemble, construisons la Terre” avec Pierre Teilhard de Chardin, saint François d’Assise et François Cheng» est présentée à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017.

Téléchargez le flyer de l’exposition à la cathédrale de Reims

Colloque International Pierre Teilhard de Chardin à Reims

Du Vendredi 13 au Dimanche 15 Octobre 2017 avec un prologue le vendredi après-midi

REIMS- Maison Diocésaine Saint-Sixte 6, rue Lieutenant Herduin

De la genèse de sa pensée aux turbulences actuelles de la mondialisation

L’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin en partenariat avec l’Archevêché de Reims

Vendredi 13 octobre 2017

LES INTERVENANTS
– Guillermo AGUDELO (Mexique)- Ingénieur
– Antoine ARJAKOVSKY- Historien, Collège des Bernardins
– Jacques ARNOULD – Théologien- Expert éthique au Centre national d’études spatiales
– Jean-François BOULANGER – Professeur d’histoire contemporaine à Reims
– Eric de COLOMBY – Administrateur de l’Association P TdC
– Gérard DONNADIEU – Ancien président de l’Association P TdC
– Sr Kathleen DUFFY, PhD (USA) – Docteur en Physique – Philadelphie
– Hilaire GIRON – Président de l’Association P TdC
– Jean-Joseph HENRY – Administrateur de l’Association P TdC
– Général Elrick IRASTORZA – Ancien CEMAT, Président de la Mission du Centenaire
de la Grande Guerre
– Paula KASPARIAN – Philosophe, Présidente de l’Association Artisans de Paix
– Ursula KING (GB) – FRSA, Universités de Bristol et de Londres
– Valerian MENDONCA s.j. (Inde) – Philosophe
– Gian Luigi NICOLA (Italie) – Vice-président de l’Association P TdC italienne
– Georges ORDONNAUD – Ancien président de l’Association P TdC
– P. Jean-François PETIT – Maître de conférences en philosophie à l’ICP
– Mercè PRATS – Chargée de cours d’histoire contemporaine à l’Université de Reims – Philippe QUEAU – Ancien directeur général adjoint à l’UNESCO
– Marie-Anne ROGER – Administrateur de l’Association P TdC / Teilhard Monde
– Oliver SCHULZ – Historien, Fondation Konrad Adenauer
– Erwin VILAIN – Aumônier de l’armée belge et de l’Eurocorps
– Remo VESCIA – Président honoraire du Centre Européen Teilhard – Commissaire de l’Exposition “Ensemble, construisons la Terre”

Soirée musicale du Samedi 14 octobre 21h / 22h30 – Basilique Saint-Remi Lecture de textes de Pierre Teilhard de Chardin accompagnés à l’orgue par Benjamin STEENS – organiste de la Basilique –

L’Exposition au Parvis de Saint Nazaire du 19 avril au 7 mai 2016

mardi 12 avril 2016 | Leave a Comment

L’Exposition : Ensemble construisons la Terre à Saint Nazaire

Un même thème unit avec pertinence trois personnages François d’Assise, Teilhard de  Chardin et François Cheng, dans l’Exposition : Ensemble construisons la Terre, dans la Paix et l’Amour, présentée pour la quinzième fois, – depuis sa création en 2010, à Assise, – au Parvis de Saint Nazaire, du mardi 19 avril au samedi 7 mai 2016.

C’est l’injonction teilhardienne d’avoir à « construire la Terre » qui les unit dans une même vision ‘cosmologique’. Cosmologique, c’est à dire avec prise de conscience de l’univers comme système animé d’un mouvement vivant en convergence, où l’universel s’unit dans le personnel. C’est parce que nous sommes tous frères, enfants de Dieu, que la Création nous place en lien privilégié avec la Nature, en une dynamique qui donne sens à notre aventure. Cela s’exprime dans l’Amour de la Vie et donc en une foi en l’Avenir. François et Teilhard, se reconnaissent enfants de Dieu, ce Dieu personnel, paternel et aimant dans la vertu éminemment chrétienne qu’est l’espérance. Aussi, nous aident-ils à approfondir et à accomplir notre humanité au sein de la nature et de l’univers dont nous sommes partie intégrante : notre citoyenneté au sein de la ville, de la famille, des amis qui sont notre milieu ambiant.

La conscience humaine est en constante évolution. La création tout entière est appelée à faire acte d’intelligence durant cette longue évolution, c à d à réfléchir et à s’adapter à tous les éléments environnants dans l’univers tout entier, à se connecter aux possibles relations entre eux, c’est à dire à faire harmonieusement acte de culture : établir ou reconnaître les liens possibles entre les différents éléments qui composent la biosphère, établir leur corrélation, leur interrelation, leur plein développement, leur épanouissement final. Un arbre, un animal ou un homme, une femme, vivent et se développent toujours selon ce même schéma : naître, s’ouvrir à la vie et voir et connaître et se connaître en se connectant à la nature, afin de croître en elle et s’accomplir en prenant sa place en s’adaptant. C’est l’Amour et l’Intelligence qui donne sens et direction à ce schéma irréversible, immuable et en mouvement constant comme un hymne d’espérance, pour chanter la Gloire de Dieu, si on cherche à donner une signification à ce grand mouvement d’énergie qui avance depuis la création du monde.

 

Teilhard : «Nous commençons à vivre constamment en présence et avec la pensée de l’intégralité. Il n’y a rien de plus capital, du point de vue de l’énergie humaine, que l’apparence spontanée et la culture systématique « d’un sens cosmique ».

François et Teilhard croient et aiment le Christ, Fils de Dieu qui a pris chair humaine, Verbe Incarné, notre Voie, notre Vérité, notre Vie : Dieu d’Amour révélé par les Evangiles et en particulier par saint Jean et saint Paul. Teilhard dira clairement que pour s’identifier au Christ il faut devenir un homme, un bon citoyen, un être responsable, capable de s’ouvrir aux autres et d’aimer. Devenir un Homme dans la cité, en se respectant soi-même d’abord, la nature et les autres ensuite, le monde tout entier.

L’universalité de leur pensée les unit dans le Souffle divin qu’exprime le grand poète franco-chinois François Cheng dont les calligraphies exposées ainsi délivrent, à leur manière poétique le même message d’amour de la nature, de respect pour l’homme, de sens de la transcendance et de l’immanence. Le Souffle qui crée le monde et la vie en une cosmologie irrépressible. La transfiguration de l’esprit/matière dont nous sommes faits peut se transmuer en Esprit d’Amour grâce à nos consciences éclairées. Ce que saint François disait à sa manière, en son temps,  individuellement à l’intention de ses frères, en termes simples et directs : « commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir » Teilhard le dit en termes modernes, collectivement : « La force totale de l’évolution terrestre doit être une humanité solidaire où la pleine conscience de chaque individu s’appuiera sur celle de tous les autres hommes ». Nous sommes de plus en plus appelés à prendre conscience de notre universalité, à être plus actuels, plus ouverts, plus fraternels, plus œcuméniques, plus écologiques, comme nous y invite le Pape François. Voilà le chemin à suivre, l’énergie à trouver pour donner sens à la vie dans l’amour des êtres et des choses, en allant de l’avant dans la recherche de l’excellence, avec enthousiasme et ardeur. Un meilleur goût de la vie se trouve dans la plénitude de la vie vécue dans l’amour. Le véritable amour qui est d’abord une conscience de sa propre dignité et non une déchéance dans sa passivité, le véritable amour qui débouche sur un civisme fraternel et non sur le mépris ou le rejet de l’autre, le véritable amour de la vie qui est une manière d’être en harmonie avec la création et non en une consommation abusive de l’instant. Nous sommes tous appelés à vivre ensemble sur la Terre qui nous accueille, dans une solidarité fraternelle, dans l’énergie du Souffle divin, dans l’éclat de la Lumière de l’Esprit divin, en Amour de la Vie.

Grâce à nos émerveillements, à notre intelligence du monde, à notre conscience et à notre sens de la responsabilité, nous sommes tirés en haut et en avant. Grâce à la Beauté du Monde et à la Bonté du Vivant. Voilà le message que ces trois poètes, venus de loin, à plus de sept siècles d’intervalle, nous délivrent dans la joie de leur foi vivante en la Vie, en l’Absolu, en l’Amour. François, en renonçant à sa vie bourgeoise pour épouser dame Pauvreté, se mettait dans le flux d’amour mystique que Teilhard à son tour magnifiait en proclamant sa foi au Christ moteur de l’évolution, le Christ Eternel. Et François Cheng à sa manière, en disant : Quand je parle de réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est là pour jouer ce rôle. C’est une manière pour l’homme de s’investir dans le signe. Et pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi. …. Car , comme disait Teilhard, tout ce qui monte converge.

En nous appuyant sur ces grands maîtres, phares de l’humanité à la dérive, plus que jamais nécessaires pour nous éclairer dans les tempêtes que nous traversons, car la fraternité humaine s’appuie d’abord sur la fraternité avec la nature, avec les éléments, avec la fraternité cosmique. A travers cette unité et cet amour de la Création, la compréhension de la place de l’homme dans l’univers provoque une prise de conscience de notre responsabilité et de notre dignité. C’est ce sentiment qui peut permettre d’apaiser les conflits et créer une dynamique de paix fondée sur le respect, sur la responsabilité et sur l’amour, l’amour de la vie, l’amour de nos semblables, en grande fraternité humaine.              

vesciaremo@gmail.com

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

 

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

 

www.teilhard-international.com

Teilhard est d’abord un grand poète

samedi 5 décembre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin, prêtre, savant, poète et visionnaire, prophète de l’espérance.

Remo VESCIA

Résumé : Les hommes de bonne volonté, avides d’épouser leur temps et de n’avoir plus peur de lui, peuvent écouter le chant d’espérance de Teilhard, savant, poète, mystique : fort de sa foi en un “Christ toujours plus grand, moteur du Monde en évolution”, il a entonné, dès 1919, au sortir de la grande guerre, le plus convaincant et le plus intelligible cantique des créatures de notre temps : L’Hymne à la Matière, l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur exégète, une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

                       Le langage poétique de Teilhard, prophète de l’espérance.

Le poète, depuis plus d’un siècle, n’est pas lié à un genre littéraire déterminé. Il peut s’exprimer dans tous les genres artistiques, s’il a le génie, – le charisme – de la création poétique. Nous pensons, avec Teilhard, que le découpage catégoriel transcende notre passion que l’analyse a imposé aux productions de l’esprit. « Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre. dit-il lui-même. Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout marque dans le flot de l’humanité passée, un sillage central que nous pouvons suivre depuis nos jours jusqu’aux derniers horizons de l’histoire ». 

