L’Egypte au temps de Teilhard

mardi 3 septembre 2019 | Leave a Comment

L’Egypte d’il y a plus de cent ans, au début du siècle dernier, lorsque Teilhard y est affecté pour enseigner la physique et la chimie à des égyptiens francophones qui fréquentent les écoles jésuites comptait seulement onze millions d’habitants, alors qu’elle en compte plus de 70 millions aujourd’hui. Onze millions, cela peut paraître modeste, et pourtant à l’époque on commençait à parler déjà de surpeuplement. Parce que l’Egypte avait été pendant des siècles, sinon des millénaires, un pays démographiquement assez stable. Nous ne possédons pas de chiffres précis – les premiers recensements datant du milieu du 19ème siècle – mais on sait qu’il y avait, au temps de l’expédition de Bonaparte, c’est à dire près d’un siècle plus tôt, environ quatre millions et demi d’habitants, et que ce chiffre s’était maintenu au cours des siècles, en raison d’une forte natalité et d’une forte mortalité due essentiellement aux épidémies. A partir du moment où la vaccination a été introduite, au milieu du 19e siècle, la situation sanitaire s’est améliorée et la population égyptienne a commencé à croître progressivement.

L’Egypte a toujours été un pays à la fois surpeuplé et vide – vide parce que c’est un désert, et surpeuplé parce que toute la population est concentrée dans la vallée du Nil.

Signalons une petite étude réalisée autour de 1905 dans un village de Haute-Egypte : elle fait état d’une moyenne de… de 14 à 15 enfants par famille. Parmi eux, il n’y a que 5 à 6 survivants. On a pourtant introduit la vaccination des nouveau-nés une quinzaine d’années plus tôt et elle est entrée plus ou moins dans les mœurs. Mais les conditions sanitaires restent désastreuses. L’ophtalmie fait des ravages. Les étrangers qui viennent en Egypte ont l’impression d’avoir affaire à un peuple d’aveugles ou de borgnes…

L’Egypte est à cette époque un pays rural à 80%, où les paysans n’ont pas beaucoup changé leurs habitudes millénaires : ils vivent toujours, pour la plupart, dans des maisons de terre cuite, continuent à utiliser les vieux outils qu’on voit dessinés du temps des Pharaons – en particulier le ‘chadouf’ cette machine très rudimentaire pour élever l’eau ou encore ce qu’on appelle dans d’autres pays la ‘noria’ et en Egypte la ‘sakyeh’.

Malgré tout, l’Egypte où débarque Teilhard est en bien meilleure santé économique que 25 ans plus tôt, au début de l’occupation anglaise. Celle-ci a commencé en 1882, vingt-trois ans avant l’arrivée de Teilhard au Caire. L’Egypte, qui était couverte de dettes, à cause de l’ouverture du Canal de Suez, en a remboursé une partie ; le Nil est mieux exploité grâce aux travaux hydrauliques des ingénieurs anglais qui en particulier viennent de construire le premier barrage d’Assouan. Mais ce pays rural à 80%, et relativement riche, n’est pas capable de subvenir à ses besoins alimentaires. Il importe du blé, de l’orge, des animaux, des légumes… et paie tout cela avec son « or blanc », le coton qui est de très belle qualité et s’exporte, surtout en Angleterre. Tous les agriculteurs veulent en produire, parce que c’est la denrée de loin la plus rentable.

Sur dix habitants de la campagne, on compte un seul propriétaire. Autant dire que les inégalités sociales sont criantes. La situation du paysan, depuis l’occupation anglaise, s’est un peu améliorée, mais on venait de très bas. La répartition des impôts est un peu plus équitable, même si le paysan est toujours accablé d’impôts.

Le Caire est une ville d’un million d’habitants (aujourd’hui, 18 millions, dit-on). C’est une ville qui compte encore de nombreux arbres, notamment dans le centre occupé par des européens. Un parc magnifique, l’Ezbékieh, au centre de la ville du Caire a été conçu sur le modèle du Bois de Boulogne. Dans cette ville, il y a encore des porteurs d’eau, qui circulent avec des outres en peau de chèvre sur leur dos, bien qu’il y ait déjà des canalisations, mais pas encore de réseau d’égouts – il ne sera installé qu’à partir de 1915. Le Caire possède des tramways et des omnibus à chevaux. Pierre Teilhard de Chardin est d’ailleurs surveillant à bord d’un omnibus du collège, le matin, tracté par des ânes. Quelques automobiles ont fait leur apparition. C’est une ville qui change et scandalise Pierre Loti, en voyage au Caire au début de 1907. Dans La mort de Philae, il fait un tableau apocalyptique de la ville du Caire, excessif évidemment.

Deux villes nouvelles sont en train de surgir aux abords de la capitale : au sud, Méadi, qui sera très anglaise; et, au nord-est, la ville imaginée par un Belge, le baron Empain, Héliopolis. De nos jours, en quittant l’aéroport on longe Héliopolis, une ville nouvelle qui a été bâtie au siècle dernier, en plein désert et pour laquelle on a inventé une architecture spéciale, mi-orientale, mi-occidentale. Héliopolis était une ville cosmopolite, très francophone, à l’image d’Alexandrie.

L’Egypte de Teilhard est un pays occupé, de manière un peu particulière. D’abord, c’est toujours une province ottomane. Le khédive n’est que le vassal du sultan de Constantinople. Mais ce souverain lointain n’est qu’une sorte de propriétaire et de surveillant, à qui l’on verse chaque année un tribut.

L’Egypte est surtout occupée par les Anglais. On a l’impression qu’ils sont là depuis des siècles, ils sont chez eux : les représentants de Sa Majesté ont adopté le tarbouche (le fez rouge égyptien), ils ont des titres de bey ou de pacha – le chef de la police du Caire, par exemple, est un pacha anglais – , ils ont leurs clubs, et se retrouvent entre eux …

Le khédive, Abbas Helmy, est très jeune. Il n’avait pas dix-sept ans lors de son arrivée au pouvoir, en 1892. La population égyptienne avait accueilli avec enthousiasme ce garçon beau, cultivé, polyglotte, éduqué à Vienne, persuadée qu’il allait libérer le pays des Anglais. Mais ceux-ci vont très vite le mettre sous tutelle. N’ayant pas de réel pouvoir, il va se réfugier dans les plaisirs, exactement comme le fera le roi Farouk, quarante ans plus tard : il va se construire un palais à Alexandrie, le palais de Montazah, où, à défaut de gouverner, il aura une locomotive-kiosque, un télégraphe personnel, des pépinières, des lapinières, etc. Il aura une maîtresse autrichienne, qui se déguisera certains jours en homme pour assister à des réunions au Palais…

L’occupation anglaise est, en principe, provisoire. En arrivant, les Anglais ont dit : nous ne voulons pas occuper le pays, nous venons rétablir l’ordre, rétablir l’autorité du khédive et protéger les communautés étrangères. Mais pour rétablir l’ordre, nous devons réformer toute la machine administrative égyptienne, et cela demande du temps. Ils se sont donc installés dans cette occupation qui ne dit pas son nom, sorte de protectorat déguisé qui ne deviendra un protectorat officiel qu’en 1914, quand la Grande-Bretagne décidera de détacher carrément l’Egypte de l’empire ottoman. Elle remplacera alors le khédive par un sultan, pour bien montrer que l’Egypte est indépendante de Constantinople.

Les Anglais, à l’époque de Teilhard, contrôlent tout. Ils ne sont pas très nombreux, mais l’Egypte n’a pas besoin de nombreux occupants pour être surveillée : c’est un mince ruban de verdure dans le désert. Chaque ministre égyptien est flanqué d’un conseiller anglais qui décide à sa place. Le vrai maître du pays est le consul anglais, le fameux et tout puissant Lord Cromer. Ce fils de banquier est déjà passé par les Indes où il a montré ses capacités – on l’appelait le « vice-vice-roi des Indes ». En Egypte, il est vraiment le roi.

Les Anglais ont décidé d’abolir ce qu’ils appellent les trois ‘C’ : la corruption, la corvée et le corbache (le fouet). Depuis 1882, la corruption a effectivement diminué. La corvée, qui consistait à mobiliser des milliers de paysans, sans les payer, pour réaliser des travaux publics – a été supprimée. Quant au fouet, il va malheureusement encore durer longtemps…

Le souci des Anglais est de « civiliser », comme ils disent, l’Egypte. En réalité, ils cherchent surtout à la contrôler pour l’empêcher de tomber en d’autres mains, car elle occupe une position stratégique sur la route des Indes par le canal de Suez, dont les principaux clients sont les navires britanniques.

En face des Anglais, il n’y a pas grand monde. L’empire ottoman est déjà en pleine décrépitude, le nationalisme égyptien est balbutiant. Mais la presse est libre, et Lord Cromer la laisse habilement s’exprimer, tout en contrôlant l’information – ou la désinformation, – comme on dirait aujourd’hui. Un jeune tribun nationaliste, en ces années Teilhard, est le célèbre Mustapha Kamel qui a passé une licence de droit à Toulouse, qui correspond avec une journaliste française très connue à l’époque, Juliette Adam.

En face des Anglais, il y a surtout la France. Les nationalistes égyptiens sont naturellement tournés vers elle pour s’opposer à l’Angleterre. Mais en 1904, Paris et Londres vont conclure une Entente Cordiale pour se partager les zones d’influence : la France aura les mains libres au Maroc et l’Angleterre fera ce qu’elle veut en Egypte. Les nationalistes égyptiens ont le sentiment d’avoir été trahis, mais ils n’ont pas le choix. Souvent de culture française, ils continueront pendant des décennies à conjuguer les verbes ‘libérer’ et ‘évacuer’ en français…

La France, à l’époque de Teilhard, est indissociable d’un milieu cosmopolite, au Caire, à Alexandrie et dans l’isthme de Suez, à Ismaïlia. Ce milieu est très présent aux Collèges des Jésuites du Caire et d’Alexandrie. Il est composé d’Egyptiens occidentalisés, musulmans ou chrétiens coptes, de juifs, d’Européens et de Levantins, des Grecs, des Italiens, des Arméniens et des Syro-libanais, très actifs dans le commerce notamment.

Les Français, dans ces années 1900, sont les principaux porteurs de la dette égyptienne ; ils occupent une place de choix dans le secteur bancaire, possèdent la plupart des usines de raffinage de sucre en Egypte, et possèdent le tout-puissant Crédit Foncier égyptien. Ils contrôlent le canal de Suez et ont bâti des villes, comme Port-Saïd et Ismaïlia, qui font de l’isthme de Suez une sorte de province française. Ferdinand de Lesseps, le fondateur de la Compagnie de Suez, a une statue géante à Port-Saïd, à l’entrée du canal – statue qui sera déboulonnée en 1956… mais qui a retrouvé sa place, 50 ans après !

Mais l’influence de la France est loin de se limiter à l’isthme de Suez. Un observateur français, Lucien Malosse, qui visite l’Egypte dans ces années-là, constate : « Elle est partout, elle est dans l’air que l’on respire, elle est un peu comme ces parfums qu’une jolie femme laisse sur son passage. » Autrement dit, si l’Angleterre domine ce pays militairement, économiquement en grande partie, politiquement bien sûr, la France, elle, joue sur un autre registre : elle essaie de gagner le cœur des Egyptiens, de diffuser sa langue et sa culture. En effet, dans les milieux d’affaires, dans les milieux intellectuels, dans les milieux nationalistes, la principale langue utilisée est le français. Le français n’est pas seulement une langue de salon : c’est la langue des affaires, de la politique, de la Cour du Khédive, c’est aussi une langue qu’une élite moyen-orientale parle à la maison. Evidemment, ce n’est pas une langue de masse, son emploi se limitant aux milieux occidentalisés.

La France a un atout important : l’égyptologie. C’est un Français qui a déchiffré les hiéroglyphes, Champollion, (1790-1832) un siècle plus tôt, et c’est aussi un Français qui dirige le service des Antiquités Egyptiennes – à l’époque de Teilhard : Gaston Maspéro, (1846-1916) qui dirige aussi le Musée du Caire, fondé par son compatriote Auguste Mariette, (1821-1881). Maspéro dirige l’Institut Français d’Archéologie Orientale au Caire, une institution magnifique, digne des institutions européennes, possédant une superbe imprimerie et éditant un prestigieux Bulletin depuis plus de cent ans.

La France est surtout implantée en Egypte grâce aux établissements scolaires. On ne dira jamais assez l’importance des écoles religieuses catholiques, qui ont commencé à s’installer dans la vallée du Nil au milieu du 19ème siècle : des écoles de filles comme le Bon Pasteur, le Sacré Cœur, ou La Mère de Dieu, ou de garçons, comme celles des Frères des Ecoles chrétiennes, antérieures à toutes. Les jésuites n’arrivent qu’à la fin des années 1870. Ils sont envoyés par le Pape, non pas pour créer des écoles, mais pour convertir les coptes orthodoxes : il s’agit de ramener au bercail, « dans la vraie foi », ces « schismatiques »… Mais les jésuites, comme vous le savez, ne peuvent pas s’empêcher, quand ils vont quelque part, de créer un collège… Après avoir ouvert un petit séminaire au Caire, ils créent donc le Collège du Caire en 1879 et entrent aussitôt en conflit avec les Frères des Ecoles Chrétiennes. Il va falloir que Rome arbitre et partage les rôles : les jésuites seront donc les seuls à enseigner le grec et le latin mais aussi à se doter d’une section égyptienne, en langue arabe …

Ces écoles catholiques françaises jouent un rôle capital dans l’éducation des élites égyptiennes et dans l’éducation du milieu cosmopolite. Car, contrairement aux écoles arméniennes, italiennes ou grecques, elles accueillent des élèves de toutes origines nationales et de toutes religions. Tout en s’interdisant de convertir les musulmans.

Autour de 1905, l’Egypte compte 25 écoles anglaises (2.300 élèves) et 137 écoles françaises (18.000 élèves). Il y a des écoles américaines, des missions protestantes, qui elles aussi s’intéressent aux « schismatiques », mais elles sont installées pour la plupart en Haute Egypte et ce sont essentiellement des écoles primaires.

Lord Cromer veut instituer au collège des jésuites une section anglaise. On le lui refuse : la Compagnie est universelle, mais le Collège jésuite du Caire est français… En 1908, alors que Teilhard est encore en Egypte, les écoles françaises réunissent 25.000 élèves, qui représentent un sixième des effectifs scolaires de tout le pays. Sans compter 2.500 inscrits dans des écoles non françaises comme celle de l’Alliance Israélite, mais dont l’enseignement se fait en français. A partir de 1909 s’y ajouteront les lycées de la Mission laïque française au Caire, à Alexandrie et à Port Saïd.

Une autre place forte en Egypte, dans les années Teilhard, ce sont les Tribunaux Mixtes. Il s’agit d’une justice internationale, dont le rôle est de traiter les différends qui opposent les personnes ou les sociétés de nationalités différentes. Ces tribunaux ont un tel prestige que tout le monde s’invente une ‘cause mixte’ pour être jugé par eux… La langue dominante est le français. Ces tribunaux ont d’ailleurs été créés en s’inspirant du Code Napoléon. Ils ont donc besoin de juges, d’avocats, de greffiers, de secrétaires, qui parlent français. Ce sera un appel d’air considérable pour les écoles françaises d’Egypte.

Aujourd’hui, plus de cinquante ans après la révolution nassérienne, si le Collège où a enseigné Teilhard est encore intact, s’il continue à être l’un des meilleurs établissements du pays, la francophonie s’est réduite comme peau de chagrin. Mais une Université française d’Egypte vient de voir le jour en ce début de XXIe siècle. Elle peut offrir un débouché naturel aux élèves des ex-écoles françaises, devenues égyptiennes, qui enseignent toujours certaines matières dans la langue de Molière. C’est sur elle que comptent les défenseurs de la francophonie.

Teilhard a eu beaucoup de chance de connaître l’Egypte des années 1905. Majoritairement de religion musulmane, elle compte une minorité de chrétiens qui ne sont pas arabes et qui sont les véritables descendants de l’ancienne égypte, les Coptes. Ce sont les chrétiens d’Egypte. Il existe une grande Eglise, dite orthodoxe, qui réunit des millions de Coptes Egyptiens, une toute petite Eglise copte catholique, qui avait été promue par les missionnaires catholiques français, et plusieurs petites Eglises coptes protestantes, nées de l’action des missionnaires anglo-saxons. Les Coptes constituent la communauté chrétienne la plus importante numériquement du monde arabe. Ce sont des Egyptiens de souche, ce n’est pas une minorité qui serait venue de l’étranger et qui aurait été égyptianisée. Les Coptes appartiennent à tous les milieux sociaux, à la ville comme à la campagne. Pourtant, dans ce pays où officiellement tous les citoyens sont égaux, la Constitution s’inspire du droit musulman. Les Coptes se plaignent à juste titre d’être exclus des principaux postes de la police. Il n’y aucun président d’université copte, aucun gouverneur de région copte, etc. Teilhard n’a pas rencontré l’Islam, il ne s’est pas intéressé à l’Islam. D’une manière générale, il s’est beaucoup plus intéressé aux fossiles qu’à la population locale… Il n’avait même pas, lui, cet homme si curieux, la curiosité de l’Egypte ancienne, ce qui de nos jours paraîtrait impensable. A l’époque de Teilhard venait d’être conclue l’Entente cordiale, dans laquelle il était spécifié que la direction des Antiquités égyptiennes revenait aux Français. Mais les Anglais ne s’y résignaient pas vraiment. Ils essayaient de prendre le contrôle de cet organisme, en y nommant un secrétaire général, un vice-président, etc.

L’un des atouts de Champollion pour déchiffrer les hiéroglyphes a été sa connaissance de la langue copte. Le copte aujourd’hui n’est plus qu’une langue liturgique, mais c’était une langue vivante et parlée en Egypte dans les premiers siècles de notre ère. A partir du 4ème siècle plus personne n’a su lire les hiéroglyphes, parce que la religion égyptienne a été considérée comme païenne. Les Coptes avaient conservé leur langue, qui ne s’écrivait plus en copte mais en grec, sauf une demi-douzaine de signes, et c’est l’une des pistes qui ont permis à Champollion de décripter les hiéroglyphes. On peut dire que les coptes descendent des Egyptiens de l’l’époque des Pharaons. Mais ils ne sont pas les seuls. Tous les musulmans d’Egypte ne sont pas venus de l’extérieur. Nombre d’Egyptiens de souche sont devenus musulmans, de même que les Coptes sont devenus chrétiens… Ce qui est sûr, c’est que tous les Coptes sont égyptiens à 100% et que tous les égyptiens ne sont pas des arabes bien qu’ils soient désignés ainsi par les occidentaux. La curiosité qu’éprouvait le jeune Teilhard en arrivant en Egypte n’était pas celle qu’il éprouvera plus tard pour l’humanité tout entière. Pas encore assez mûr pour cela à 25 ans, attiré aussi bien par la science que par la théologie.

Il a beaucoup aimé l’Egypte comme ses Lettres d’Egypte en témoignent.

Teilhard de Chardin, a été envoyé en Egypte quelques années avant son ordination sacerdotale, pour compléter sa formation en passant par la case de l’enseignement dans les collèges. Envoyé au Caire, au collège de la Sainte-Famille, comme « régent » selon la terminologie officielle. Il enseigne dans cet établissement de la Compagnie de Jésus au titre de professeur de physique et de chimie. Et il se passionne pour l’Égypte. Il entraîne ses élèves dans des expéditions aux alentours. Il arpente le désert, s’intéresse à la flore et à la faune, se met en rapport avec les sociétés savantes, découvre les champs de coton en fleur dans le delta. Il accumule les observations sur le terrain. On peut suivre la somme et la variété de ses activités grâce aux lettres qu’il envoie régulièrement à ses parents dans un style déjà très personnel. On sent son père assez cultivé pour être familier des observations accumulées par son fils.

Ce séjour en Égypte est un repère important dans l’itinéraire de Teilhard. C’est pourquoi le P. Henry de Lubac son ami, bien plus tard, s’efforça de faire connaître ces Lettres à un large public, plus de huit ans après sa mort le 10 avril 1955. L’ensemble proposé dans ce livre a été publié chez Aubier en 1963. Le P. de Lubac voulait faire connaître le Teilhard des commencements avec son goût des sciences et son talent d’écrivain naissant. On n’oubliera pas, en découvrant ces Lettres qu’en 1962, c’est-à-dire une année avant, le P. de Lubac avait rédigé, à la demande des provinciaux jésuites de cette époque, encore et toujours réticents sur la pensée de Teilhard, un livre courageux et bien documenté, « La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin ». Le P. de Lubac prenait habilement la défense d’un homme de foi et d’un homme de science adulé mais injustement critiqué dans certains milieux et jusque dans des cercles ecclésiaux.

Ces Lettres montrent une personnalité en train de se construire et que ses « Écrits du temps de la guerre » vont bientôt révéler à un public plus large. Elles annoncent aussi la place importante qu’occupe la correspondance dans l’œuvre de Teilhard.

Ce qui justifie leur insertion dans les Œuvres complètes d’H. de Lubac c’est le commentaire qu’il fait sous forme d’avant-propos et d’introduction et, plus fondamentalement encore, c’est la volonté même du Cardinal d’exhumer les moindres écrits de son ami pour le faire connaître et le réhabiliter. Henri de Lubac fut, en effet, rien moins que le meilleur éditeur de Teilhard de Chardin. Mieux peut-être, son historien, car, lorsqu’il décide, en 1963 – un an après « La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin » (1962) – de présenter au public ces lettres, il a conscience de remonter à la genèse d’une pensée, celle des années de formation, où Teilhard vit une existence de séminariste, découvre la théologie, reçoit la prêtrise (24 août 1911), côtoie de grands noms (Victor Fontoynont, Léonce de Grandmaison, Guillaume de Jerphanion, Auguste Décisier…) dont certains le suivront tout au long de sa vie (Auguste Valensin). Surtout, il montre un Teilhard qui creuse sa sensibilité scientifique de paléontologue, de géologue, d’entomologiste, de botaniste ou d’ornithologue. Car, au début de sa vie, c’est de sciences naturelles plus que de théologie que le jeune homme est passionné.

En soi et bien que d’une grande fraîcheur, les lettres écrites par Teilhard en Egypte ne sont pas bouleversantes de génie littéraire, d’intuitions spirituelles, d’audaces théologiques ou de confessions intimes comme le seront les lettres plus tardives adressées à sa sœur Marguerite (Guite), publiées par elle en 1961, chez Grasset, sous le titre Genèse d’une pensée, et Lettres de voyage 1923-1955, et plus encore, celles destinées à son directeur spirituel Auguste Valensin ou à ses amis Bruno de Solages et André Ravier et surtout Max et Simone Bégouën. La correspondance de ce volume est principalement marquée du sceau de l’affection filiale, celle d’un jeune séminariste, soucieux d’accompagner ses parents dans la séparation majeure qui est celle de son engagement ecclésial doublé d’un exil géographique. La narration rejoint alors le journal de bord et relate les principaux événements qui ponctuent la vie quotidienne, dans sa régularité (fonctions et offices au jour le jour, nouvelles de la famille, anniversaires, réflexions sur l’actualité) comme dans ses moments plus exceptionnels (expéditions scientifiques, voyages, rencontres, descriptions pittoresques…). Point d’épanchement, point de confidence, point de complainte, point de signes qui disent les mouvements de profondeur de son âme. L’ensemble est mesuré. Le propos est presque banal, dans la lignée d’un genre littéraire traditionnel, celui des Lettres d’édification des anciens missionnaires jésuites, au point qu’Henri de Lubac présente lui-même ces écrits comme étant d’un intérêt mineur.