Pierre Teilhard de Chardin fut un religieux jésuite qui n’a jamais prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux lui tenaient à cœur en sa qualité de prêtre, c’est à dire d’apôtre de l’évangile, soucieux de l’épanouissement et du progrès du christianisme, mais Teilhard de Chardin était éminemment homme de science, paléontologue, découvreur en 1932, du sinanthrope pendant les années passées en Chine. Aussi vaut-il mieux dire que Teilhard est un jésuite, avant tout chercheur, dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique, sa nature profonde également, comme tout homme curieux et émerveillé devant les mystères de la vie, à la recherche de la Vérité. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain, grand chercheur scientifique doté d’une foi religieuse aussi forte que discrète. Nombreux sont les témoignages reconnaissants des savants de son temps. Tout comme ceux, chaleureux, de ses amis laïcs ou religieux, rapportant ses exhortations et ses réflexions spirituelles. Mais ce que personnellement je me plais à retrouver dans ses lettres comme dans ses nombreux écrits, tout comme dans sa vie de savant aventurier, c’est son côté poétique, mystique même. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et profondes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Monde dans la cosmogonie universelle.

Comme le langage de la Bible, qu’il fréquente assidûment en sa qualité de prêtre, il exprime tout naturellement le souffle de Dieu… Je ne trouve pas de meilleure comparaison avec le Chant qui s’élève des écrits de Teilhard que le magnifique Cantique des Créatures de Saint François d’Assise. Teilhard l’aimait particulièrement. Précisons tout de suite, s’il en est besoin, qu’en étudiant le langage de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores poétiques comme des ornements du discours. Teilhard ne se pose jamais en écrivain à la recherche de lecteurs. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, mais il ne peut les rendre publiques, les publier et s’en prévaloir. Cela peut être considéré déjà comme un gage d’authenticité, si l’on veut. S’il est grand écrivain, poète et visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à en prendre la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis. Grâce à cette capacité de devenir symbolique, c’est à dire d’exprimer au-delà des mots des concepts abstraits et synthétiques, la dimension poétique est acquise et opère dans une sphère que l’on peut qualifier d’un mot teilhardien, le Noosphèrique, c à d qu’elle appartient au domaine de l’Esprit. (noos=esprit)

En tant qu’homme de science, à une époque où la science triomphe de tous les obstacles en rognant sur l’obscurantisme dans lequel se sont enveloppés les mystères de la foi, beaucoup de choses paraissaient de plus en plus claires à Teilhard, qui pour d’autres instances religieuses continuaient à rester du domaine de l’inconnu… quand ce n’est de l’interdit. (on songe notamment aux membres de la Curie romaine, moins familiarisés avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement soucieux de maintenir ‘un climat purement spirituel’ en s’obstinant à tenir la foi séparée du « terrestre, profane et matérialiste »). Or en sa qualité de savant, Teilhard voulait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante, notamment dans le domaine de la Science qu’il avait commencé par enseigner, en Egypte, pendant les années 1905-1908 au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que professeur de physique et chimie, et ensuite, à un niveau universitaire plus élevé, à l’Institut Catholique de Paris, après la Guerre de 14-18 à laquelle il a participé en tant que brancardier. Aussi, ceux qui avaient pour tâche d’éclairer, d’expliquer, d’enseigner ces connaissances ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir continuer d’en ignorer leur existence même, séparée de la foi. D’où la totale méprise : ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces connaissances avaient désormais à ses yeux et, en soi, pour l’humanité tout entière. Comment faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnaient à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier plus attentivement ? Les temps étaient mûrs pour de telles avancées qui faisaient progresser la connaissance en général et la marche de l’esprit de l’humanité tout entière. La Noogénèse, pour utiliser un mot teilhardien.

Avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux de ses amis qui le consultaient, – en attendant que d’autres, peut-être plus compétents que lui, s’engagent dans l’étude approfondie des questions que posent nos origines, nous semble-t-il, – découle d’une attitude loyale et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices. C’était d’autant plus dans la logique du personnage, profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même, et visionnaire, tel qu’était Teilhard. Il considérait la Science avec le même respect que la Connaissance en général, le Savoir, théologique, psychologique, scientifique ou non. Selon sa propre formule : Savoir plus pour Etre plus, Etre plus pour aimer davantage. Car être c’est s’unir. Même s’il connaissait mieux que personne les limites et le caractère transitoire des vérités scientifiques, nous devrions lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont la nature et même l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise en compte de ce que, depuis Darwin et Bergson et quelques autres chercheurs de plus en plus nombreux, on appelait l’évolution, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même, pour aller  au bout de ses propres puissances de connaissance, de recherche et d’invention, ainsi qu’aux riches intuitions de sa foi.[1]

Mais il ne pouvait limiter ses recherches au domaine scientifique exclusivement. Bien au contraire, il avait, depuis son enfance, éprouvé le sens de l’Absolu, du Tout et il incluait dans son intelligence de l’évolution, aussi bien la science qui relève du rationnel, que la foi qui relève du psychique, car son sens cosmique lui faisait considérer l’Univers en son entier, dans son devenir total. L’intelligible par la raison aussi bien que l’incompréhensible et mystérieux psychique, car disait-il, cela demeure du domaine du non encore exploré. L’évolution était pour lui la clé d’intelligence du monde. C’est à travers elle que désormais il trouve le sens, la direction et la signification de l’immense aventure de la Création. Et tout naturellement son esprit religieux ou ses connaissances théologiques lui font comprendre combien, dans l’histoire de l’humanité, le Christ, en s’incarnant, apparaît comme un sommet, le sommet de l’évolution, l’Alpha et l’Oméga. J’aimerais relire pour vous le début de ce magnifique texte La Vie Cosmique, tout vibrant d’une foi et d’une intelligence d’autant plus ardentes que c’est un éveil ébloui au monde, une vision unitaire transcendante qu’il exprime, comme un testament intellectuel à la guerre où il est engagé comme brancardier dans de terribles combats et vivant le plus souvent dans la boue des tranchées.

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme.

Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas….De par la logique profonde des objets et des attitudes le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation au fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes-, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une voix adorée répète « Quitte tout pour avoir tout », le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément ? Faut-il, pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité, acquise, un peu plus de Progrès réalisé ? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte en chacune de nos consciences ? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, sur ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités ? Voilà le problème de vie où se heurtent des inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain ? …….    Ecrits du Temps de la Guerre, 24 mars 1916, p. 21-22[2]

Reportons-nous, voulez-vous, pour retrouver le fil conducteur de ce qui nous réunit ici, aujourd’hui à Avignon, à la belle phrase de Teilhard qui ouvre le dernier point du parcours de l’Exposition « Ensemble, construisons la terre » dont j’ai eu le plaisir de vous présenter la vidéo, plus tôt : Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparût dans les bras de Marie, il venait de soulever le monde.

Teilhard n’est pas seulement un savant, c’est un poète, un grand poète qui a la capacité rare de vision éclairante et d’expression incantatoire. Le propre du langage poétique étant d’aller au-delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des mots dans leurs langues même, de se porter au-delà de la source d’où ils jaillissent. Le langage poétique a pour vocation essentielle d’aller par l’entremise de l’émotionnel au-delà même du rationnel, à la rencontre en profondeur de l’autre. Le langage poétique, dit Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous mettions à parler, il est présupposé... La parole poétique est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est, pour reprendre une expression d’Emmanuel Levinas : une trace de Dieu. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » en se référant à la Bible ? Connaissez-vous plus beau poème que le récit de la Genèse qui ouvre la Bible, que le Cantique des cantiques, que les Psaumes ou que l’Evangile de St Jean ? Le Prologue de l’Evangile de St Jean me paraît en donner une clé en disant : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »

Poétique, le langage est une incantation, une quête qui propose toujours un nouveau commencement à la pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois, pour donner accès privilégié à la Vérité. Utilisons si vous le voulez bien, une image poétique pour le désigner : le langage poétique apparaît comme un arc en ciel jeté entre ciel et terre, une arche d’alliance entre sacré et profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel mais il se veut efficace parce qu’essentiel, incitatif, chargé d’émotion, de communion, de rencontre. Le poète est visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit et il montre ce qui est au delà. Le langage poétique est, peut-on dire, un langage sacré, il révèle « les infinis visages du vivant » L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître et de comprendre.

Teilhard, vit dans le domaine de l’émerveillement, dans cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons ses enchantements : un champ illimité de contemplation et une source de joie. On peut alors éprouver la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique. La beauté des sentiments, l’intelligence des propos, les visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées. Ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la Création : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air.[3]

Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Être devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible à travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée, de son être même. Tout philosophe devient poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, et se faire entendre au-delà de la simple rationalité et atteindre également le cœur, de même que tout poète est un peu philosophe, c’est à dire professeur de vie en lançant des faisceaux de lumière sur la route de la connaissance que la réflexion humaine ouvre continuellement vers un « Connaître Plus » pour aboutir à « Etre Plus » et, dit Teilhard « à s’unir davantage ». Car, en effet, l’injonction fondamentale qui nous est faite par notre Seigneur est bien celle-là : aimez-vous les uns les autres ! Et François d’Assise entonne son Cantique des créatures en fraternisant avec tout ce qui existe, il se rattache à l’ensemble de la vie, où la création tout entière retrouve l’élan originel, il reprend sa marche en avant vers son plus haut destin, vers sa suprême réalisation : l’homme fraternel, l’homme bon, l’homme à l’image de Dieu. Comme dit Eloi Leclerc.

Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière. Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler ‘Sainte Matière’. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne à la Matière : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ». Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à son retour de la Guerre à Jersey, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière.[4]

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,

Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,

éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.

Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.- Un reflet les trompe, ou un écho.

Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

A la racine de son Hymne il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur, sous tous ses aspects et toutes ses manifestations. Tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée poétique de Teilhard. Claude Cuenot, son premier grand biographe, dans son Lexique TEILHARD dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle, comme Saint François, et comme tous les grands mystiques de tous les temps, un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant, de temps à autre, à l’une des aires de l’imaginaire respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.[5]

L’Hymne à la Matière, est l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. “Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, son meilleur éxégète; une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous voulons rendre hommage ici. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

 

CONCLUSION

 

Dans Le Phénomène humain, son ouvrage primordial, Teilhard fait remarquer que la résonnance au Tout est la note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion. Suivant cette théorie, la poésie sort de la catégorie mineure d’un simple jeu de l’esprit pour atteindre, du moins en ses sommets, la mystique, c à d « la grande Science et le grand Art, la seule puissance capable de synthétiser les richesses accumulées par les autres formes de l’activité humaine ». Teilhard fait sans doute allusion au grand Art des philosophes hermétiques et des alchimistes, dont il a saisi, par-delà les pratiques obscures et mystérieuses, l’intuition profonde.