On pourra se tourner vers cette prose des jeunes années pour y savourer les premières intuitions d’une pensée, les descriptions déjà scientifiques de la nature et des fossiles, les prémices d’une poésie qui ne se connaît pas encore. Car, ce qui se devine ici, c’est la stature scientifique du futur paléontologue autant que la sensibilité spirituelle, voire panthéiste, de l’auteur de La Messe sur le monde. Tout déjà dit cet « amour passionné de l’Univers », cette présence, comme il aime à le dire lui-même, indéniablement sensible dès ce premier voyage lointain en un pays exotique. Tout encore dit cette plume, notoire, du grand écrivain que fut Teilhard, « un savant et un peintre » pour H. de Lubac. Si elles ne sont pas retranscrites, les impressions de ces années égyptiennes sont déjà mystiques, qui font l’expérience de cette « Dérive profonde, ontologique, totale de l’Univers », comme il l’écrira plus tard. Ainsi, sont disponibles toutes les lettres de Teilhard des années 1905 à 1908 à ses parents et le lecteur pourra ainsi retrouver l’authenticité d’une expérience mystique à l’origine de la cosmogenèse teilhardienne.

 

Apprentissage de l’enseignement et découverte de l’Orient                        

   (1905-1908).

L’enseignement en Egypte est une sorte de stage, appelé « régence » il doit être effectué pendant une période de deux ou trois ans avant d’aborder les études théologiques. Ses supérieurs, qui connaissaient bien ses goûts scientifiques et sa compétence en ce domaine, décident de le nommer professeur de physique et de chimie au Caire, dans leur collège de la Sainte Famille. Nul doute que son goût de l’aventure dut frémir de joie à l’annonce de cette nomination pour la mystérieuse Egypte. Fin août 1905, il s’embarque pour la première fois vers cet Orient qui prendra une si grande place dans sa vie. Le cercle de son petit monde va commencer à s’élargir.

Avec la grande facilité d’assimilation qui le caractérise, il s’adapte facilem Lire la suite

Hymne à la matière

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

  • … Or voici qu’au sein du tourbillon une lumière grandissante qui avait la douceur et la mobilité d’un regard… – Une chaleur se répandait qui n’était plus le dur rayonnement d’un foyer, mais la douce émanation d’une chair… – L’immensité aveugle et sauvage se faisait expressive, personnelle. Ses nappes amorphes se ployaient suivant les traits d’un ineffable visage.  Un Être se dessinait partout, attirant comme une âme, palpable comme un corps, vaste comme le ciel, – un Être mêlé aux choses bien que distinct d’elles, – supérieur à leur substance dont il se drapait, et pourtant prenant figure sur elles…      L’Orient naissait au cœur du Monde.

Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l’Esprit. L’Homme tomba à genoux dans le char de feu qui l’emportait.

Et il dit ceci:

  • Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

    Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations,
    toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu.
    Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible                                     Réalité toujours naissante,
    toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres,
    nous obliges à poursuivre toujours plus la vérité.Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations,
    toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu.
    Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.
    Bénie sois-tu mortelle Matière,
    toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force,
    au cœur même de ce qui est.
    …..
    Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se     relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.
……

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.
Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes. – Un reflet les trompe, ou un écho, je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.
Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.
Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! ».

En bas, sur le désert redevenu tranquille, quelqu’un pleurait : Mon Père, mon Père ! Quel vent fou l’a emporté !».

Et par terre gisait un manteau.

Jersey, 8 août 1919

 

Publication de Mes dialogues avec Teilhard de Chardin

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

Les dimensions cosmiques du Christ chez Bonaventure et Teilhard de Chardin de fr. Prospero Rivi OFM Cap

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

LES DIMENSIONS COSMIQUES DU CHRIST

CHEZ BONAVENTURE ET TEILHARD DE CHARDIN

De fr. Prospero Rivi OFM Cap

 

En confrontant la vision de l’homme chez Bonaventure et Teilhard de Chardin[1], je suis conscient de la hardiesse d’un rapprochement entre deux personnalités si éloignées dans le temps et donc aux prises avec des contextes culturels très différents. Mais si je propose un tel rapprochement c’est parce que, dans la fréquentation assidue de ces deux auteurs[2], j’ai entrevu les points de rencontre et les analogies que je souhaite mettre en évidence dans cette nouvelle contribution.

 

Qui est Bonaventure ?

Giovanni Fidanza naît en 1217 à Civita di Bagnoregio, il prendra le nom de Bonaventure en entrant à 26 ans dans la famille franciscaine. Arrivé à Paris vers 1235, il est disciple d’Alexandre de Hales, qui au sommet de sa carrière universitaire devient franciscain. Le jeune étudiant italien, par fidélité, adhère à l’orientation théologique de la tradition augustinienne de son maître.

Maître en théologie sacrée, Bonaventure enseigne à la prestigieuse chaire franciscaine de Paris. Entre 1250 et 1256 il écrit un monumental Commentaire des quatre Livres des Sentences de Pietro Lombardo, auquel succèderont des ouvrages théologiques et mystiques comme le Breviloquium et l’Itinéraire de l’esprit en Dieu, de 1259. Elu ministre général des Franciscains en 1257, service pour lequel il sera confirmé tous les trois ans pendant plus de 17 ans, il imprime à l’effervescente communauté des frères une orientation doctrinale et disciplinaire sûre. Bien que devant visiter périodiquement toutes les 30 Provinces de l’Ordre, il garde Paris – principal foyer de la culture occidentale – comme siège habituel et de là il continue à animer avec une participation active le grand débat qui s’allume dans ces années-là avec l’arrivée dans cette université de la pense d’Aristote. En 1270, il est fait cardinal et accompagne le Pape Grégoire X au concile de Lyon, où il meurt le 15 juillet 1274. Il a laissé une empreinte profonde tant dans le mouvement franciscain que dans la pensée médiévale.

Avec Bonaventure entre donc en scène la première des quatre grandes figures qui pendant un demi-siècle occuperont et rempliront la scène de la philosophie et de la théologie médiévales, laissant très peu de place aux autres penseurs qui en d’autres temps auraient attiré une plus grande attention. A côté de Bonaventure, il y a deux dominicains et un autre franciscain : St Albert le Grand, St Thomas d’Aquin et le bienheureux Jean Duns Scot. Nous sommes à l’apogée de la Grande Scolastique.

Bonaventure s’est formé et a agi dans la période de la « seconde génération franciscaine ». Si la première, galvanisée par la présence physique et spirituelle de François, fut caractérisée par la pauvreté rigoureuse, la simplicité de vie et de témoignage, la seconde ressentit le besoin d’une formation théologique approfondie, pour éviter des dérives hérétiques en son sein, et offrir au peuple une prédication plus solide. Il n’est pas le premier théologien de l’Ordre franciscain, ni même la seule figure éminente de son Ordre, mais il est certainement le plus représentatif et le plus influent. Si on ne peut pas dire que Bonaventure est le père de l’école franciscaine, il en est de fait son chef de file. Chez lui, plus que chez Alexandre de Hales, se réalise complètement la transmission dans l’étude de la théologie des charismes du Saint d’Assise : le charisme de la pauvreté, de la charité, de la paix, de l’amour pour les créatures, de l’imitation du Christ jusqu’au partage des signes de la passion.

Amoureux de Christ, de la Trinité et du Bien, Bonaventure a en effet une rare capacité à saisir l’unité, la cohérence, la beauté de la vision chrétienne du monde, de l’histoire et de la vie, et il sait les présenter avec une chaleur et une passion qui nous les font aimer et désirer. Jamais polémique, il est littéralement « édifiant » parce que « tout séraphique en ardeur » : conquis comme Paul par la beauté divine du Verbe, il pousse le lecteur à s‘ouvrir à la même expérience d’amour. Il sait rendre attirante la conversion au Seigneur en la présentant d’abord comme une « reddition à son amour ». Une conversion qui est soutenue par la Grâce et qui a deux parcours privilégiés : rester aux pieds du Crucifié et être « homme de désir », en cultivant et en orientant correctement la soif de plénitude qui est inscrite dans notre cœur et qui tend à devenir avec le péché un désir désordonné. La valeur la plus haute à laquelle Bonaventure nous pousse à ouvrir notre esprit et notre cœur est l’amour de Dieu qui s‘est révélé pleinement dans la Croix du Christ : le Christ crucifié doit devenir de plus en plus l’apogée de nos désirs, afin que notre cœur s’ouvre à l’amour agapê et devienne capable de sollicitude prévenante envers les lépreux que nous rencontrons sur notre chemin. C’est ce qu’a fait François que Bonaventure présente toujours comme le modèle parfait du « pèlerin de l’Absolu[3] », le « pauvre » par excellence qui a ouvert un nouveau parcours de ‘suivance’ du Seigneur en en ravivant les empreintes dans le désert de l’Eglise de son temps. En ouverture du premier chapitre de son Itinerarium nous trouvons ce titre : Incipit speculatio pauperis in deserto ( ainsi commence la recherche des signes de la présence de Dieu par le pauvre dans le désert), et c’est François l’exemple sublime du « chercheur de Dieu dans le désert de ce monde ». Chez Bonaventure Saint François a trouvé l’interprète le plus fidèle et le plus autorisé de sa spiritualité au niveau théologique.

 

Deux personnalités d’envergure exceptionnelle

Je ne veux pas m’arrêter sur la figure et la pensée de Teilhard de Chardin, que je donne pour connues et aujourd’hui faciles à reconnaître partout. Je voudrais proposer en revanche une confrontation entre les deux penseurs et les deux époques où ils ont vécu ; entre les défis qu’ils rencontraient et les réponses qu’ils ont voulu leur apporter.

Voici quelques notes relatives à cette confrontation inédite entre ces deux géants :

  1. Avec Bonaventure et Teilhard de Chardin nous sommes face à deux personnalités d’envergure exceptionnelle, sur le plan des qualités humaines comme sur celui de la fidélité à leur vie consacrée :
  • Intelligence tournée vers la synthèse et recherche passionnée d’une vision d’ensemble qui confère un sens unitaire à tout le devenir cosmique (macrocosme) et garantisse en particulier la dignité de l’homme (microcosme).
  • Bonté d’âme, simplicité de cœur, zèle apostolique : il a été dit des deux … qu’ils ne semblaient pas avoir péché en Adam[4].
  • Délicatesse/amabilité rare dans les relations humaines : qui s’approchait d’eux se sentait tout de suite attiré par la finesse/gentillesse de leur attrait.
  • Enorme bagage culturel, fruit d’une longue formation académique en différents domaines du savoir (pour Bonaventure : Maître des Arts, puis de philosophie et théologie, doctorat en Ecriture Sainte. Pour Teilhard : tout le long iter d’études philosophico-théologiques propre aux Jésuites, plus le doctorat en géologie et paléontologie à Paris)
  • Tous deux sont des artistes de la parole ; pas de froids exposants d’idées, mais des passionnés et brillants communicateurs de valeurs, grands érudits et poètes raffinés[5]; tous deux mystiques de haute qualité.
  1. Pour tous les deux, leur centre d’intérêt est la question anthropologique et l’engagement à faire en sorte que le futur de l’homme reste orienté dans la bonne direction. Pour eux deux c’est l’ouverture ou la fermeture à la transcendance qui décide de l’issue favorable ou défavorable du défi anthropologique : si la vie de l’homme ne reste pas ouverte à l’infini, il finira par se sentir comme « un paquet sans valeur que la sage-femme envoie au croque-mort », comme le fredonnait amèrement dans les années 20 le grand comique romain Petrolini. En effet, « si l’histoire humaine n’est pas nourrie d’éternité, elle devient simplement zoologique[6]».
  2. Mais pour eux deux, chaque transcendance ne peut pas offrir une base solide à la dignité de l’homme. Seul le christianisme a les caractéristiques pour pouvoir le faire.

Pour Bonaventure, qui se situe dans un contexte culturel encore imprégné de valeurs chrétiennes, l’ouverture à la Lumière du Verbe est la condition préliminaire pour pouvoir lire correctement l’homme comme l’univers.

Pour Teilhard de Chardin, pour comprendre correctement la spécificité de notre espèce il faut être ouvert à une lecture de « tout le phénomène humain » pour voir comment il est profondément enraciné dans le devenir de l’homme, dont il est dans le même temps le point d’arrivée (non plus centre d’un monde statique, mais flèche de l’évolution !) ; Pourtant, à cause de la Loi de complexité/conscience, pouvoir voir comment l’évolution dans son ensemble est un « mouvement vers[7] », et enfin vers ce Point Oméga dont Teilhard mettra en relief la profonde correspondance avec les traits du visage de Celui que la révélation chrétienne appelle le Christ Alpha et Oméga et qui dans l’incarnation est devenu le Moteur capable de pousser l’histoire vers son accomplissement.

  1. Tous deux doivent se confronter à une Raison qui se veut suffisante

Pour Bonaventure, la raison euphorique des averroïstes[8] latins, avec les erreurs de type théologique qui se répercutent ensuite sur l’anthropologie et la cosmologie : négation de la transcendance personnelle de Dieu, négation de la création et de la temporalité du monde et aussi de son destin eschatologique, affirmation de l’Intelligence Unique et en conséquence négation de la responsabilité personnelle et d’une rétribution éternelle pour les individus…

Pour Teilhard de Chardin, d’abord la raison euphorique aussi du positivisme et du marxisme, puis celle, tragique, du nihilisme nietzschéen et de l’existentialisme sartrien.

  1. Tous deux sont lucidement conscients d’être aux prises avec les défis de leur époque, qu’ils affrontent avec une passion et un engagement de toute leur vie et qui les voit utiliser au mieux les énormes instruments culturels dont ils disposent.

Tout l’effort de Bonaventure penseur est orienté à contenir la diffusion de la vision immanentiste de la « philosophie naturelle » d’Aristote, qu’il connaissait et appréciait, mais seulement comme « physique », dont l’autorité se limite à l’étude de la nature ; alors que c’est à Platon que reviendra le nom de philosophe et d’  « esthéticien » de la sagesse, seul Augustin ensuite les possède toutes deux (sermo scientiae et sapientiae).

C’est justement le souci de sauver la dignité de l’homme, sa spécificité dans l’échelle des êtres, qui pousse Bonaventure à mener cette bataille contre l’averroïsme des Maîtres parisiens. Dans les Collationes in Hexaemeron surtout (une série de conférences sur les six jours de la création tenues devant tout le monde académique parisien au printemps1273) se multiplient ses appels à maintenir la centralité du Christ Maître unique et les mises en garde contre les dangers d’une philosophie qui – en se fermant à la lumière de la Révélation – veut donner des réponses pertinentes aux grandes questions sur le sens de la vie et de l’histoire qui sourdent inéluctablement dans le cœur de l’homme. Pour Bonaventure cette orgueilleuse présomption d’autosuffisance conduira à une impasse où la raison humaine, laissée seule, n’aura plus aucune direction parce qu’elle ne peut pas connaître un dessein qui, dans son ensemble, ne peut lui être révélé que par Celui qui l’a projeté[9].

La prévision de Bonaventure n’est-elle pas en train d’être avérée de façon bruyante dans notre temps ? Après les saisons euphoriques des idéologies qui ont caractérisé l’époque moderne et se proposaient comme « pensées fortes » pouvant indiquer un sens et une fin (Cf. La fin des récits de Lyotard[10]), nous sommes maintenant, et depuis plusieurs décennies, dans la postmodernité où triomphe la « pensée faible », à savoir la prise en acte de l’incapacité de la raison humaine de donner un sens à la vie et à l’histoire, puisqu’il y a une seule certitude : la victoire de la mort sur tout… Si aujourd’hui la philosophie ne semble plus en mesure d’offrir des réponses pertinentes à la recherche de la raison, celle-ci trouve en revanche des espaces immenses dans les champs de la science et de la technique, où elle peut faire et défaire ce qu’elle veut, en n’ayant pas de limites éthiques à respecter ni de valeurs absolues à sauver. En effet, si tout est fruit du hasard, rien – pas même l’homme – rien ne peut avoir de caractère absolu[11] .

C’est de fait le contexte culturel de Teilhard de Chardin, un contexte où les paramètres de la culture que la tradition nous a enseignée ont tous sauté et l’homme est aux prises avec un sentiment de désarroi jamais éprouvé auparavant. C’est justement sur ce front que Teilhard investit toutes ses énergies, en offrant à l’homme d’aujourd’hui la clé pour donner un sens nouveau à son rôle de flèche de l’évolution et en l’invitant à reconnaître dans le Christ-Oméga le but qui donne sens et valeur à l’engagement de ‘construire la terre comme maison d’une unique et solide famille humaine…

 

A sept siècles de distance, Bonaventure et Teilhard sont les acteurs dans les points extrêmes du divorce entre raison et foi survenu dans la culture de l’Occident chrétien : le franciscain cherche par tous les moyens à éviter ce divorce en en prévoyant et en annonçant avec lucidité les effets néfastes ; le jésuite propose avec une délicate insistance la thérapie pour soigner les graves blessures que ce divorce a déjà causées (l’inquiétude et l’angoisse de qui, ayant perdu l’orientation, se trouve angoissé et sans identité) et il indique dans le retour au Christ-Oméga la lumière qui permet à l’homme de retrouver aussi bien l’orientation (et donc le goût du chemin) que la haute dignité d’acteur responsable de son propre avenir.

 

La culture du XIII° siècle à un carrefour

 

Essayons d’approfondir cet aspect qui rapproche de façon surprenante nos deux auteurs.

A la moitié du XIII° siècle, la culture européenne se trouve à un carrefour :

Rester dans la forte et constante tradition platonico-augustinienne ouverte à la Révélation avec la lumière du Verbe qui éclaire tout l’horizon de l’espace et du temps[12] ;

Ou s’ouvrir à la philosophie d’Aristote, substantiellement fermée à la transcendance et se fiant à la seule raison, arrivée en Europe avec l’interprétation polluée de certains philosophes arabes d’Espagne (le principal est Averroès, par lequel, avec Sigier de Brabant, naîtra à Paris un « averroïsme latin » qui sera la vraie cible de la dénonciation de Bonaventure)[13].

 

Le divorce entre raison et foi, entre recherche philosophique et révélation biblique, a peut-être été la plus grande aventure de la culture occidentale. Comme on l’a dit, Teilhard s’est trouvé à la fin du processus, avec les effets néfastes désormais répandus[14], alors que Bonaventure se trouve au début et fait tout pour le conjurer.

Il prend tout de suite conscience de la gravité de la place en jeu et surtout dans les vigoureuses Conférences sur les six jours de la Création (les 23 Collationes in Hexaemeron de 1273) il dénonce la folie d’un parcours qui, en se fermant à la lumière du Verbe, pousserait à son avis la raison dans une impasse.

il pointe deux erreurs capitales dans la pensée des averroïstes : la négation de l’existence en Dieu des idées exemplaires et l’affirmation de l’éternité du monde. De cette double racine dérivent des données qui sont inconciliables avec la révélation chrétienne et qui sapent à la racine la dignité de l’homme et sa possibilité de trouver un sens à l’histoire dans son ensemble et à la vie des individus :

  1. Dieu ne connaît que lui-même, rien en dehors de soi.
  2. Pour cela Dieu n’a ni prescience ni providence.
  3. Ce qui advient, arrive par nécessité fatale, avec le retour à une vision circulaire du temps que la révélation biblique avait dépassé et qui éteint toute espérance en un avenir de salut.
  4. Il y a une seule intelligence pour tous les hommes : l’homme seul est mortel dans son corps et dans son âme et n’est pas responsable de ses propres actions, dont il n’a à rendre compte à personne.
  5. Il n’ a en effet aucun mérite et aucune faute, aucune récompense ni châtiment après cette vie.

Les Maîtres séculiers qui enseignent la philosophie à l’université de Paris – alors le centre le plus prestigieux de la culture européenne – sont très tentés d’épouser cette vision de la réalité et commencent à penser que, en suivant Aristote, la raison peut conduire toute seule la recherche de réponses pertinentes aux questions de sens que l’homme se pose depuis toujours, et qu’elle peut le faire en faisant abstraction de la lumière de la Révélation.

Pour Bonaventure c’est de la folie : vouloir revenir au IV° siècle av. J.C. (celui d’Aristote) en feignant que Christ n’est pas venu signifie rendre vaine la portée de l’Incarnation. Pour lui, fermer la porte à la lumière de la Révélation signifie condamner la raison à ne plus saisir le sens (et la valeur !) du tout et des individus. Cela est à la fin de son triste appel : ne chassons pas Christ de l’horizon de notre recherche de sens, puisque nous éteindrons la seule lumière qui nous a été donnée pour comprendre d’où nous venons, où nous sommes maintenant et où nous sommes dirigés[15] ».

Bonaventure nous apparaît comme le penseur dont la voix prophétique s’est élevée pour exhorter l’homme moderne, qui naissait à son époque, à cultiver la science mais à ne pas l’absolutiser en transformant le culte de la science en scientisme. Dit avec une terminologie religieuse, il l’exhorte à ne pas transformer la sécularisation en sécularisme, la démythification et la sacralisation en profanation et désaffection, puisque les conséquences seraient dévastatrices.

En cela il n’est pas loin de nous dans le passé, mais plus en avance que nous, il nous montre un futur vers lequel la culture doit s’acheminer pour éviter que la neutralité de la science ne se transforme en une déshumanité. Comme le fera aussi Teilhard, Bonaventure rappelle fort l’attention sur cette partie du réel que la science, justement parce que science, ne veut pas prendre en considération, alors qu’elle est la seule à pouvoir nous ouvrir à la contemplation de vérités qui peuvent nous soustraire à l’abus des choses quand elles deviennent exclusivement domination de la science et de la technique. En bon médiéval, il fait tout cela en réfléchissant à partir de la foi (Teilhard le fera quant à lui en partant de la recherche scientifique) ; mais son avertissement est là pour nous rappeler l’urgence de cette tâche, si nous voulons nous soustraire à la menace apocalyptique qui se profile sur le monde en cette ère atomique et si nous voulons guérir de cette angoisse, dont les résultats deviennent de plus en plus évidents dans le comportement de la jeunesse d’aujourd’hui.

La position de Bonaventure est la réponse au soi-disant averroïsme de son temps[16], qui est comme la matrice historique de la sécularisation actuelle et une préannonce du scientisme d’aujourd’hui (avec sa doctrine du hasard et de la nécessité). Comme on l’a dit, la cible spécifique de Bonaventure est Aristote en tant que négateur de ces idées platoniques que l’exemplarité de Bonaventure a repris avec vigueur et repensé dans le cadre de la foi biblique dans le Créateur. En niant les « raisons éternelles », le sens des choses tombe et à la fin tombe même le sens même de notre exister, lutter et souffrir.

C’est ici que le génie de Bonaventure se rend compte tout de suite de l’attaque déclenchée non seulement contre la vision chrétienne de l’histoire comme « histoire du salut », mais en dernière analyse contre le sérieux de la vie et la dignité de l’homme. Il emploie toutes ses forces pour empêcher le divorce entre raison et foi (en partie admis en revanche par St Thomas). L’issue funeste d’un tel divorce s’est vue dans le chemin tortueux, tâtonnant et confus que la philosophie occidentale a parcouru pendant les siècles suivants. Aujourd’hui nous prenons acte de la faillite de la recherche de sens menée par une raison qui depuis longtemps s’est fermée à la lumière du Verbe : la ‘pensée faible’ est l’humble (ou plutôt l’arrogante) constatation que notre raison toute seule ne peut pas donner une direction (et donc un sens, un but) à un chemin évolutif qui est arrivé jusqu’à nous, mais dont personne ne sait pourquoi il est parti et où il va. Au contraire, on affirme avec force qu’il se dirige nulle part puisqu’il n’y a aucun « dessein », aucune carte qui permette à la raison de s’orienter. Si quelqu’un veut avancer, on lui crie de toutes parts : « Il n’y a aucun but vers où se diriger ! ».

Débarrassé du langage sacral du Moyen Age et des nombreuses images, désuètes pour nous, qui caractérisent la manière de s’exprimer de la scolastique, Bonaventure reste, au contraire, le penseur limpide qui veut garder la recherche des hommes sur la toile de fond d’un horizon positif d’espérance, dont philosophie et religion, en dialoguant, peuvent rendre compte. Les conceptions actuelles d’un monde fortement sécularisé semblent ôter de la vigueur à toute tentative de justification rationnelle à cette espérance. Nous sommes face à une problématique tout à fait nouvelle, ignorée de la ‘chrétienté’ médiévale. Pour Bonaventure en effet, la recherche du vrai doit avoir des horizons plus vastes que ceux de la science seule. L’homme cherche aussi le sens global de la vie, du monde et de la société. Ces problèmes sont authentiquement humains, puisqu’ils sont implicites dans nos expériences partielles de sens. Il n’y a pas seulement les vérités factuelles qui sont objets de la recherche scientifique. Il y a aussi des vérités qui donnent de la joie, qui réconcilient l’homme avec le monde et lui donnent la paix intérieure, puisqu’elles sont des propositions de sens global de la vie, des réponses aux problèmes de fond[17].