La poésie serait ainsi le porche de la mystique. C’est un véritable Cantique de l’Univers qu’il entonne à son tour. Teilhard reprend la tradition où la musique proche du grand Art par sa puissance d’évocation et d’envoûtement, est mise en rapport avec la poésie, rejoignant ainsi Platon. Il écrit, à cette même époque, le 27 mars 1916, du front, à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts-là ne nous entraînent pas exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la ‘cosmisent‘ si on peut dire, soit en la faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ». Genèse d’une Pensée, p.122 Cette lettre est écrite à la même époque que La Vie cosmique. Jamais peut-être le sens du Tout ne fut exprimé chez lui avec autant de ferveur poético-mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel » (j’expose avant tout des vues ardentes). ETG 7. Si l’on rapproche de cet essai la lettre à sa cousine, on ne peut s’empêcher de mettre en parallèle, le « sens cosmique » qui permet d’appréhender le Tout, de communier au Tout, et le rôle que donne Teilhard à la musique et à la poésie : ce sont des moyens créés par l’homme pour provoquer l’éveil cosmique et acquérir la sensibilisation au Tout, par quoi l’homme accède à la connaissance, puis à la communion universelles. « Nul, plus que le poète, n’est conscient du pouvoir cosmique de la Parole. », écrit Pierre Emmanuel dans une ligne très teilhardienne. (Poésie, Raison ardente, LUF, 1948)

Pour saisir les harmonies du cosmos (macrocosme) et ses correspondances dans l’homme (microcosme) il faut, pour ainsi dire, les laisser chanter au fond de son âme. Teilhard s’est fait l’écho de cette idée très ancienne de l’harmonie des sphères, d’origine pythagoricienne, qui a connu une étonnante fortune dans la science et la poésie à travers les âges. C’est un thème qui lui est cher sur lequel il dialogue avec sa cousine, agrégée de philosophie, sa muse, pourrait-on dire tant elle lui était proche et en communion de pensée. Sans doute faut-il voir, dans la théorie de l’harmonie universelle, le fondement de sa conception de la poésie. Ce qui prédomine en elle, c’est le rythme, l’harmonie, la musicalité. « Chaque œuvre poétique veut avoir son rythme propre, écrit-il encore à sa cousine, un rythme de tout l’ensemble, et un rythme des parties, et un rythme des paragraphes et des phrases… un rythme littéraire, vraiment senti et exprimé, devrait ressembler à un morceau de musique, avec des nuances, des silences, des thèmes, une harmonie d’ensemble, une typographie spéciale, sa musicalité propre. Avec le sens de l’harmonie et du Tout, on n’est pas loin du sens de l’Absolu, intuitivement saisi comme une présence immanente à l’évolution cosmique ». Teilhard lui donne, surtout dans ses Ecrits du temps de la guerre, le nom de l’Ame du monde avec toutes les réminiscences philosophiques et poétiques que véhicule l’expression. Qui mieux que les poètes en a éprouvé  « l‘insaisissable présence » ?

« Au terme de l’Effort créateur, quand le Règne de Dieu sera parvenu à maturité, toutes les monades choisies et toutes les puissances élues de l’Univers se trouveront fondues en Dieu par le Christ… Le Christ, alors, par la plénitude de son être individuel, de son Corps mystique, et de son Corps cosmique, sera, à Lui seul, la Jérusalem céleste, le Monde nouveau, où la multitude initiale des corps et des âmes – vaincue, mais reconnaissable et distincte encore – sera englobée dans une Unité qui la fera une seule Chose spirituelle.

Tous les efforts humains, dans l’action, la prière, la paix, la guerre, la science, la charité… doivent tendre à l’édification de cette bienheureuse Cité.

Ainsi s’achève, en une mystique, hautement réaliste, la philosophie de l’Union créatrice. Commencée sur des observations physiques et biologiques, continuée par des vues métaphysiques, elle se prolonge – toujours la même – en morale, en ascèse, en religion.

Semblable à la Philosophie antique, elle est bien plus qu’un système logique satisfaisant l’esprit : elle est une façon unique de vivre et de comprendre tout ».

L’Union créatrice, 1917, Ecrits du temps de la guerre, p. 224

 

Remo VESCIA Avignon, Palais des Papes, septembre 2015

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

Commissaire de l’Exposition « Ensemble, construisons la Terre »

vesciaremo@gmail.com

 

[1] Rappelons cette belle page du Phénomène Humain où, après avoir évoqué ce qu’il a appelé la Prévie, dans l’évolution de la matière et l’énergie spirituelle contenue dans le dedans des choses, Teilhard étudie l’apparition de la Vie, son expansion et la naissance de la pensée, le pas de la réflexion et le déploiement de la Noosphère : L’Homme est entré sans bruit…Depuis un siècle environ que s’est posé le problème scientifique des Origines humaines ; – je ne puis trouver une formule plus expressive pour résumer les découvertes de la Préhistoire…… L’Homme est entré sans bruit. En fait, il a marché si doucement que lorsque, trahi par les instruments de pierre indélébile qui multiplient sa présence, nous commençons à l’apercevoir  … etc      Le Phénomène Humain,  t . I des Œuvres Complètes, p.198

[2] . La Vie cosmique. Ecrits du Temps de la Guerre p. 25, première ébauche de sa grande vision du monde, écrite comme un testament, au front, en 1916, Teilhard s’écrie . « Soutenu par l’espoir immense de se grandir indéfiniment, de se béatifier lui-même, en prenant un point d’appui sur la Matière, l’homme, dans un renouveau de ferveur, se voue à l’étude passionnée des puissances de l’Univers et s’absorbe dans la recherche du grand Secret ; sa tâche austère s’enveloppe du reflet mystique par où fut illuminé le visage soucieux des alchimistes, auréolé le front des mages, divinisé le geste de Prométhée » 

[3] « Plus j’essaie de comprendre et de me comprendre, plus je me sens assoiffé d’un renouvellement humain ; mais plus aussi je me persuade que l’avenir est à ceux qui donneront, effrontément, à travers toutes les conventions nationalistes et bourgeoises, l’exemple d’une plus grande foi aux puissances de bien et d’esprit, cachées dans l’Homme, et d’un plus grand amour pour tout ce qui monte ou essaie de monter. Nous avons besoin d’un groupe de nouveaux saint François, – plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi logiques et ‘un-conventionnalistes’ que lui dans la pratique de leur idéal” (Accomplir l’Homme, p. 89).

 

Note du 6/02/1921 : “Montrer comment le mouvement de saint François n’a pas été seulement une réaction, mais une utilisation” ; et 4/10 : “Saint François, Renovatur facies Ecclesiae.” Cf. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc : “Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus” (éd. de 1921, NRF, 20-21) ; “Ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir : il faudrait des saintes ; il faudrait de nouvelles saintes, qui inventeraient de nouvelles sortes” (Ed. Béguin, 1957, 78). Dans son premier article, paru au même n° du Correspondant que les sonnets de Péguy (10 nov. 1912), Teilhard parlait de “cette Eglise indéfiniment jeune, penchée sur tous les âges avec une indéfinie sollicitude.”

 

[4] Le Cœur de la Matière, pp. 89-92

[5] Quelques lettres de Teilhard, témoignent de son amour pour St François : à son ami et confrère Auguste Valensin, le 21/06/1921)”… Je rêve d’un nouveau saint François ou d’un nouveau saint Ignace qui viendraient nous présenter le nouveau genre de vie chrétienne (plus mêlée au monde et plus détachée, à la fois) dont nous avons besoin.” ou à sa cousine Marguerite (Genèse d’une Pensée – pp. 402-403) : “J’ai été assez touché, aujourd’hui, par ce que j’ai cru découvrir dans la fête des stigmates de saint François. Jusqu’ici, cette solennité m’avait paru assez indifférente. Cette fois-ci, d’un mélange de douleurs et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige : mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve si invinciblement le besoin, etc.” (17/09/1919). 4/10/1919 : “Saint François, Heureux les initiateurs et leurs compagnons qui sont portés vers leur Idéal par leur genre de vie, au lieu de le traîner sur eux comme une pesanteur et une attraction à la banalité !” à L. Zanta, 15/10/19. 26 (Z, 79). 30/04/1927. La fonction poétique, selon Teilhard, est non seulement stimulée et favorisée par une perspective globale et englobante, par l’intuition et la passion du Tout, mais elle est essentiellement une démarche de synthèse. Teilhard n’est pas loin de partager cette opinion de Diderot : « Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. La sphère de la philosophie s’est resserrée. Les idées ont manqué à la poésie. La force et l’énergie aux chants ; et la sagesse privée de ses organes, ne s’est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal. » avec cependant une note d’optimisme plus accentuée. Et il aurait substitué « mystique » à « lyrique » dans la dernière phrase.

 

L’encyclique « Loué sois-tu » du Pape François, du 18 juin 2015

samedi 5 décembre 2015 | Leave a Comment

L’encyclique du Pape François encourage à agir, elle concerne non seulement ceux qui aiment la nature, les arbres, l’eau, mais tous les gens ordinaires vivant sur terre, sans exclusions.

Un grand souffle traverse l’encyclique. Plus encore que le raisonnement et la logique, ce souffle emporte l’adhésion et c’est à cela que le pape vise : que la cause écologique ne reste pas une connaissance intellectuelle mais qu’elle pénètre le cœur, qu’elle devienne un appel qui nous touche au plus profond de chacun. Dès son titre, l’exclamation “Laudato si” renvoie au Cantique des créatures de saint François d’Assise, à sa théologie et à son expérience spirituelle, d’une grande actualité, à sa vision cosmique. L’encyclique  “Laudato si” a non seulement une grande ouverture mais un grand dynamisme : elle n’est pas ‘statique’, on ne saurait la réduire à un ‘inventaire’ ou une feuille de route. Une large vision guide les suggestions concrètes de l’encyclique. Elle s’intitule “Laudato si” et parle du souci de la “maison commune” de tous les êtres humains. En ce sens, c’est une encyclique éminemment sociale, mais extra-large, qui s’adresse à toute la famille humaine.

C’est en somme à la conscience de tous et de chacun que le pape s’adresse. Et après avoir parcouru l’encyclique, on ne peut plus dire : cela ne me concerne pas, à ma pauvre échelle je ne peux rien faire…

Un impératif moral

Cette responsabilité à tous les niveaux, s’appuie sur les causes, donc sur ce que l’on pourrait appeler en termes à la fois écologiques et spirituels la ‘réparation’. En effet, pour ce qui est de la cause du réchauffement climatique, la position du pape peut se résumer ainsi :  “A la question de savoir « Qui ou qu’est-ce qui est la cause du changement de climat ? », la communauté scientifique donne des réponses claires, consensuelles mais complexes : les causes sont diverses et peuvent être regroupées dans des catégories ‘naturelles’ et ‘humaines’. En fait elles appartiennent aux deux, mais elles sont principalement ‘humaines’. Les grandes forces naturelles ne sont pas sous notre contrôle ; les causes humaines le sont. Il y a une forte évidence scientifique que les facteurs humains ont déjà un fort impact et causent de graves dommages non seulement à la nature mais aussi à la vie des personnes dans le monde, en particulier les pauvres. C’est donc un impératif moral pour les êtres humains d’assumer la responsabilité de la conséquence de leurs actes, et de prendre les moyens de ralentir et de renverser les tendances en faisant tout ce qu’ils peuvent pour empêcher les dommages de s’étendre.”