Ces propositions de Bonaventure de tenir ouvert un horizon d’espérance à la recherche culturelle et au chemin de l’homme, a été au centre des préoccupations de Teilhard de Chardin. La preuve en est qu’à la fin de la description rigoureuse de tout le parcours de l’évolution qu’il nous offre avec Le Phénomène humain il a ressenti le besoin d’ajouter à la fin de son ouvrage, à l’attention du lecteur, Le Phénomène chrétien comme seule réponse pertinente au besoin indélébile de sens présent dans le cœur de l’homme.

En effet Teilhard se situe au point d’arrivée du divorce entre raison et foi, et il se trouve devant une culture scientifique et philosophique qui souffre pleinement des conséquences négatives de ce divorce dénoncé par Bonaventure. La raison – restée seule à enquêter sur les grandes interrogations posées par le cœur de l’homme – ne trouve d’autre réponse au besoin de ‘sens’ qu’en recourant – comme les anciens – au hasard et à la nécessité (l’énigmatique et inquiétant Fatum des tragédies grecques), même dans la lecture de l’évolution. « Le monde marche, c’est évident, mais nous ne savons pas d’où il est parti et où il va. Rassurons-nous ! Nous les hommes nous ne sommes qu’un phénomène étrange presqu’une farce de la nature, avec des questions de sens qui sont tues sut la naissance parce qu’il n’y a pas de réponses ». C’était grosso modo ce que beaucoup pensaient dans la première moitié du XX° siècle, et c’est ce que beaucoup continuent à penser aujourd’hui encore et non seulement en Occident.

L’homme de la première moitié du XX° siècle est celui pour lequel Teilhard nourrit beaucoup d’admiration et un grand respect pour les conquêtes extraordinaires qu’il est de plus en plus capable de réaliser, mais pour lequel il souffre et se soucie en le voyant aux prises avec les énormes défis que l’évolution pose devant lui. Pour lui, l’homme est la flèche la plus avancée de l’évolution, pris dans un processus accéléré de « noogénèse » où il est acteur et souhaite qu’il soit le plus pleinement responsable du chemin qu’il lui reste à parcourir, celui vers l’unité. Pour Teilhard le cadre est clair : pour continuer à croître selon la loi de complexité-conscience, le processus évolutif a besoin plus que jamais de l’engagement passionné de l’homme, qui a entre les mains les instruments pour le faire ; mais s’il ne trouve pas un sens et une direction qui lui donne le goût de cet engagement, l’humanité dans son ensemble peut décider de se mettre en grève et de se croiser les bras, comme des mineurs qui n’ont aucune espérance de pouvoir ouvrir un passage après l’écroulement de la galerie où ils se trouvent[18].

De cette façon, nos deux géants sont en plein accord pour nous rappeler, aujourd’hui, que si on peut éviter qu’une juste (relative) sécularisation et démythification du monde déchoient en profanation et se retournent ensuite contre l’homme, il faut tenir le dialogue ouvert entre science et foi, entre philosophie et révélation biblique, tout en sauvegardant leurs champs d’action respectifs autonomes.

«  Nous ne pouvons pas faire abstraction de la lumière de la Révélation, arrivée à sa plénitude dans l’Incarnation du Verbe : elle est la seule lumière capable de ‘soulever le voile’ sur le Dessein dont nous sommes partie et dont nous avons été rendus collaborateurs responsables et artisans conscients » : c’est en substance le cri que pousse à son attentif auditoire parisien le Docteur Séraphique désormais au terme de ses jours[19]. Il revendiquait avec force la reconnaissance de la centralité absolue du Christ, « Roi immortel des siècles et Seigneur de l’Univers[20] ».

Teilhard lui fait écho : « Ne continuons pas à tenir l’homme hors de la recherche scientifique ; ouvrons-nous à tout le phénomène et nous découvrirons l’homme comme la flèche la plus avancée de l’évolution, le point (provisoire) d’arrivée d’un devenir qui a eu un début et est tendu vers un but ». Il continue « Si jusqu’à la disparition de l’homme tout procédait par automatismes guidés par des lois inscrites dans la nature, avec au centre cette structure portante qu’est la loi de complexité-conscience, au point où nous sommes arrivés, avec l’homme qui a entre les mains les instruments pour continuer ou arrêter ce chemin, ou nous réussissons à trouver les raisons et les valeurs qui justifient notre engagement, ou ce sera l’échec »[21] Au fond, Teilhard dit à l’homme contemporain qu’il faut faire rentrer par la fenêtre ce Verbe du Père que Bonaventure suppliait de ne pas chasser par la porte, et ceci afin d’y comprendre à nouveau quelque chose eu égard au destin de l’Univers et, en conséquence, eu égard au destin (et au devoir) de chacun. La grand défi que nous avons devant nous, est, pour Teilhard, celui de faire faire à l’évolution ce bout de chemin qui doit conduire à l’unité tous les peuples de la terre ; et la seule unité pleinement positive pour lui est l’unité dans l’amour, rendue possible par l’attraction exercée sur chacun et sur tous par l’embrassement miséricordieux du Christ-Oméga, comme le Dieu de la Bible nous l’a révélé, nous demande et nous demande de faire. C’est à nous de favoriser l’accomplissement du dessein de Dieu, qui est de faire du Christ le cœur du monde[22].

 

La christologie de Teilhard et celle de Bonaventure

Voyons de plus prés rapidement le Christ de Teilhard, que nous donnons pour connu ; puis celui de Bonaventure.

 

Pour Teilhard :

Le Christ est l’Alpha et l’Oméga, sa venue dans l’histoire éclaire et donne sens à tout le devenir cosmique en l’orientant vers la Parousie. Le Ressuscité est la seule vraie lumière qui s’est allumée dans notre monde.

Sa présence s’irradie sur tout et sur tous. Le grand jésuite – mystique de nature comme le Docteur franciscain – en voit la « diaphanie » répandue partout. Pour lui, c’est le Cœur sacré d’où partent et se diffusent les rayons lumineux qui donne vie, chaleur et sens à tous les êtres et à l’univers. Le temps et l’espace sont pleins de Lui.

Le devenir cosmique a en Lui, Verbe incarné, son Moteur secret : c’est pour Lui que tout croît et s’organise de la pré-vie à la vie dans ses formes les plus élevées jusqu’à la disparition de l’homme, le seul être « capable de Dieu » (« capax Dei » pour Bonaventure), dont le visage sera assumé et divinisé par le Fils.

Toujours présent parmi nous dans l’Eucharistie, il anime avec l’action de son Esprit le Retour au Père : en tant qu’Omega il est le Pôle attirant et attractif d’une humanité en chemin vers l’unité ; dans le microcosme de l’humanité glorifiée il remettra au Père toute la création (pour Bonaventure le « reditus ad Patrem » est l’œuvre particulière du Verbum inspiratum).

Il est le visage aimable du Dieu invisible, qui demande (et mérite) d’être écouté et aimé passionnément au-dessus de tout autre bien. C’est ainsi qu’il a été aimé par nos deux grands mystiques.

 

Pour Bonaventure :

 

Le Christ Verbe de Dieu est le cœur de sa théologie, qui est définie par les chercheurs comme « Théologie du Verbe »[23].

Pour définir la figure du Christ, il se sert surtout de trois concepts : Verbum (Verbe), Exemplum (Modèle) et Medium (Centre). Ainsi le Christ est le VERBE de Dieu qui s’est fait chair : il est le MODELE (exemplum) visible qui rend manifeste à l’humanité l’archétype invisible, et enfin le CENTRE de tout l’univers.

Avec le terme Centrum, dont il use en abondance dans l’Hexaemeron, il veut désigner quelque chose de plus important que ce qu’indique le terme Medium, qu’il avait pourtant utilisé pour définir la position du Christ dans l’univers. Le Christ a certainement une position médiane entre Dieu et l’homme, en étant l’homme-Dieu, et comme Médian il occupe une position intermédiaire entre les deux extrêmes, et en conséquence joue son rôle de médiateur entre Dieu et l’homme. Mais alors qu’avec le terme Medium on indique une position centrale par rapport à deux points, avec le terme Centrum on exprime la position centrale par rapport à tous les points. En effet, Centrum se dit pour la sphère tandis que Medium se dit pour une ligne. En appelant avec insistance le Christ Centrum Bonaventure entend affirmer sa position centrale par rapport à tout l’univers, physique, spirituel et historique. Il est en position centrale par rapport à toutes les créatures et à tous les événements. Le mot Centrum appliqué au Christ résume à lui tout seul ce que Bonaventure veut dire des relations du Christ avec l’univers créé et avec l’univers de Dieu, il veut donc signifier qu’il est le point médian, la mesure, le centre de signification, le lien qui embrasse tout, soutient tout et conserve tout ; cette unité qui maintient la multiplicité, l’unifie tout en la laissant multiple et lui confère un sens profondément unitaire (il n’est pas nécessaire de relever l’affinité avec le Christ Alpha-Omega de Teilhard de Chardin) : « En Jésus Christ, écrit Bonaventure, est chaque trésor de science et de sagesse du Dieu caché. Il est le Centre de toutes les connaissances. Il est le point central de sept manières : de l’être qui est l’objet de la métaphysique ; de la nature qui est l’objet de la physique ; de la distance qui est l’objet des mathématiques ; de la doctrine qui est l’objet de la morale ; de la modestie qui est l’objet de la politique ; de la justice qui est l’objet de la théologie ; de la concorde qui est l’objet de la logique (…) La position du Christ est centrale dans sa génération éternelle, dans la passion, dans la résurrection, dans l’ascension, dans le jugement futur, dans la rétribution éternelle ou félicité » (in Hexaemeron, coll. I, n.11).

Bonaventure est ici un maître d’œuvre du christocentrisme, ou plutôt il est certainement un des plus grands maîtres du christocentrisme, et le noyau central de sa pensée est vraiment original. En considérant l’histoire humaine par rapport au salut, il la conçoit comme l’image géométrique du cercle qui tourne autour du Christ, qui en est le Centre, non plus seulement en tant que Verbe de Dieu, mais surtout parce que Fils d’une femme, Verbe incarné qui souffre et est crucifié[24].

« La synthèse doctrinale conçue et réalisée par Saint Bonaventure est une synthèse théologique, elle est sagesse théologique…Sa vraie grandeur, il faut la trouver dans sa merveilleuse vision chrétienne de l’univers transfiguré par le Verbe incarné et dans la clairvoyance avec laquelle il a su discerner et définir les étapes du savoir chrétien, de l’expérience sensible au seuil de la vision béatifique » (E. Gilson ).

Comme chez Augustin, chez Bonaventure aussi platonisme, néoplatonisme et christianisme forment un tout parfaitement réussi. Il s’agit d’une splendide œuvre d’art qui parle la langue de Platon et des néoplatoniciens, mais proclame en premier lieu et de façon sublime la vérité du Christ. La structure scalaire de sa grande synthèse est celle des néoplatoniciens, mais celui qui accomplit l’ascension vers la patrie céleste c’est Jésus Christ. Le Docteur Séraphique le déclare ouvertement dans le Prologue du Breviloquium : « La théologie (…) orientant vers soi la connaissance philosophique et prenant de la nature ce qui lui faut pour construire un miroir à travers lequel faire voir les œuvres divines, se dresse presque comme une échelle (…) au moyen du prêtre unique qu’est Jésus-Christ ». Avec une plus grande force il le répétera dans les Collationes de l’Hexaemeron, où il rassemble tous les arguments pour s’opposer à l’averroïsme latin, à la philosophie sans la foi, à l’abus de l’aristotélisme en théologie, et confirme la centralité absolue du Christ, Maître unique. Il dénonce la folie d’une raison qui prétend trouver des réponses pertinentes aux grandes questions sur le sens de la vie et de l’histoire en se fermant à la lumière de la révélation. Voilà un des sommets de tout l’Hexaemeron.

« Le Verbe exprime le Père et les choses qui furent faites pour Lui ; mais il nous conduit principalement à l’unité ‘agglomérante’ du Père, et sous cet aspect il est l’Arbre de la Vie, pour que par Lui nous revenions et soyons vivifiés dans la source même de la vie… Voilà le Médian qui produit le savoir, c’est-à-dire la Vérité, qui est arbre de vie… et au moyen de cette Vérité, tous sont retournés (au Père). Et de même que le Fils  a dit: « Je suis issu du Père et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte de nouveau le monde et je retourne au Père », de même tous diront : « Seigneur, tu es sorti de toi ô Dieu, et au moyen de toi, je viens à toi ». Voilà le Medium métaphysique qui conduit toutes les choses au Père, et c’est toute notre métaphysique : de l’émanation, de l’exemplarité et de l’accomplissement. C’est-à-dire : être éclairés au moyen des rayons spirituels et être reconduits à Dieu. Et ainsi tu seras un vrai métaphysicien. »[25].

Le fondement et le sens ultime de toute chose, dans le macro comme dans le microcosme, ne sont repérables que dans le « Christus totus, en Celui qui est de droit et de fait l’Alpha et l’Omega, le Commencement et la Fin, parce que « par Lui et en vue de Lui » chaque chose est appelée à l’existence, et l’accomplissement du dessein du Père sera totalement résumé (conduit à l’unité) par Lui et en Lui, comme l’affirment avec force les hymnes christologiques du Nouveau Testament déjà cités. Teilhard de Chardin a la même ferme conviction quand il écrit : « Il ne saurait pas plus y avoir deux sommets au Monde que deux centres à une circonférence. L’astre que le monde attend, sans savoir encore prononcer son nom, sans apprécier exactement sa vraie transcendance, sans pouvoir même distinguer les plus spirituels, les plus divins de ses rayons, c’est forcément le Christ même que nous espérons »[26]

A la fin pour eux deux le vrai métaphysicien est celui qui lit la réalité tout entière à la lumière du Christ.

Vue dans la lumière de l’exemplarisme bonaventurien, toute la création devient vraiment une symphonie dont chaque réalité est une note essentielle, différente des autres, et en même temps si intimement unie aux autres que son absence nuirait au tout. Toutes les créatures sont « signes », « vestiges », « simulacres », « ad contuendum Deum » : chez St Bonaventure la notion de « contuition »[27] est très profonde et originale. Elle indique à la fois la connaissance et l’expérience de Dieu à travers la créature, du fait que ce même Dieu est présent dans l’homme comme dans les autres créatures. Cette expérience intime de Dieu dans la réalité fait saisir presque « co-naturellement » le sens religieux des choses. Tout pour Bonaventure est signe divin selon une certaine gradualité ou intensité qui arrive au Sacrement véritable, originel qui est l’humanité du Christ.

Dans notre condition de vie l’univers entier constitue alors comme une échelle pour nous élever à Dieu. Pour Bonaventure l’homme doit être réellement aveugle, sourd et muet, et même sot, pour ne pas reconnaître dans tant d’indices et symboles la présence divine. « Qui donc n’est pas éclairé par tant de lumières diffusées par la création est aveugle ; qui n’est pas réveillé par tant de voix, est sourd ; qui devant tant de merveilles créées ne loue pas Dieu, est muet ; qui derrière tant de signes clairs ne reconnaît pas le Principe Premier, est sot. Ouvre donc les yeux, tend l’oreille de l’esprit, ouvre ta bouche, suscite ton cœur pour que tu voies, écoutes, loues, aimes et vénères, exaltes et honores ton Dieu dans toutes les créatures, pour que tout le monde ne s’insurge pas contre toi[28] ».

 

Il est vraiment très difficile de trouver un système spéculatif – solidement ancré dans la révélation – qui développe d’une voix plus efficace le caractère « diaphane » du monde jusqu’à considérer l’univers entier, dans tous ses aspects, comme un grand complexe symbolique qui renferme et manifeste le divin. Mais Bonaventure est un mystique de très haute volée, formé à l’école de Saint François. Cette capacité renouvelée de « voir au-delà des choses » a été pleinement récupérée par une autre grand mystique, Teilhard de Chardin dont le précieux héritage permet aujourd’hui à beaucoup d’élargir les horizons de la connaissance et d’alimenter l’espérance dans l’avenir.

Dans le vaste ciel de la grande Scolastique l’étoile de Bonaventure est une des plus lumineuses et toujours fascinante. Ce qu’il nous a laissé dans ses écrits n’est pas un système philosophique ni, stricto sensu, un système théologique, mais « une synthèse mystique de l’augustinisme médiéval » (Gilson)[29].

« Certes, Bonaventure est enfant de son temps… mais s’il y a un penseur qui a centré le Mystère du Christ en relation avec l’histoire du salut, qui a interprété l’Ecriture Sainte comme un dévoilement progressif du Mystère du Christ dans l’histoire humaine, qui a vu la centralité universelle du Christ (dans l’ordre naturel et supranaturel) et sa centralité constante dans le retour final et glorifiant au Père, ce penseur est sans aucun doute Saint Bonaventure ![30] ».

 

Une correspondance de bon augure

 

De ce que j’ai cherché à exposer, je crois qu’émerge suffisamment la grande ressemblance qu’on rencontre à travers le visage du Christ traité par Bonaventure et celui que nous trouvons chez Teilhard de Chardin. Mais cela ne doit pas trop nous surprendre, puisqu’une telle syntonie est due simplement au fait que tous deux se sont nourris des textes christologiques de Jean et de Paul. Fascinés et littéralement saisis eux aussi par la Personne du Seigneur Ressuscité, comme le « disciple que Jésus aimait » et le grand apôtre des gentils, tous deux, l’ont accueilli en eux-mêmes et aimé passionnément et l’ont ensuite présenté à leurs contemporains comme la Clé de voûte de tout le monde qu’ils connaissaient (plus petit et statique pour Bonaventure, immense et en devenir pour Teilhard), comme la seule Lumière qui éclaire tout, donnant sens et valeur à ce devenir cosmique dont il est l’origine en tant qu’Alpha et point d’arrivée en tant qu’Oméga. Dans l’Incarnation le Verbe/Alpha a pris un visage humain, de Fils de Dieu il est fait Fils de l’Homme (comme Il aimait se définir Lui-même) pour être le moteur secret qui pousse et attire l’histoire vers son accomplissement : la manifestation glorieuse du Verbe/Oméga et la divinisation de l’homme, sommet et synthèse de la création, microcosme dans lequel se résument et sont rachetés tous les éléments du macrocosme.

 

« N’abandonnons pas le Verbe/Lumière… Ouvrons-nous de nouveau à la Lumière du Christ » : c’est l’appel que – bien que séparés par plus de sept siècles – nous lancent ces deux éminents hommes de science et grands « humanistes »[31].

Mystiques de race en plus de poètes raffinés, Bonaventure et Teilhard sont peut-être les plus grands et les plus passionnés des chantres de la grandeur du Christ, ayant vécu dans le deuxième millénaire. Une grandeur de dimensions cosmiques, au sens où elle n’a pas de limites parce qu’elle fonde et soutient tous les êtres de tous les temps. Il n’est donc pas déplacé de définir leur Christologie comme « cosmique[32] » et de les considérer tous deux comme « prophètes d’un Christ toujours plus grand ».

 

Je crois que c’est un motif de joie pour les amateurs de Teilhard de prendre acte que sa christologie, point de mire et suspectée pendant trop longtemps par des dénigreurs frileux, peut se vanter d’un précurseur illustre dans un théologien éminent et d’orthodoxie cristalline tel que le Séraphique Docteur. Alors que sa proximité avec celle de Duns Scot était connue et que Teilhard lui-même[33] en prenait conscience grâce à sa rencontre avec Gabriele Allegra, à Pékin, cette correspondance avec la christologie de Bonaventure est encore une donnée peu explorée. Faire émerger et faire connaître davantage cette affinité pourrait être une contribution précieuse au « dédouanement » définitif de la pensée théologique de Teilhard et au raccourcissement du temps où le Magister de l’Eglise pourra reconnaître ouvertement sa valeur doctrinale comme la limpide exemplarité de sa vie de religieux et de prêtre.

N’est-ce pas ce que tous les amis du Père Teilhard souhaitent[34] ?

 

[1]

Cf. Teilhard aujourd’hui, Edition Européenne, n. 18 juin 2015, pp. 9-30.

[2]

J’ai fréquenté Teilhard de Chardin depuis mes premières années de lycée, ayant entrevu en lui le prolongement actualisé de la ligne philosophico-théologique des grands maîtres franciscains. Et je n’ai été ni le premier ni le seul. Se référer, à titre d’exemple, aux pages dédiées aux traits franciscains de la christologie de Teilhard par le théologien hollandais N. M. WILDIERS, N.M. Wilders, Teilhard de Chardin. Coll Classiques du XXe siècle, ed Universitaires, 1960 et au beau témoignage sur le vif intérêt que le jésuite nourrissait pour la christologie franciscaine qui nous est offerte pat le Bienheureux Giovanni ALLEGRA, Mes Dialogues avec Teilhard de Chardin sur la Primauté du Christ chez St Paul et Duns Scot. Je trouvais dans la pensée de Teilhard une nourriture féconde pour ma foi, grâce à la clé de lecture qu’il m’offrait pour une compréhension « raisonnable » et ouverte à la transcendance du chemin de l’homme et de tout le devenir cosmique. L’homme n’est plus le centre d’un univers statique, mais flèche et pointe la plus avancée de l’évolution, englobé activement dans la construction du Royaume. Le Christ de St Paul, de François, de Bonaventure et de Duns Scot s’était déjà présenté à moi comme aimant et aimable. Et maintenant je le retrouvais encore plus lumineux dans le Christ Oméga de Teilhard, que j’appréciais en tant que prophète d’un Christ toujours plus grand (G. Martelet). Une découverte admirable que je n’ai plus cessé d’approfondir et de déguster, qui a nourri ma foi dans les bruyantes années de la contestation et qui continue à la nourrir encore aujourd’hui.

[3]

Expression reprise par le P Congar op, cfhttp://www.freres-capucins.fr/La-louange-de-Dieu-comme-pont.html

[4]

Pour Bonaventure : Alexandre de Halès nourrissait une telle estime pour ses qualités spirituelles et morales de son disciple, qu’il lui arrivait de dire qu’en lui il semblait ne pas y avoir les traces du péché d’Adam : « tanta bonae indolis honestate pollebat, ut magnus ille magister, frater Alexander, diceret aliquando de ipso quod in eo videbatur Adam non peccasse » ChroniconXXIV Generalium, in AF 3 (1897). Aussi E. Gilson, La philosophie de saint Bonaventure, 1924.

Selon les mots de Claude Cuénot : Teilhard reste par toute sa vie un directeur spirituel de grande classe et il sait toujours trouver les paroles qui guérissent, parce qu’il est profondément animé par la charité, une des vertus les plus radicales en lui… Il aime tous en Dieu, il se consacre à tous entièrement, «  C’est à croire qu’il n’a pas péché en Adam », in C. Cuenot, Pierre Teilhard de Chardin Les grandes étapes de son évolution, ed Plon, 1958, p 466

[5]

A la différence que le jésuite a eu moyen de se dédier à plein temps à la recherche scientifique et à la diffusion de sa pensée ; et il l’a fait comme conférencier recherché et écrivain fécond ; Bonaventure a dû trouver du temps pour la recherche et l’écriture dans son long et exténuant emploi de Ministre Général du plus nombreux et turbulent des nouveaux Ordres Mendiants.