En somme, il s’agit d’une « conversion », selon les termes du pape : « Cela exige un changement du cœur et d’établir de nouveaux modes de production, de distribution et de consommation, afin de prendre davantage soin de notre maison à tous et de ses habitants. »

Mais l’encyclique est aussi apte à conduire les décideurs politiques de ‘Paris 2015’ et des suivants à se demander : Qu’est-ce que j’ai dans le cœur au moment où je participe, où je décide ? Est-ce que j’ai en vue le bien commun universel et la solidarité avec les générations nouvelles et les plus démunis face à la dégradation de l’environnement? Suis-je décidé à entreprendre avec courage la régénération de ce qui a été abîmé ?

La fin des communautés fermées

Le pape François a une vue générale ample, il a la capacité de nous aider à marcher vers une écologie plus intégrale qui soit à la fois inclusive et globale une écologie intégrale. Il s’appuie pour cela sur les premiers mots du merveilleux Cantique des créatures de François d’Assise. Mais surtout il s’appuie sur cette vision cosmique pour nous inviter à une attitude chrétienne essentiellement respectueuse de la Terre que Teilhard a appelée depuis plus d’un siècle, de ses vœux.

C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution

En prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique dans ce qui peut paraître comme le dessein de ce Dieu d’Amour auquel nous croyons, on peut trouver un nouvel encouragement à œuvrer pour un Monde en Progrès. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience de plus en plus grandes que nous donnent nos connaissances. Sans doute la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre. L’écologie comprise comme un respect de la terre et de l’Univers, comme une harmonisation de la croissance du Tout, en intelligence fructueuse et soucieuse de la matière comme composante vitale de la Terre, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par l’avidité des hommes….

Dans chacune de nos vies, une part immense est réservée à l’effort naturel et social et il serait déloyal de laisser avorter la valeur que représentent les réalisations positives de notre activité. Il ne s’agit pas pour lui d’attribuer aux diverses constructions humaines une valeur définitive et absolue : le Père Teilhard voit en elles les phases irremplaçables par où doit passer le groupe humain au cours de sa propre métamorphose : il ne s’arrête pas à leur forme particulière mais à leur fonction. Il importe donc que, les restrictions ascétiques et les arrachements de la souffrance mais également les efforts positifs de perfectionnement naturel et de devoir humain, nous fassent prendre conscience de notre croissance spirituelle.

Ainsi sans renoncer à la valeur mystique du détachement il apparaît indispensable de pousser avec conviction et passion, le développement matériel du monde. Dans ces perspectives, attachement et détachement s’harmonisent et se complètent. Voici ce qu’il écrit à un ami qui a l’heureuse fortune de voir ses affaires prospérer.

Vous avez encore une certaine peine à justifier devant vous-même cette euphorie de l’âme plongée dans le “business”. Je vous ferai remarquer que le plus important est que vous expérimentiez ce bien-être. Le pain était bon pour nos corps avant que nous sachions “les lois chimiques” de la digestion. En quoi, demandez-vous la réussite d’un effort commercial entraîne-t-elle un progrès moral? Je vous répondrai : en ceci que, tout en se tenant dans le monde en voie d’unification, le succès spirituel de l’Univers est lié au bon fonctionnement de toutes les énergies possibles dans cet Univers.

Parce que votre entreprise (morale, je suppose) se développe favorablement, un peu plus de santé se répand dans la masse humaine, et, par suite un peu plus de liberté pour agir, pour penser et pour aimer… Parce que vous agissez du mieux possible (même dans l’insuccès) vous vous constituez dans le monde et vous aidez le monde à se constituer autour de vous.”

A le mal interpréter ou mal le comprendre, on risquerait de tomber dans un certain naturalisme chrétien où le surnaturel n’a plus sa place prééminente. Pour lui, parce qu’il croit à la valeur universelle de la création, il ne court pas le risque de tomber dans cette erreur. “C’est sans métaphore, écrit-il, par toute la longueur, l’épaisseur et la profondeur du monde en mouvement que l’homme se voit capable de subir et de découvrir son Dieu.” Les formules employées par Teilhard sont souvent ambiguës. Il se plaignait lui-même de la difficulté à exprimer la richesse et l’originalité de sa pensée. Il en a toujours eu conscience. Comment formuler en termes adéquats et sûrs cette “vision d’une fusion explicite de la vie chrétienne et de la sève naturelle de l’Univers?” Pour lui l’unité de la vie est faite : s’il aime Dieu c’est à travers le Monde; s’il aime le Monde, c’est en fonction de Dieu animateur des choses du Monde. “La joie et la force de ma vie auront été de constater, écrivait-il un mois avant sa mort, que rapprochés l’un de l’autre, les deux ingrédients, – Monde et Dieu – réagissaient inexhaustiblement entre eux, déchaînant une lumière si intense qu’elle transfigurait pour moi les profondeurs du Monde.”

Teilhard pense que, finalement, l’humanité parviendra pour de bon à repousser les tentations de retomber dans l’inconscience et réussira finalement à opter collectivement pour le bien. La véritable union, cette synthèse constamment renouvelée, ne tend pas à l’uniformisation mais à la différenciation. À l’homme des temps modernes, « flèche de l’évolution », de prendre conscience qu’il tient entre ses mains « la fortune de l’univers ». Lui seul est tourné vers l’avant, vers ce que ce scientifique nomme « un grand soleil levant ». C’est ce que montre notre Exposition devenue itinérante, depuis plus de six ans, dans quinze villes différentes.

 

Pour résumer le grand texte de l’encyclique le tweet qui me paraîtrait le plus proche de la pensée du Pape François est « Ensemble, construisons la Terre » qui est le nom de l’Exposition qui réunit François d’Assise à Teilhard de Chardin et François Cheng, conçue à Assise en 2010 et qui, depuis plus de six ans tourne en Europe suscitant l’admiration et l’intérêt de ses nombreux visiteurs. (Voir le Livre d’or)

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

 

” Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité”

vendredi 11 septembre 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité

Remo Vescia

Commissaire de l’Exposition

L’Exposition Ensemble, construisons la Terre” réunit en premier lieu deux figures majeures de l’histoire de l’humanité : François Bernardone (1181-1226) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) puis, en confirmation de ce choix qui traverse les siècles, celle de François Cheng, qui traverse l’espace et les siècles en poète et calligraphe franco-chinois moderne. Né en Nanchang en Chine, en 1929, arrivé en France vingt ans plus tard, et entré à l’Académie Française en 2002. Enfin, la nomination, en 2013, du Pape François, est venue couronner et donner chair à notre projet, ce jésuite italo-argentin venu de l’autre côté du monde qui a choisi de s’appeler comme le Poverello d’Assise, pour nous confirmer le bien fondé de nos choix de son éminente personne.

Malgré les sept siècles qui séparent François d’Assise et Teilhard de Chardin, un même souffle les habite : tous deux, sont des poètes amoureux de la Vie, des aventuriers épris de l’Univers et du Monde, de l’Homme et de la Nature et par dessus tout, de l’Esprit de Dieu. Tous deux sont de grands croyants, fidèles à l’Église à laquelle ils se sont voués toute leur vie, même si souvent en opposition ouverte avec elle. Tous deux étaient convaincus d’avoir à la changer et d’abord le monde dans lesquels ils vivaient, par un retour aux sources. Ils croyaient tous les deux au Dieu trinitaire de leur enfance, unanimement. Ils avaient tous les deux foi en une religion enseignée par Saint Paul et par Saint Jean avec le Christ, Centre et sommet de l’Univers, Homme et Dieu, mort et Ressuscité, l’Alpha et l’Oméga, Centre et Sommet de l’Univers. Tous deux profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne nouvelle, mais de suivre et de vivre le Christ Dieu d’Amour, – sa Vie, sa Passion, sa Mort en Croix et sa Résurrection, – demeure le message éternel de la Révélation Chrétienne. Par leur regard pur vers l’Essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, progressivement et inéluctablement et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent maintenant se référer à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité sans même s’en rendre compte, car ils sont l’un et l’autre, plus que jamais, d’actualité. Le Pape François confirme par sa manière de vivre, amplement cette Foi.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Pour mieux retrouver leur inspiration, il faut commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, selon nous, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution, base et référence primordiale de la pensée teilhardienne. On peut dire que si l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, à l’intérieur même des religions du Livre. La Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin et à Teilhard, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée dans un créationnisme obscurantiste, admet depuis quelques décennies, ouvertement, sa réalité et s’y réfère volontiers. L’Evolution n’est pas une théorie, a déclaré Jean-Paul II, c’est une réalité. Et le Christ en est le sommet, a dit Benoît XVI.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer, n’entame en rien leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire, créateur du ciel et de la terre dans la durée et en Jésus Christ, Fils de Dieu. Le Christ Ressuscité qui les inspire et les unit dans leur foi       donnant ainsi plénitude de sens à leur perception du Monde. Car on ne peut comprendre qu’avec l’intelligence du monde de son temps. Sans doute les choses ne seront pas perçues de la même manière que nous, par les hommes des siècles futurs parce que la connaissance, éclairée par la Science en continuel progrès grâce aux travaux des hommes, aura continué de faire de nouvelles découvertes.

Mais il y a des Vérités immuables depuis toujours parce qu’elles sont de l’ordre de la connaissance immédiate irréfutable comme il fait sombre la nuit et clair le jour ou l’eau de mer est salée ou encore deux et deux font quatre. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité et exprimé de la même manière, par l’un et par l’autre ? Mais ceci n’est pas le sujet de notre réflexion sur l’Actualité de Teilhard aujourd’hui.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe était Dieu. » A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que l’Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur à tout et au temps lui-même, source première de toute vie et de tout amour, Quelque chose de plus Fort, de plus Grand et de plus Intelligent que nous tous, réunis depuis l’origine du monde dans un incessant devenir, en mouvement vers l’Oméga. Un très haut, tout puissant et bon Seigneur que nul homme est digne de nommer … comme dit François; un Seigneur de la Consistance et de l’Union qui occupe le Cœur de la Matière…, comme dit Teilhard.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise non seulement économique, mais essentiellement de perte de sens, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des valeurs éthiques parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ambiant?

Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un ‘Hasard’ génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper[1]… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils nous paraissent plutôt des réussites de l’humanité, ainsi que beaucoup d’autres, et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre comme le fruit du hasard ou même comme celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.[2] Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de l’Univers – résumera sa pensée, trois jours avant sa mort, à la dernière page de son journal, qui constitue son suprême témoignage de penseur et de religieux, en date du jeudi saint, 7 avril 1955 :

1) St Paul : Dieu tout en tous

2)COSMOS = Cosmogénèse >Biogénèse>Noogénèse> Christogénèse (Phénomène humain)

3)L’Univers est centré (Evolutivement en Haut, en Avant

Le Christ en est le centre >(Phénomène chrétien)

Ce que nous pouvons comprendre et résumer ainsi : la Cosmogénèse – l’histoire de l’Univers engendre la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – engendre l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes dotés d’esprit – noos – engendre la noogénèse, la responsabilité d’humaniser la Terre grâce à la christogénèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme .

Accomplir l’homme consiste donc à sactifier la matière vivante, à se spiritualiser par l’élévation de l’esprit, pour se diviniser en une marche en haut et en avant vers ce que Teilhard appelle le point Oméga, le Christ Éternel.[3] La Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par développement de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de l’esprit, – analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle. Nous croyons avec Teilhard qu’en s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu). A ces deux sommets d’esprit sanctifié par des hymnes de louanges du Créateur, on peut désormais ajouter la magnifique prière du pape François qui clôt son encyclique « Loué sois-tu » que nous pourrons dire en terminant cette introduction.

St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de “sortir” lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il en avait exprimé le vœu quelques temps auparavant. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie au Christ Éternel, ‘sommet de l’évolution’, Vérité fait Homme. Ils ont assumé, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs écrits, nous nous proposons d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun avec sa perception, donnée par chacun en son temps, à la lumière d’une même foi à défaut d’une même connaissance scientifique.

1) l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » comme dit Teilhard, en respectant la liberté de chacun.

2)  l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs cultures et leurs croyances religieuses, pour vivre ensemble, et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons respecter, – nous dirons en langage actuel, de manière écologique, avec la nécessité d’une conversion, comme l’encyclique du pape François nous y invite.

3) l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour coopérer au parachèvement de la Création.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

C’est dans cette extraordinaire vision de notre aventure sur Terre que le travail des hommes, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et peuvent être considérés comme une invitation à s’élever car nous sommes investis d’une mission sacrée : nous sommes co-responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension spécifique s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, Alpha et Omega, – tout trouve en Lui son achèvement et son couronnement.  In eo omnia constant dit St Paul, en Lui tout subsiste et se tient. Il est la Voie, la Vérité, la Vie. Le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à œuvrer pour le progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Respecter la Planète Terre avec des connaissances et une conscience élargies en cosmogenèse. Aussi la vigilance s’impose car des obstacles de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie – S. François a été proclamé « le céleste patron des écologistes » par Jean Paul II en 1976, – doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre et non comme une forme de combat militant et agressif. L’écologie comprise comme une harmonisation de la croissance de la Terre en intelligence fructueuse et respectueuse de la nature comme composante de l’Univers, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par la cupidité des hommes. « La crise écologique est devenue un appel à une profonde conversion intérieure » dit le pape François qui pousse cette réflexion très loin. « Pour proposer une relation saine avec la création comme dimension de la conversion intégrale de la personne, souvenons-nous du modèle de Saint François d’Assise.  dit le pape François. … Nous devons faire l’expérience d’une conversion, d’un changement de cœur. … Cette conversion suppose diverses attitudes qui se conjuguent pour promouvoir une protection généreuse et pleine de tendresse. En premier lieu, elle implique gratitude et gratuité, c’est à dire une reconnaissance du monde comme don reçu de l’amour du Père, ce qui a pour conséquence des attitudes gratuites de renoncement et des attitudes généreuses même si personne ne les voit ou ne les reconnaît. Cette conversion implique la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres. »[4]

L’orgueil, la prévalence du Moi, sous toutes ses formes, sont profondément enracinés dans la nature humaine. On ne s’en libère pas tout seul. La conversion du cœur est consécutive à « une expérience première » qui peut prendre diverses formes (imminence de la mort, maladie, mort d’un proche, etc..). C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Une grâce est indispensable pour la mener à son terme. On peut dire que c’est la preuve d’un Dieu trinitaire :. Cette « évolution » se fait aussi dans le cœur et dans l’esprit humain. Il faut avoir subi bien des épreuves pour se convertir – on devrait dire pour être converti – . Alors, on demande, on prie pour obtenir ce que l’on n’a pas tout seul mais par la grâce de Dieu. Or demander c’est faire preuve d’humilité…

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies par les progrès de la science et la confiance de la foi. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins ardents du Christ ressuscité.

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession égoïste plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu semblait s’émerveiller au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, souvent à leur insu. Le Pape François, dans son encyclique nous invite à cette même démarche : à travers l’espace et le temps, ils nous disent tous que nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels dans cette encyclique, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté aux sceptiques modernes, à ces gens qui, enfoncés dans un hédonisme inconscient, n’ont pas de valeurs spirituelles qui les élèvent et les portent à l’amour de l’humanité et du monde. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invite l’encyclique, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre sur notre belle Planète bleue.

François Cheng est venu de loin pour confirmer cela et il l’a fait avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Reportons-nous à ses toutes dernières publications, toutes celles qui ont suivi son entrée à l’Académie Française, depuis les Cinq Méditations sur la Beauté (2006) jusqu’au Cinq Méditations sur la Mort autrement dit sur la Vie, (2013) en passant par le portrait d’une âme à l’encre de Chine : Et le souffle devient signe, (2010); sans oublier ses romans, ses poèmes et son magnifique Pélerinage au Louvre après ses extraordinaires livres d’introduction à l’Art chinois. Pour terminer par le discret ASSISE qui s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise avec lequel je vais essayer de vous mettre en résonnance, comme il aime à dire. Pourquoi son nouveau prénom s’imposa-t-il à François Cheng lors de sa naturalisation française, en 1972 ? L’académicien répond dans cet opuscule dense et limpide : depuis son premier voyage sur les traces de François d’Assise, dans les années 1960, il est habité par ce saint du Moyen Age, qui délaissa soudain les plaisirs frivoles et les rêves de puissance pour obéir à l’injonction de Dieu tombée dans ses oreilles un jour de désœuvrement : « relever l’Eglise ». En arpentant à son tour les terres foulées par saint François, qu’il préfère appeler le « Grand Vivant », l’exilé chinois comprit que la terre d’accueil la plus riche se trouve à l’intérieur de soi. La beauté de ce petit livre vient de la flânerie mentale qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel et quelques épisodes marquants de la vie de François d’Assise, décidé à embrasser la vie dans sa totalité, qu’il s’agisse de goûter une crème à la frangipane ou de baiser la chair putride d’un lépreux. D’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes. Comme le chemin tortueux qui mène à Assise, dont chaque virage offre un point de vue différent sur la vallée, le récit dépouillé de François Cheng creuse un sillon profond et ondulant, dont chaque méandre est un havre de méditation.

Pour terminer cette méditation je vous invite à dire cette belle Prière chrétienne du pape François, qui résume et redit en termes modernes nos aspirations cosmogéniques profondes :

Nous te louons, Père, avec toutes tes créatures, qui sont sorties de ta main puissante. Elles sont tiennes, et sont remplies de ta présence comme de ta tendresse. Loué sois-tu.

Fils de Dieu, Jésus, toutes choses ont été créées par toi. Tu t’es formé dans le sein maternel de Marie, tu as fait partie de cette terre, et tu as regardé ce monde avec des yeux humains. Aujourd’hui tu es vivant en chaque créature avec ta gloire de ressuscité. Loué sois-tu.

Esprit Saint, qui par ta lumière orientes ce monde vers l’amour du Père et accompagnes le gémissement de la création, tu vis aussi dans nos cœurs pour nous inciter au bien. Loué sois-tu.

Ô Dieu, Un et Trine, communauté sublime d’amour infini, apprends-nous à te contempler dans la beauté de l’univers, où tout nous parle de toi. Éveille notre louange et notre gratitude pour chaque être que tu as créé. Donne-nous la grâce de nous sentir intimement unis à tout ce qui existe.

Dieu d’amour, montre-nous notre place dans ce monde comme instruments de ton affection pour tous les êtres de cette terre, parce qu’aucun n’est oublié de toi.

Illumine les détenteurs du pouvoir et de l’argent pour qu’ils se gardent du péché de l’indifférence, aiment le bien commun, promeuvent les faibles, et prennent soin de ce monde que nous habitons. Les pauvres et la terre implorent :

Seigneur, saisis-nous par ta puissance et ta lumière pour protéger toute vie, pour préparer un avenir meilleur, pour que vienne ton Règne de justice, de paix, d’amour et de beauté. Loué sois-tu. Amen.

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com

LA VIDEO de l’EXPOSITION

[1] Rappelons cette réflexion de Teilhard : “ A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme, de la peine de l’homme…. Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ? ”

Et celles-ci d’Einstein, son contemporain « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito »…. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »…. “L’idée que l’ordre et la précision de l’univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire”….  

[2] Benoît XVI : “À Pâques, nous nous réjouissons parce que le Christ n’est pas resté dans le tombeau, son corps n’a pas connu la corruption; il appartient au monde des vivants, non à celui des morts; nous nous réjouissons par ce qu’Il est – ainsi que nous le proclamons dans le rite du cierge pascal – l’Alpha et en même temps l’Oméga… Précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire”. Homélie pascale 2006

[3]Aussi Teilhard peut écrire : “La création est un grand livre ouvert à la recherche et à la contemplation des hommes. Nous avons soif de voir et de connaître… Dieu est pour nous l’éternelle découverte et l’éternelle recherche… Nous marchons conscients d’avoir le monde à diviniser”. Pour qu’on prenne conscience du merveilleux don qui nous est fait, pas seulement celui, – magnifique, – de la vie et de la dignité de notre condition, mais surtout de l’invitation qui nous est faite de nous élever en Esprit, dans l’émerveillement de la Beauté Divine.

[4] Encyclique “Loué sois-tu” : 82. Mais il serait aussi erroné de penser que les autres êtres vivants doivent être considérés comme de purs objets, soumis à la domination humaine arbitraire. Quand on propose une vision de la nature uniquement comme objet de profit et d’intérêt, cela a aussi de sérieuses conséquences sur la société. La vision qui consolide l’arbitraire du plus fort a favorisé d’immenses inégalités, injustices et violences pour la plus grande partie de l’humanité, parce que les ressources finissent par appartenir au premier qui arrive ou qui a plus de pouvoir : le gagnant emporte tout. L’idéal d’harmonie, de justice, de fraternité et de paix que propose Jésus est aux antipodes d’un pareil modèle, et il l’exprimait ainsi avec respect aux pouvoirs de son époque : « Les chefs des nations dominent sur elles en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur » (Mt 20, 25-26).

  1. L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ

 

Commençons par le texte fondateur de la vision qu’a Teilhard de la mort, dans Le Milieu Divin :

« S’unir, c’est, dans tous les cas, émigrer et mourir partiellement en ce qu’on aime. Mais si, comme nous en sommes persuadés, cette annihilation en l’Autre doit être d’autant plus complète que l’on s’attache à un plus grand que soi, quel ne doit pas être l’arrachement requis pour notre passage en Dieu ? (…)

En soi, la mort est une incurable faiblesse des êtres corporels, compliquée dans notre monde par l’influence d’une chute originelle. Elle est le type et le résumé de ces diminutions contre lesquelles il nous faut lutter sans pouvoir attendre du combat une victoire personnelle directe et immédiate.
Eh bien, le grand triomphe du Créateur et du Rédempteur, dans nos perspectives chrétiennes, c’est d’avoir transformé en facteur essentiel de vivification ce qui, en soi, est une puissance universelle d’amoindrissement et de disparition. Dieu doit, en quelque manière, afin de pénétrer définitivement en nous, nous creuser, nous évider, se faire une place. 

Il lui faut, pour nous assimiler en Lui, nous remanier, nous refondre, briser les molécules de notre être. La Mort est chargée de pratiquer, jusqu’au fond de nous-mêmes, l’ouverture désirée. Elle nous fera subir la dissociation attendue. Elle nous mettra dans l’état organiquement requis pour que fonde sur nous le Feu divin. Et ainsi son néfaste pouvoir de décomposer et de dissoudre se trouvera capté pour la plus sublime des opérations de la Vie. Ce qui, par nature, était vide, lacune, retour à la pluralité, peut devenir, dans chaque existence humaine, plénitude et unité en Dieu. 

Mon Dieu, il m’était doux, au milieu de l’effort, de sentir qu’en me développant moi-même, j’augmentais la prise que vous aviez sur moi ; il m’était doux encore, sous la poussée intérieure de la vie, ou parmi le jeu favorable des évènements, de m’abandonner à votre Providence. Faites qu’après avoir découvert la joie d’utiliser toute croissance pour vous faire ou pour vous laisser grandir en moi, j’accède sans trouble à cette dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous possèderai en diminuant en Vous. Après vous avoir aperçu comme Celui qui est « un plus moi-même », faites, mon heure étant venue, que je vous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. Lorsque sur mon corps (et, bien plus, sur mon esprit), commencera à marquer l’usure de l’âge ; quand fondra sur moi du dehors, ou naîtra en moi, du dedans, le mal qui amoindrit ou emporte ; à la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier, surtout, où je sentirai que je m’échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m’ont formé ; à toutes ces heures sombres, donnez-moi, mon Dieu, de comprendre que c’est Vous (pourvu que ma foi soit assez grande) qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu’aux moelles de ma substance, pour m’emporter en Vous.

Oui, plus, au fond de ma chair, le mal est incrusté et incurable, plus ce peut être Vous que j’abrite, comme un principe aimant, actif, d’épuration et de détachement. Plus l’avenir s’ouvre devant moi comme une crevasse vertigineuse et un passage obscur, plus, si je m’y aventure sur votre parole, je puis avoir confiance de me perdre ou de m’abîmer en Vous, d’être assimilé par votre Corps, Jésus.

Ô Énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c’est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l’union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la grâce pour laquelle vous prient tous vos fidèles. Ce n’est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant»[4].

ressuscité, axe de la maturation universelle. ( en note : L’apport de P. Teilhard de Chardin se situe dans cette perspective) Nous ajoutons ainsi un argument de plus pour rejeter toute domination despotique et irresponsable de l’être humain sur les autres créatures. La fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous. Mais elles avancent toutes, avec nous et par nous, jusqu’au terme commun qui est Dieu, dans une plénitude transcendante où le Christ ressuscité embrasse et illumine tout ; car l’être humain, doué d’intelligence et d’amour, attiré par la plénitude du Christ, est appelé à reconduire toutes les créatures à leur Créateur.

  1. Le message de chaque créature dans l’harmonie de toute la création
  2. Quand nous insistons pour dire que l’être humain est image de Dieu, cela ne doit pas nous porter à oublier que chaque créature a une fonction et qu’aucune n’est superflue. Tout l’univers matériel est un langage de l’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous.

Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu. L’histoire de l’amitié de chacun avec Dieu se déroule toujours dans un espace géographique qui se transforme en un signe éminemment personnel, et chacun de nous a en mémoire des lieux dont le souvenir lui fait beaucoup de bien. Celui qui a grandi dans les montagnes, ou qui, enfant, s’asseyait pour boire l’eau au ruisseau, ou qui jouait sur une place de son quartier, quand il retourne sur ces lieux se sent appelé à retrouver sa propre identité.

  1. Dieu a écrit un beau livre « dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers ».

Pierre Teilhard de Chardin Prêtre jésuite, homme de science et philosophe

mardi 16 juin 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin Prêtre jésuite, homme de science et philosophe

Le 10 avril 1955, jour de Pâques, le Père Teilhard de Chardin meurt à New York. Celui qui meurt ce jour-là est né à Sarcenat en Auvergne, le 1er mai 1881.

Entre ces deux dates, tout un univers pour lui a progressivement vu le jour. Il nous faut d’abord brièvement tracer la trajectoire et suggérer l’immensité de cette vie, pour nous rappeler à qui nous avons à faire.

 

Un transhumant de la planète

Novice jésuite en pleine jeunesse, à 18 ans, Pierre Teilhard est, durant la seconde moitié de sa vie et au titre de la science, un transhumant de la planète. Dix fois au moins l’Europe le vit partir pour la Chine, sa patrie forcée d’adoption. Dix fois il en revient, soit directement par Suez, soit par le pourtour océanique de la terre. C’est ainsi qu’il traverse au moins cinq fois le Pacifique de la Chine à San Francisco, et autant de fois l’Atlantique, de New York à Paris ou en sens inverse. En 1931, membre de la Croisière jaune, il s’enfonce avec elle au coeur de la Mongolie méridionale et dans le désert de Gobi, ce qui ne l’avait pas dispensé auparavant de prendre deux fois le Transsibérien dans lequel il frôla le nord de l’Eurasie. Plus tard, il verra encore les Indes, la Birmanie, Java et, à la fin de sa vie, l’Afrique du Sud où le convoquent, en raison de sa compétence de géologue, attestée par plus de cent communications scientifiques, de grands savants ses amis. Sur les bateaux qui lui ouvrent les routes de la mer et du monde, on peut le voir lui-même, comme il le dit de Dieu, «penché sur le Miroir de la Terre pour y découvrir les traits de sa beauté » (Oeuvres de Teilhard, Seuil, VI, 57).

 

 

Un livre de Jacques Arnould

« Pierre Teilhard de Chardin est mort en 1955. Des monts d’Auvergne aux gratte-ciel new-yorkais, des tranchées de la Première Guerre mondiale à la Chine occupée par les Japonais, des falaises anglaises aux rives de la Mer Rouge, des forêts d’Asie aux collines d’Afrique du Sud, ce jésuite n’avait rien ignoré de ce qui était humain. Géologue, il avait pris au sérieux les travaux de ses collègues sur l’évolution du vivant et s’était intéressé aux traces de nos premiers ancêtres. Religieux et mystique, il avait vécu son engagement au sein de la Compagnie de Jésus avec une fidélité sans faille, malgré les sanctions dont il a été l’objet. Aventurier, il avait partagé la vie de la Croisière Jaune et celle de Henry de Monfreid. Il n’avait jamais cessé de chercher à unir sa quête et son intelligence de Dieu, avec son amour pour les hommes et les femmes de son temps. Cinquante ans après sa disparition, a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Moi-même religieux, engagé dans le monde des sciences et des techniques, invité à répondre à cette question, je ne me suis pas tant intéressé à ses idées et à leur diffusion durant la seconde moitié du XXe siècle qu’à la vie même du jésuite : c’est l’homme, le phénomène Teilhard, pourrais-je dire, que j’ai ainsi découvert. Avec sa noblesse et son intelligence, son courage et sa générosité ; avec ses craintes aussi et ses hésitations, ses troubles et ses erreurs. Et si je savais déjà que ce gentilhomme de Dieu était de la trempe des géants, j’ai découvert en lui un grand frère sur les épaules duquel il fait bon se jucher ! »

Extrait de la postface de Jacques Arnould dans son livre « Teilhard de Chardin »

 

Cette terre, il la voit d’abord en géologue. Né au pied du Puy-de-Dôme, dans une maison dominée par l’horizon assagi des volcans du Primaire, il ne s’est pas livré comme Pascal à des mesures barométriques, mais il a été un enfant fasciné par la « solidité » et par la « consistance » (XIII, 26). Le « fer » en fut pour lui le premier des symboles. La guerre de 1914-1918 transforma en déluge de mort ce « fer » qu’il tenait comme enfant dans sa main.

 

Bientôt, ce ne seront plus les tranchées où les hommes agonisent qui lui donneront à penser, mais les grands sites quaternaires, où notre humanité naissante a laissé des crânes et des membres fortuitement fossilisés. En Chine, à Chou-Kou-Tien, Teilhard se trouve à l’heure du rendez-vous préhistorique avec le Sinanthrope. Nous sommes en 1929. Dans les environs de Pékin, se trouvent confirmées à quelque 600 000 ans de nous, les enfances asiatiques de l’humanité et la trace de ses premiers foyers allumés dans l’histoire. Loin de relativiser l’importance de l’homme dans la nature, de telles découvertes sont pour Teilhard le signe de l’enracinement de l’humanité dans l’histoire de l’univers et de la vie.

Et puisque nous nous trouvons nous-mêmes en pleine évolution culturelle, et que nous sommes aussi parfois tellement déroutés par elle, pourquoi ne pas voir en Teilhard non pas celui qui a réponse à tout, mais celui qui est allé si loin dans sa réflexion sur l’homme, sur l’évolution et sur le Christ, qu’il peut nous apporter encore énormément par son inspiration ?

 

L’homme de l’évolution pour Teilhard

Teilhard est l’un des premiers à avoir proposé une synthèse de l’Histoire de l’Univers telle qu’elle nous est généralement expliquée aujourd’hui par la communauté scientifique. Sa vision, présentée entre autre dans Le Phénomène Humain, est conçue autour du thème central de l’évolution. Il a notamment développé le concept de « noosphère », enveloppe pensante autour de la terre, et explicité le phénomène de planétisation auquel nous assistons. Il est resté tout au long de sa carrière scientifique internationale en contact avec le Muséum National d’Histoire Naturelle qui accueille sa Fondation.