[6]

  1. Clément, Taizé – Un sens à la vie, ed Bayard/centurion, 1997.

[7]

Cf. L. Gallini, « Teilhard de Chardin et la recherche d’un ‘mouvement vers’ dans l’évolution de la vie », in F. Facchini Complexité, évolution, homme. Cf Origines de l’homme et évolution culturelle (Relié ; trad : D Vittoz) Préface Y.Coppens, ed Rouergue, 2006;cf aussi :http://www.revue-resurrection.org/Evolution-et-creation-faut-il

 

[8]           L’averroïsme sert à désigner la totalité des doctrines philosophiques qui se réclament du philosophe arabe Averroès (1126-1198), dans tout l’ Occident chrétien ou juif, particulièrement au Moyen-Age et à la Renaissance .(Note de l’éditeur)

[9]

« Tout le cours des existences du monde est décrit par l’Ecriture, du commencement à la fin, comme un poème très beau et aux rôles ordonnés, où chacun peut voir réfléchies comme dans un miroir la variété et la beauté qui émanent de la sagesse de Dieu qui gouverne le monde. De même que personne ne peut percevoir la beauté d’un poème s’il n’en embrasse paas du regard tous les vers, de même personne ne peut percevoir la beauté de l’ordre qui gouverne l’univers s’il ne le scrute pas dans sa totalité. Puisque aucun homme ne peut vivre assez longtemps pour pouvoir la percevoir dans sa totalité avec ses yeux de chair, ni ne peut par lui-même en prévoir l’avenir, l’Esprit Saint nous fournit le livre de l’Ecriture Sainte, dont la longueur se compare au cours du gouvernement divin de l’univers » : Bonaventure, Breviloquium, 2, 4. Il ne faut pas oublier que la religion gréco-romaine n’est pas une religion révélée et qu’elle ne possède ps de livres sacrés. Cependant le désir d’un Dieu qui se révèle est fortement ressenti, pour donner un sens à ses aspirations et une orientation sure à la vie. Platon est l’interprète le plus affûté d’un tel désir : « Il n’y a qu’une chose à faire parmi celles-ci : ou apprendre d’autres où est la signification (de la vie et de l’histoire) ; ou la trouver par soi-même ; ou encore, si ce n’est pas possible, accepter celle des hypothèses humaines qui soit la meilleure et la moins critiquable et sur elle, comme sur un radeau, traverser à ses risques et périls la mer de la vie. Sauf que quelqu’un ne peut pas faire le trajet plus surement et moins dangereusement sur une barque plus solide qu’en se fiant à une révélation divine » Platon, Phédon, 85 c-d.

[10]

Cf. J.-F Lyotard, La Condition post-moderne, ed Minuit, 1979.

[11]

En effet, dans le contexte culturel de l’occident européen, l’homme a décidé de ses rapports avec le monde créé en faisant totalement abstraction du Créateur, et pense ainsi pouvoir s’en approcher allègrement non plus comme « gardien », mais en tant que « maître despotique » qui peut user et abuser de tout sans devoir en rendre compte. Mais un tel comportement n’est pas sans lourdes conséquences et depuis quelques temps nous en sommes désormais tous devenus conscients et soucieux. Même à cet égard – comme pour l’orientation fermée à la transcendance que l’Averroïsme latin voulait imposer à la recherche philosophique – Bonaventure sait voir loin et fait arriver jusqu’à nous un dur mais précieux avertissement : « Honore ton Dieu dans toutes les créatures, si tu ne veux pas que l’univers entier se rebelle contre toi » : Itinerarium mentis in Deum, c., 1, 15.

[12]

Jusqu’alors, en occident comme en orient le cosmos – comme une sphère – avait son unique centre dans le Christ accueilli comme Alpha et origine de tout, comme rédempteur/Sauveur avec l’Incarnation, et comme élévateur/divinisateur de l’homme, en lui, de tout l’univers comme Oméga. Bonaventure veut rester fidèle à cette vision décidément christocentrique. Il la reprend avec vigueur et la renforce avec sa « Théologie du Verbe : ce Verbe du Père vers lequel doivent être orientées toutes les formes du savoir et de l’être afin d’en saisir le sens plein (c’est la thèse qu’il propose dans l’opuscule De reductione artium ad theologiam).

[13]

Ce sera le génie de Saint Thomas de faire sur la pensée d’Aristote ce que Augustin et Bonaventure ont fait sur le Néoplatonisme : il l’a purifié de la fausse lecture introduite en Euroipe par les arabes et en a donné une interprétation qui l’a rendu féconde dans l’environnement chrétien. Il l’a si bien fait que son système philosophico-théologique de source aristotélicienne est devenu une structure portante de la pensée officielle de l’Eglise en occident, avec les qualités et les limites qui en ont dérivé.

Ce n’est que vers la moitié du XV° siècle qu’on a eu une tentative intéressante de récupérer la valeur de la tradition platonico/augustinienne/bonaventurienne dans la Florence des Médicis ; de grandes figures (Marsile Ficin, Nicolas de Cuse, Pic de la Mirandole…) ont présenté les présupposés idéaux à la source de la grande saison de l’humanisme chrétien.

[14]

N’oublions pas que les cinq premières décennies du XX° siècle, celles où s’est déroulée la vie active de Teilhard, ont été les plus sombres et les plus dévastatrices de l’histoire humaine, avec deux terribles et très longues guerres mondiales et avec l’affirmation de totalitarismes inhumains qui ont fait plusieurs dizaines de millions de victimes innocentes.

[15]

En substance, Pascal aussi lancera le même appel quelques siècles plus tard : « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus‑Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus‑Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus‑Christ. Hors de Jésus‑Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous‑mêmes.

Ainsi sans l’Écriture, qui n’a que Jésus‑Christ pour objet, nous ne connaissons rien et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature.» B. Pascal, Pensées, Br 548)

[16]

A part les nombreuses pointes polémiques disséminées dans toutes les Collationes in Hexaemeron, la critique de philosophie « séparée » et fermée à la lumière du Verbe devient plus âpre dans les écrits bonaventuriens après 1265, quand, une fois terminées les traductions latines d’Aristote, on affirmait à Paris la tendance soi-disant averroïste.

[17]

Pour approfondir l’actualité et la force de cette mise en garde de Bonaventure, cf. A. Pompei, Bonaventura da Bagnoreggio. Il pensatore francescano, Miscellanea Francescana, Rome 1994, pp. 298-347.

 

[18]

« Semblable à des mineurs surpris par une explosion, et qui se coucheront découragés sur place s’ils pensent que leur galerie est bouchée en avant, l’Homme (plus il est Homme) ne saurait continuer plus longtemps à s’ultra-cérébraliser au gré de l’Évolution sans se demander si l’Univers, tout en haut, est ouvert ou fermé, c’est-à-dire sans se poser la question définitive (la question de confiance…) de savoir si, oui ou non, la lueur vers laquelle l’Humain dérive par self-arrangement de lui-même représente bien un accès à l’air libre, ou bien si elle correspond seulement à une éclaircie momentanée dans la nuit : auquel cas, je le jure, il ne nous resterait plus qu’à faire grève à la Nature, et à nous arrêter. ». In Les singularités de l’espèce humaine. O C, 1956, t II, p. 361

[19]

Bonaventure mourra pendant le II° Concile de Lyon, le 15 juillet 1274, à seulement 37 ans.

[20]

Prex eucharistica(prière eucharistique) V

[21]

Cf. Epilogue du Phénomène humain, OC, t I, 1955,, p 324 sq

[22]

Voir les grands hymnes christologiques dans le Nouveau Testament qui ont nourri pendant toute leur vie la pensée de Bonaventure et de Teilhard.

[23]

. Cf. A. Gerken, La Théologie du Verbe. La relation entre l’Incarnation et la Création, selon Bonaventure. Editions Franciscaines, Paris 1969. Grand théologien, l’auteur de cette étude reconnaissait à la fin des années 50 la profonde affinité entre la christologie de Bonaventure et celle de Teilhard. Il écrivait en effet dans la Prémisse : « quand commence cet ouvrage en 1957, on pouvait croire que son intérêt d’actualité résidait dans l’exposition de l’économie trinitaire, malgré son caractère de simple introduction au développement de la recherche. Mais aujourd’hui que les discussions suscitées par la pensée de Teilhard de Chardin ont soulevé tant d’intérêt pour les relations entre histoire de la création et Incarnation, c’est cela le thème particulier traité dans la seconde partie de l’ouvrage, qui attirera l’attention de la majeure partie des lecteurs ».

Voir aussi l’étude complémentaire de P. Marinesi, le Verbum inspiratum, clé herméneutique de l’Hexaemeron de Saint Bonaventure, Istituto Storico Cappucini, Rome 1996.

 

[24]

Ce Verbocentrisme imprègne toute la pensée de Bonaventure et inspirera les splendides pages sur le christocentrisme de beaucoup d’autres théologiens franciscains, comme Matteo d’Acquasparta, Jean Duns Scot, Bernardin de Sienne, Laurent da Brindisi… jusqu’au fondateur de l’Université du Sacré-Cœur, père Agostino Gemelli.

[25]

Collationes in Hexaemeron I, n.17 : « Le cercle métaphysique de la réalité qui a son origine dans l’amour éternel du Père et désire par essence retourner à Lui, a un centre dynamique dont il prend mouvement et ordre : le Verbe. La centralité radicale du Verbe dans l’Hexaemeron devient christocentrisme absolu… exprimé par Bonaventure par le « triplex Verbum » (increatum, incarnatum, inspiratum) et constitue sa ‘solution’ pour instaurer un dialogue entre des tensions contraires qui opposaient l’intelligence et l’amour, la raison et la foi, la révélation et la science. Au moyen de son christocentrisme absolu Bonaventure offre une réponse unitaire pour affirmer la possibilité d’un itinéraire de l’âme vers Dieu fait par degrés où tout l’homme, avec son intelligence et son amour, revient à Dieu » : P. Maranesi, article Verbum, in Dictionnaire Bonaventurien. Messagero, Padoue 2008.

[26]

            Le Milieu divin,OC, t IV, 1957, Ed. du Seuil, 1957, pp.200- 201..

[27]

Il ne s’agit pas seulement de « partir » du monde pour arriver à Dieu, mais d’entrevoir Dieu dans le monde et au contact du monde grâce à cette présence divine qui investit chaque organisme créé d’une intensité croissante qui va du « vestige » -‘ce sont les ‘empreintes’ laissées par le Créateur dans chacune de ses créatures- à l’image (et c’est l’homme capable de connaître et aimer Dieu), jusqu’à la similitude supranaturelle (qui dit grâce et demeure de Dieu dans l’âme humaine) : cf. art. « Contuitio » in Dictionnaire bonventurien.

[28]

Itinerarium c. 1, n.15 : Appprécions le bon latin de Bonaventure : « Qui igitur tantis rerum creaturarum splendoribus non illustratur caecus est : qui tantis clamoribus non evigilat surdus est ;qui ex omnibus his effectibus Deum non laudat mutus est ; qui ex tantis indiciis Primum Principium non advertit stultus est. Aperi igitur oculos, aures spirituales admove, labia tua solve et cor tuum appone, ut in omnibus creaturis Deum tuum videas, audias, laudas, diligas et colas, magnifices et honores, ne forte totus contra te orbis terrarum consurgat. »

[29]

Mais n’a-t-il pas été dit que la pensée de Teilhard aussi n’est pas facile à situer dans un domaine précis à cause de son passage fréquent de la science à la philosophie et de la théologie à la mystique ?

[30]

V.C. Bigi, Etudes sur la pensée de St Bonaventure, 1988.

[31]

Au sens « d’experts en humanité » parce que profonds connaisseurs de ces hommes au milieu desquels ils sont toujours restés et qu’ils ont aimés et servis toute leur vie. Hommes de culture éminents et fins intellectuels, oui, bien enracinés dans la vie réelle, à la différence de tant d’autres, grands intellectuels pourtant, qui ont passé leur vie dans les livres, comme St Thomas d’Aquin et Jean Duns Scot, et comme une bonne partie des philosophes postérieurs.

[32]

Cf. N.M. Wilders,Teilhard de Chardin. Coll Classiques du XXè siècle, ed Universitaires, 1960

[33]

Cette proximité a été saisie tout de suite et continue à être étudiée par plusieurs théologiens américains connus comme Zachary Hayes, Ewert H. Cousins, Ilia Delio, etc.. ce n’est pas un hasard si, justement est venue des Etats-Unis à la fin des années 50, la demande insistante faite au père Allegra d’écrire un compte-rendu des ses conversations pékinoises avec le père Teilhard.