Voir le site du Muséum National d’Histoire Naturelle  >>

« Depuis Galilée, écrit-il, il pouvait sembler que l’homme eût perdu toute position privilégiée dans l’Univers, sous l’influence grandissante des forces combinées d’invention et de socialisation. Le voilà en train de reprendre la tête, non plus dans la stabilité mais dans le mouvement, non plus en qualité de centre mais sous forme de flèche du monde en croissance. Néo-anthropocentrisme non plus de position, mais de direction de l’évolution. » (III, 349). Rappelons à quel titre et avec quelle conséquence. Dans son dernier livre Le genou de Lucie, Coppens rappelle qu’il y a une « histoire naturelle de l’humanité » : pas seulement culturelle, mais aussi naturelle. De son côté, comme astro-physicien, Reeves a pu dire que « nous sommes de la poussière d’étoiles ». Pas seulement cela, mais cela aussi et d’abord il n’en reste pas moins que l’homme ainsi compris est celui qui a franchi le Rubicon de la pensée, grâce au « pas de la réflexion », c’est-à-dire, commente Teilhard, « au pouvoir qu’il a de se replier sur soi, et de prendre possession de soi-même comme d’un objet doué de consistance et de valeur particulière. Non plus seulement connaître mais se connaître, non plus seulement savoir mais savoir que l’on sait. » (1, 181). Il n’est donc pas possible pour Teilhard qu’une telle grandeur finisse dans la disparition pure et simple de son bénéficiaire, ce qui serait le cas dans l’hypothèse d’un « univers qui continuerait à agir laborieusement dans l’attente consciente de la mort absolue. Ce serait un monde stupide, un monstre d’esprit, autant dire une chimère. Donc le monde porte en soi [doit porter en soi] les garanties d’un succès final dès lors qu’il admet en lui de la pensée. Un univers ne saurait plus être simplement temporaire, ni à évolution limitée. Il lui faut par structure émerger dans l’absolu. » (VI, 450).

Un tel refus de l’absurde par Teilhard devrait être plus approfondi qu’on ne le peut dans le cadre de ce bref article. Mais la nécessité de le faire répond à la nécessité de travailler, comme le dit Claude Guillebaud, à la « refondation du monde ». Il faut en effet pour Teilhard « refonder » ou même plus simplement fonder la dynamique de l’évolution. Elle le conduit, pour sa part, à la redécouverte d’un Dieu au toucher créateur qui soit d’évolution. Capable de désirer, de soutenir, d’accompagner de l’intérieur les effets cosmiques et planétaires des atomes, des cellules, des vivants et finalement des hommes, ce Dieu, Teilhard l’appelle Oméga, ultime lettre de l’alphabet grec. Il veut signaler ainsi l’originalité entièrement singulière d’un type de présence, de fonction et de divine identité, qui relève d’un Dieu dont les chrétiens confessent qu’il s’est incarné.

 

La christologie de Teilhard

Par son Incarnation, le Christ ne se rapporte donc pas seulement au péché pour le détruire, mais d’abord à l’identité de l’homme dans l’Univers que Dieu veut s’affilier (cf. saint Paul, Ephésiens 1, 2-6). C’est pourquoi, tout en étant « le Rédempteur, [le Christ, pour Teilhard,] n’a pu pénétrer l’étoffe du Cosmos, s’infuser dans le sang de l’univers, qu’en se fondant d’abord dans la matière pour en renaître ensuite. La petitesse du Christ dans son berceau et les petitesses bien plus grandes qui ont précédé son apparition parmi les hommes ne sont pas seulement une leçon morale d’humilité. Elles sont d’abord l’application d’une loi de naissance et consécutivement le signe d’une emprise définitive de Jésus sur le monde. C’est parce que le Christ s’est inoculé dans le monde comme un élément du monde qu’il n’est plus séparable de la croissance du monde, tellement incrusté dans le monde visible qu’on ne saurait plus l’en arracher désormais qu’en ébranlant les fondements mêmes de l’univers. » (IX, 89). L’incarnation est donc d’abord une incorporation de Dieu à la réalité du monde qui commande celle de l’homme, pour assurer à l’homme et au monde la signification dont ni l’un ni l’autre, vu l’amour qu’est dieu, ne peuvent finalement se passer.

 

Pour atteindre les racines de l’homme et pas seulement de l’univers, le Christ a voulu assumer les détours de l’Histoire. Dès lors, ne nous scandalisons pas sottement des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs anonymes et effrayants de l’homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs, pour que sur la tige de Jessé et de l’humanité, la fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine, et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme, en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’univers. Quand le Christ a paru entre les bras de Marie, il venait de soulever le monde. » Parce que l’incarnation est une prise en compte, opérée par le Christ, il est descendu au plus bas de la terre jusqu’à la mort même. « En essuyant sur soi la mort individuelle, en mourant saintement la mort du monde, le Christ a opéré ce retournement de nos vues et de nos craintes, Il a vaincu la mort. Il lui a donné physiquement la valeur d’une métamorphose et avec lui, par elle, le monde a pénétré en Dieu. » (IX, 90). Cette métamorphose n’est rien d’autre que la Résurrection.

« La Résurrection, pense Teilhard, nous cherchons beaucoup trop à la regarder comme un événement apologétique et momentané, comme une petite revanche individuelle du Christ sur le tombeau. Elle est bien autre chose et bien plus que cela. Elle est un événement cosmique. Elle marque la prise de possession effective par le Christ de ses fonctions de Centre universel. […j Il s’est étendu jusqu’aux cieux après avoir touché les profondeurs de la terre. Quand, en face de l’univers dont l’immensité physique et spirituelle se révèle à nous de plus en plus vertigineuse, nous sommes effrayés du poids toujours croissant d’énergie et de gloire qu’il faut placer sur le Fils de Marie pour avoir le droit de continuer à l’adorer, alors, pensons à la Résurrection. » (IX, 92). La Résurrection est donc le paraphe de Dieu dans une humanité de mort devenant, grâce à Lui, une humanité de vie. Alors « sans exagération, on peut dire que l’objectivité et le critère le plus essentiel de l’orthodoxie chrétienne peuvent se ramener à ce point unique maintenir le Christ à la mesure et en tête de la Création. Quelque immense que se découvre le monde, la figure de Jésus ressuscité doit couvrir le monde. Telle est, depuis saint Jean et saint Paul, la règle fondamentale de la théologie. »

(X, 222).

Ceci suppose donc un déplacement de la réflexion sur l’incarnation, du seul péché à détruire, vers une finitude à transfigurer. Non pas que ce déplacement évacue le péché. Mais ce péché est à comprendre de l’intérieur d’une condition humaine qui cherche dans le monde le pôle absolu dont il ne peut se dispenser… Le message chrétien le lui révèle et c’est ce message qui commande, pour Teilhard, ce qu’on peut appeler sa mystique.

 

La mystique de Teilhard

La mystique de Teilhard comporte un programme que l’on peut résumer dans trois verbes qui lui sont chers et par lesquels il définit les conditions du bonheur : se centrer, se décentrer, se surcentrer. »Se centrer » sur soi, afin d’exister dans le monde comme un individu, et non s’y disperser comme une vapeur d’eau. « Se décentrer », pour devenir soi-même grâce à l’amour de l’autre, donné et reçu. « Se surcentrer » sur un plus grand que soi, pour accomplir en nous l’Humanité. Pascal, parlant à mots couverts de l’infini de l’homme, a dit dans une sobriété littérairement géniale que « l’homme passe l’homme ». Or, celui qui passe l’homme sans le détruire, c’est évidemment le Christ.

Quant à son Visage, Teilhard nous l’a décrit, en fin de vie, dans une superbe prière :
« Seigneur de la Consistance et de l’Union,
vous dont la marque de reconnaissance et l’essence
sont de pouvoir croître indéfiniment,
sans déformation ni rupture,
à la mesure de la mystérieuse Matière
dont vous occupez le Coeur
et contrôlez en dernier ressort
tous les mouvements. »
(XIII, 20).

Tel était pour Teilhard « le secret de la Terre ». Tel fut le secret de sa vie. Tel devrait être, à ses yeux, le secret de l’Église à laquelle il demeura fidèle sa vie entière, malgré des incompréhensions cruelles, injustes et continues. Celles-ci auraient pu aigrir à tout jamais un coeur moins généreux que le sien et démobiliser un esprit moins assuré que lui. Mais à ses veux, « il suffit, pour la Vérité, d’apparaître une seule fois, dans un seul esprit, pour que rien ne puisse jamais l’empêcher de tout envahir et de tout enflammer. » (XIII, 117). Ces lignes sont du 15 mars 1955, un mois à peine avant sa mort.

Dans l’incapacité où nous sommes de deviner quels furent ses tout derniers sentiments, nous pouvons au moins nous reporter à l’interprétation qu’il fit du devoir de mourir, trente ans plus tôt dans Le Milieu Divin :

« Plus, au fond de ma chair,
le mal est incrusté et incurable,
plus ce peut être Vous que j’abrite  comme un principe aimant, actif, d’épuration et de détachement.
Plus l’avenir s’ouvre devant moi
comme une crevasse vertigineuse ou un passage obscur, plus, si je m’y aventure sur votre parole,
je puis avoir confiance de me perdre
et de m’abîmer en Vous. »
(IV, 95).

De tels propos éclairent ce que fut la vraie mystique de Teilhard qui peut fonder la nôtre. Ils nous disent ce qu’a pu être, à New York, la mort du Père Teilhard le 10 avril 1955, jour de Pâques, fête de la Résurrection.

Gustave Martelet, sj

Cet article évoque à grands traits le contenu d’un livre paru chez Lessius au cours de l’année 2005 :
la Primauté du Christ chez le Père Teilhard de Chardin
ou Teilhard de Chardin, prophète d’un Christ toujours plus grand

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Dossier de Presse pour Troyes

dimanche 31 mai 2015 | Leave a Comment

Pierre Teilhard de Chardin dans l’esprit d’Assise : retrouver l’amour de la Création chère à S. François, pour Construire la Terre dans la Paix et la fraternité

par Remo Vescia

                                                                                          Commissaire de l’Exposition

 

L’Exposition Ensemble, construisons la Terre” réunit en premier lieu deux figures majeures de l’histoire de l’humanité : François Bernardone (1181-1226) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) puis, en confirmation de ce choix qui traverse les siècles, celle de François Cheng, qui traverse l’espace et les siècles en poète et calligraphe franco-chinois moderne. Né en Nanchang en Chine, en 1929, arrivé en France vingt ans plus tard, et entré à l’Académie Française en 2002. Enfin, la nomination, en 2013, du Pape François, est venue couronner et donner chair à notre projet, ce jésuite italo-argentin venu de l’autre côté du monde qui a choisi de s’appeler comme le Poverello d’Assise, pour nous confirmer le bien fondé de nos choix de son éminente personne.

Malgré les sept siècles qui séparent François d’Assise et Teilhard de Chardin, un même souffle les habite : tous deux, sont des poètes amoureux de la Vie, des aventuriers épris de l’Univers et du Monde, de l’Homme et de la Nature et par dessus tout, de l’Esprit de Dieu. Tous deux sont de grands croyants, fidèles à l’Église à laquelle ils se sont voués toute leur vie, même si souvent en opposition ouverte avec elle. Tous deux étaient convaincus d’avoir à la changer et d’abord le monde dans lesquels ils vivaient, par un retour aux sources. Ils croyaient tous les deux au Dieu trinitaire de leur enfance, unanimement. Ils avaient tous les deux foi en une religion enseignée par Saint Paul et par Saint Jean avec le Christ, Centre et sommet de l’Univers, Homme et Dieu, mort et Ressuscité, l’Alpha et l’Oméga, Centre et Sommet de l’Univers. Tous deux profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne nouvelle, mais de suivre et de vivre le Christ Dieu d’Amour, – sa Vie, sa Passion, sa Mort en Croix et sa Résurrection, – demeure le message éternel de la Révélation Chrétienne. Par leur regard pur vers l’Essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, progressivement et inéluctablement et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent maintenant se référer à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité sans même s’en rendre compte, car ils sont l’un et l’autre, plus que jamais, d’actualité. Le Pape François confirme par sa manière de vivre, amplement cette Foi.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Pour mieux retrouver leur inspiration, il faut commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, selon nous, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution, base et référence primordiale de la pensée teilhardienne. On peut dire que si l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, à l’intérieur même des religions du Livre. La Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin et à Teilhard, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée dans un créationnisme obscurantiste, admet depuis quelques décennies, ouvertement, sa réalité et s’y réfère volontiers. L’Evolution n’est pas une théorie, a déclaré Jean-Paul II, c’est une réalité. Et le Christ en est le sommet, a dit Benoît XVI.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer, n’entame en rien leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire, créateur du ciel et de la terre dans la durée et en Jésus Christ, Fils de Dieu. Le Christ Ressuscité qui les inspire et les unit dans leur foi       donnant ainsi plénitude de sens à leur perception du Monde. Car on ne peut comprendre qu’avec l’intelligence du monde de son temps. Sans doute les choses ne seront pas perçues de la même manière que nous, par les hommes des siècles futurs parce que la connaissance, éclairée par la Science en continuel progrès grâce aux travaux des hommes, aura continué de faire de nouvelles découvertes. Mais il y a des Vérités immuables auxquelles les hommes se réfèrent sans varier, depuis toujours parce qu’elles sont de l’ordre de la connaissance immédiate irréfutable comme il fait sombre la nuit et clair le jour ou l’eau de mer est salée ou encore deux et deux font quatre. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité de la même manière, par l’un et par l’autre ? Mais ce n’est pas le sujet de notre débat sur l’Actualité de Teilhard aujourd’hui.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe était Dieu. » A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que l’Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur à tout et au temps lui-même, source première de toute vie et de tout amour, Quelque chose de plus Fort, de plus Grand et de plus Intelligent que nous tous, réunis depuis l’origine du monde dans un incessant devenir, en mouvement vers l’Oméga. Un très haut, tout puissant et bon Seigneur que nul homme est digne de nommer … comme dit François; un Seigneur de la Consistance et de l’Union qui occupe le Cœur de la Matière…, comme dit Teilhard.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise non seulement économique, mais essentiellement de perte de sens, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des valeurs éthiques parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ambiant?

Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un ‘Hasard’ génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper[1]… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils nous paraissent plutôt des réussites de l’humanité, ainsi que beaucoup d’autres, et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre le fruit du hasard ou même celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.[2] Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de tout l’Univers – pourra résumer sa pensée, à la fin de sa vie, ainsi : dans la dynamique de la Cosmogénèse – dans l’histoire de l’Univers – il y a d’abord la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – et ensuite, l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes qui ont la lourde responsabilité d’humaniser la Terre afin qu’elle trouve son couronnement par la christogenèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme – .

Cette Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par la montée de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de la pensée, analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle. La tâche de l’homme consiste à humaniser la matière vivante grâce à la raison et à la conscience éthique dont il est seul à être doté, à se spiritualiser par l’élévation de son esprit, pour se diviniser en une marche en haut et en avant vers ce que Teilhard appelle le point Oméga, le Christ Éternel.[3] Et nous croyons avec Teilhard qu’en s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu).

St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de “sortir” lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il l’avait souhaité. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie à cette Vérité faite Homme : le Christ Éternel, ‘sommet de l’évolution’. Car ils ont compris, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs écrits, nous nous proposons d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun en son temps, à la lumière d’une même foi.

1) l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » comme dit Teilhard, en respectant la liberté de chacun.

2)  l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs cultures et leurs croyances religieuses, pour parvenir à vivre ensemble, et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons respecter, de manière écologique avec la nécessité d’un développement durable dans la paix et l’amour;

3) l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour la divinisation de l’Univers.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

C’est dans cette extraordinaire vision de notre aventure sur Terre que le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et doivent être considérés comme une invitation à l’élévation de nous-mêmes : nous sommes investis d’une mission sacrée, nous sommes responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension spécifique s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, Alpha et Omega, – tout trouve en Lui son achèvement et son couronnement.  In eo omnia constant dit St Paul, en Lui tout subsiste et se tient. Il est la Voie, la Vérité, la Vie. Le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à œuvrer pour le progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience élargies cosmiquement. Sans doute la vigilance s’impose car des freins de toutes sortes s’interposent sans cesse. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II en 1976, doit être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre et non comme une forme de combat militant et agressif. L’écologie comprise comme une harmonisation de la croissance de la Terre en intelligence fructueuse et respectueuse de la nature comme composante de l’Univers, et pas seulement comme une expression politique ayant pour tâche l’empêchement de la dévastation prédatrice de la Terre par la cupidité des hommes.

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies par les progrès de la science. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité.

Changer notre regard sur le monde

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu semble s’émerveiller au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, à leur insu.

L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté à ces sceptiques modernes, à ces gens qui, engoncés dans l’instant jouisseur, n’ont plus d’idéal auquel se raccrocher. Saint François comme Teilhard avaient fait des vœux de renonciation à toute possession du monde pour l’amour du Monde. Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invitent Saint François et Teilhard, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre et humaniser notre belle Planète bleue.

François Cheng est venu de loin pour confirmer cela et il l’a fait avec l’éclat et la discrétion qui le caractérisent de différentes manières, orales et écrites, toujours poétiques, originales et mystiques à la fois. Reportons-nous à ses toutes dernières publications, toutes celles qui ont suivi son entrée à l’Académie Française, depuis les Cinq Méditations sur la Beauté (2006) jusqu’au Cinq Méditations sur la Mort autrement dit sur la Vie, (2013) en passant par le portrait d’une âme à l’encre de Chine : Et le souffle devient signe, (2010); sans oublier ses romans, ses poèmes et son magnifique Pélerinage au Louvre après ses extraordinaires livres d’introduction à l’Art chinois. Pour terminer par le discret ASSISE qui s’achève sur le Cantique des créatures de François d’Assise avec lequel je vais essayer de vous mettre en résonnance, comme il aime à dire. Pourquoi son nouveau prénom s’imposa-t-il à François Cheng lors de sa naturalisation française, en 1972 ? L’académicien répond dans cet opuscule dense et limpide : depuis son premier voyage sur les traces de François d’Assise, dans les années 1960, il est habité par ce saint du Moyen Age, qui délaissa soudain les plaisirs frivoles et les rêves de puissance pour obéir à l’injonction de Dieu tombée dans ses oreilles un jour de désœuvrement : « relever l’Eglise ». En arpentant à son tour les terres foulées par saint François, qu’il préfère appeler le « Grand Vivant », l’exilé chinois comprit que la terre d’accueil la plus riche se trouve à l’intérieur de soi. La beauté de ce petit livre vient de la flânerie mentale qu’effectue l’auteur entre ses propres émotions de déraciné fleurissant dans un ailleurs universel et quelques épisodes marquants de la vie de François d’Assise, décidé à embrasser la vie dans sa totalité, qu’il s’agisse de goûter une crème à la frangipane ou de baiser la chair putride d’un lépreux. D’une pudeur et d’une humilité sans limites, François Cheng écoute grandir en lui le legs du saint d’Ombrie, dont il partage le goût pour le dénuement et la volonté de capter tous les signes invisibles à disposition des hommes. Comme le chemin tortueux qui mène à Assise, dont chaque virage offre un point de vue différent sur la vallée, le récit dépouillé de François Cheng creuse un sillon profond et ondulant, dont chaque méandre est un havre de méditation.

 

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

vesciaremo@gmail.com

www.teilhard-international.com

 

[1] Rappelons cette réflexion de Teilhard : “ A travers les civilisations qui se déplacent, le monde ne va pas au hasard ni ne patine, mais, sous l’universelle agitation des êtres, quelque chose se fait, quelque chose de céleste sans doute, mais de temporel d’abord. Rien n’est perdu dès ici-bas pour l’homme, de la peine de l’homme…. Le sillage laissé derrière elle par l’humanité en marche nous révèle-t-il moins bien son mouvement que l’écume jaillie ailleurs sous l’étrave des peuples ? ”

Et celles-ci d’Einstein, son contemporain « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito »…. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »…. “L’idée que l’ordre et la précision de l’univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire”….  

[2] Benoît XVI : “À Pâques, nous nous réjouissons parce que le Christ n’est pas resté dans le tombeau, son corps n’a pas connu la corruption; il appartient au monde des vivants, non à celui des morts; nous nous réjouissons par ce qu’Il est – ainsi que nous le proclamons dans le rite du cierge pascal – l’Alpha et en même temps l’Oméga… Précisément, la résurrection du Christ est bien plus, il s’agit d’une réalité différente. Elle est – si nous pouvons pour une fois utiliser le langage de la théorie de l’évolution – la plus grande «mutation», le saut absolument le plus décisif dans une dimension totalement nouvelle qui soit jamais advenue dans la longue histoire de la vie et de ses développements: un saut d’un ordre complètement nouveau, qui nous concerne et qui concerne toute l’histoire”. Homélie pascale 2006

[3]Pour qu’on soit éclairé et que l’on prenne conscience du merveilleux don qui nous est fait, pas seulement celui, magnifique, de la vie et de la dignité de notre condition, mais surtout de l’invitation à nous élever en l’Esprit, dans l’émerveillement de la Beauté Divine. Aussi Teilhard peut écrire : “La création est un grand livre ouvert à la recherche et à la contemplation des hommes. Nous avons soif de voir et de connaître… Dieu est pour nous l’éternelle découverte et l’éternelle recherche… Nous marchons conscients d’avoir le monde à diviniser”

 

 

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