[34]

Ndt. En français dans le texte.

Présentation du livre des Dialogues Allegra-Teilhard le jeudi 17 janvier à Radio Notre Dame

dimanche 27 janvier 2019 | Leave a Comment

Compte rendu de la rencontre de jeudi 17 janvier 2019

Jeudi 17 janvier, Remo Vescia assisté de Mercè Prats de la Fondation Teilhard de Chardin, a présenté pendant près de 90 minutes, devant devant plus de 100 personnes, le livre des Dialogues Allegra-Teilhard sur la Primauté du Christ, (éditions Saint Léger.) La salle n’était pas assez grande pour accueillir les invités plus les personnes attirées par l’émission Le Grand Témoin sur Radio Notre-Dame, à 7h,30 le matin même. On peut la retrouver avec le podcast de l’émission à l’adresse suivante:
https://radionotredame.net/player/197239/

Le Père Gabriele Allegra – frère mineur d’origine sicilienne, missionnaire en Chine et premier traducteur de la Bible en chinois, – propose à ses lecteurs une reconstitution de ses conversations, qui avaient eu lieu à Pékin, entre 1942 et 1945, avec le jésuite Teilhard de Chardin. Ce dernier, profondément fasciné par la présence du Christ en toutes choses, cherchait avec passion à approfondir et à transmettre sa vision, dont il avait une perception très claire. Au temps de sa rencontre avec le P. Allegra, il se trouve devant un interlocuteur avec lequel il souhaite approfondir la thématique de la primauté du Christ dans la philosophie franciscaine, chez Duns Scot et S. Bonaventure en particulier. Le livre des Dialogues est le compte-rendu détaillé des thèmes abordés au cours de leurs échanges. L’ouvrage en restitue le climat humain, fascinant et suggestif, emprunt d’une grande cordialité et d’un très grand respect réciproque, d’où ressort le profil, humain et intellectuel, des deux interlocuteurs, avec un lot d’intuitions géniales et profondes. La requête de publier le compte-rendu détaillé des conversations arriva au P. Allegra au début des années dix-neuf cent soixante.
Teilhard de Chardin avait intégré la théorie de l’évolution et l’avait élargie à la totalité des espèces vivantes avec des termes inventés, en grand poète qu’il était. Il a résumé sa vision en ces termes qui déroulent en quelque sorte l’histoire dynamique de l’humanité : cosmogenèse, biogenèse, anthropogenèse, noogenèse, christogenèse.
L’opportunité de ces échanges fut donnée par la demande du Nonce Apostolique Mgr Mario Zanin, qui confia au Père Allegra la mission d’aider le père jésuite à clarifier sa vision théocentrique du primat du Christ, en lui permettant ainsi de mieux formuler ses fascinantes visions inédites. Mgr Zanin s’était adressé au P. Allegra parce qu’il voulait donner à Teilhard la satisfaction de voir imprimer son ouvrage Le Milieu Divin, écrit une quinzaine d’années auparavant, que les censeurs de sa Compagnie lui déniaient. Sur la dédicace de cet ouvrage figurait :
Pour ceux qui aiment le monde cette esquisse d’un optimisme chrétien.

Après une lecture attentive et méticuleuse, qui reconnaissait la valeur du texte, la censure fut déclarée négative par Allegra, à cause d’une certaine ambiguïté lexicale et à cause de certains concepts que tous n’auraient pas pu comprendre en ce temps-là. Allegra avait néanmoins mis en évidence certaines intuitions de Teilhard qui l’avaient fasciné, en particulier la primauté absolue du Christ. Le Nonce Apostolique lui confia alors la délicate mission d’en informer lui-même Teilhard tout en cherchant à lui faire clarifier certains points controversés. C’est ainsi que naquirent ces Dialogues entre le jeune théologien franciscain – il n’avait que 35 ans – et le père jésuite déjà célèbre à cause de ses travaux en paléontologie, alors âgé de plus de soixante ans.

Certains traits humains et chrétiens de Teilhard ressortent du témoignage du Père Allegra. Ils sont intéressants à relever : ‘Je fus émerveillé, avant tout, par son humilité, il écoutait avec une bienveillance sincère les observations de nature philosophique et théologique que je faisais de sa pensée… Je demeurais encore plus surpris quand il me donnait des arguments scientifiques… mais surtout je fus très ému de son explication, de ses explications devrais-je dire, car il y retournait souvent, du Christ Alpha et Oméga, du Christ Plérôme, comme il disait… C’était un intuitif et un mystique absorbé dans son monde intérieur, pris tout entier par lui. Prêtre, poète, penseur mystique… tout lui était prétexte à revenir à son idée maîtresse : Le Christ Alpha et Oméga, le Christ Plérôme, la nature, la matière est sainte, l’univers est le manteau royal du Christ.

Tout au long de ces échanges que le Père Allegra avoue lui être restés indélébilement gravés dans le cœur, ils approfondirent ensemble les textes sacrés.
Allegra aussi était fasciné par la grandeur cosmique et par la primauté du Christ, Rex totius universi, Alpha et Oméga, principe de la création de Dieu, fin ultime en vue de laquelle tout a été créé et vers quoi tendent toutes choses ; un tel présupposé signifie que l’Incarnation n’eut pas lieu pour nous racheter du péché. C’est une doctrine qui se fonde sur l’Ecriture Sainte et, en particulier sur les écrits de S. Paul ( I Cor., 15-28 ; Col. 3, 11 ) et de S. Jean (Apocalypse, I,8 ; 22,12-13).
Aujourd’hui, observe le Père Allegra, la théologie devrait travailler sur cette synthèse de l’Evolution, au lieu de quoi elle paraît statique, privée de dynamisme, parce que séparée de la science, qui de son côté, est en constant mouvement. L’Église au contraire, mais surtout le monde et la culture contemporaine, ont besoin d’une « cosmologie théologique » dans laquelle on retrouve la pensée de Platon, d’Aristote, des Arabes, avec la dimension prophétique des saints, comme l’avait déjà proclamé Dante dans sa Divine Comédie. Teilhard partage en scientifique ces exigences lorsqu’il fonde sa vision sur la question de la place du Christ dans l’univers (cf Colossiens 1, 16-17 ; Hébreux, 1 ; 2-3 😉 afin d’intégrer les données de la Révélation et de la science dans une théologie cosmique : « la passion de lire les lois de Dieu dans l’univers non seulement me soutient, mais elle me stimule » dit-il au Père Allegra. Il affirme ainsi que l’évolution a un fondement et une âme théologique, en ce qu’elle est ordonnée à la gloire du Christ : l’univers tend vers l’homme et l’homme tend vers le Christ, point Omega, le grand Christ ; par conséquent, le monde n’a de sens qu’en Christ.

Cette intuition, selon le Père Allegra, est la contribution impérissable du savant français aux théologiens et philosophes chrétiens, à condition qu’ils soient tous « des feux contemplatifs » et qu’ils aient un cœur pur ; en fait « la science et la foi sont appelées non pas à se combattre mais à se compléter réciproquement. » Teilhard confirme « Le Christ n’est pas entré dans l’Univers crée occasionnellement, à cause du péché d’Adam, mais au contraire c’est l’Univers qui existe pour le Christ, en vue de sa venue. C’est le Christ qui est l’occasion de l’existence de l’Univers, qui a pris consistance en Lui. Lui, le Révélateur, Lui, le Glorificateur du Père, Lui le Chef de la Création, qui en vertu de son Incarnation, a été consacrée et continue d’être consacrée par son Église ».
Ainsi l’Incarnation est l’œuvre majeure de Dieu, le chef-d’œuvre vers quoi tout converge, le Fils de Dieu incarné est l’Alpha et l’Oméga, roi de l’Univers, Celui qui détient la primauté sur toute chose (Colossiens, I,18).
« A la lumière de cette doctrine, qui a pour toile de fond toujours la thèse du christocentrisme, le drame de la Rédemption, se mue de drame de justice en drame de très haut et très pur Amour ». Allegra avait accepté de rapporter ces conversations avec Teilhard plus de vingt ans plus tard, en 1965, soit dix ans après la mort de Teilhard, qui avait été suivie de la parution de ses œuvres complètes et rencontré un très vif succès.
Ces Dialogues écrits en italien par Allegra furent aussitôt traduits en anglais. Mais pas en français, malgré le travail resté inédit d’une première traductrice – Mme Daverio …
Une nouvelle traduction française élaborée par Remo Vescia en liaison avec la Fondation Teilhard de Chardin paraît finalement, après plus de cinquante ans, enrichie d’une Préface de M. J. Coutagne, d’une introduction du P. Rivi, éditeur de la version italienne et de nombreuses notes lexicographiques qui font de ce livre un véritable petit bijou très agréable à lire.

François Cheng publie “Enfin le royaume”

dimanche 4 mars 2018 | Leave a Comment

A l’occasion du printemps des poètes , François Cheng évoque sur France Culture le 2 mars 2018 la publication de son nouveau livre de poèsie.

Sur les Ecrits du temps de la Guerre

mardi 12 septembre 2017 | Leave a Comment

Les Ecrits du temps de la Guerre de Pierre Teilhard de Chardin

 

                                                                                                                          Remo VESCIA

Au début de son long cursus pour devenir jésuite, qu’il a librement choisi après son baccalauréat au Collège jésuite de Mongré, Pierre Teilhard de Chardin passe trois ans – de 1905 à 1908 – comme professeur de physique chimie au Collège de la Sainte Famille du Caire, en tant que « novice ». Pendant ce séjour il trouve le temps, en dehors de ses classes, d’approfondir et d’étendre ses connaissances encore fragmentaires de géologie et de paléontologie. Il aura même l’occasion de faire paraître dans le Bulletin Scientifique du Caire, sa première « Note scientifique sur l’Éocène en Haute-Egypte », pendant qu’il rassemble une collection de la faune fossile de ce pays pour être exposée au Collège de la Sainte Famille où il enseigne la physique et la chimie. Le séjour en Egypte enchante ses goûts de poète : le long du Nil il rêve sans doute, avec cette intensité d’imagination dont ses Lettres d’Egypte témoignent, à la nature exubérante de ce pays inconnu. Il écrira plus tard – dans Le Cœur de la Matière, son livre testament, – : Un premier flot d’exotisme tombant sur moi, l’Orient entrevu et « bu » avidement, non point du tout dans ses peuples et leur histoire (encore sans intérêt pour moi), mais dans sa lumière, sa végétation, sa faune et ses déserts…

Ce qui l’attire en cette importante période de son évolution intérieure, ce n’est pas tant l’Homme. Les peuples et leur histoire ne l’intéressent pas encore. Ce qui l’attire c’est la Nature avec toute sa richesse et sa diversité : pour lui l’Univers prend corps en son aspect concret, il ne lui a pas encore trouvé une âme. Le jeune Pierre Teilhard – il n’a que vingt-cinq ans – se trouve, à son insu, à un point critique de sa vie. Il saisit mieux la valeur du monde, mais d’un monde qui ne serait que matière. Il risque, s’il n’y prend garde, de subir l’attraction panthéiste, de se perdre dans l’Immense : Il écrit : “Pour être tout, me fondre avec Tout.”[1]     Écoutons-le encore dire, dans le même ouvrage : Pendant trois ans, seulement, à Jersey, puis pendant trois autres années au Caire, j’ai étudié (tant que j’ai pu) et j’ai enseigné (du moins mal que j’ai pu) une physique assez élémentaire : la physique d’avant les “Quanta et la Relativité”, la structure de l’atome. Autant dire que dans ce domaine, je ne suis techniquement qu’un amateur, – un profane. Et pourtant, comment exprimer à quel point dans ce monde, précisément, des électrons, des noyaux des ondes, je me sens “chez moi” plénifié et à l’aise?…(….)   Afin d’échapper à l’impitoyable fragilité du multiple, pourquoi ne pas s’installer plus bas encore et comme en dessous de lui?…(….) Possession du Monde par abandon, passivité et évanouissement au sein d’un Amorphe sans bords.[2]….

Rentré en Angleterre pour les dernières étapes de sa formation sacerdotale et religieuse, – en France les ordres religieux avaient été bannis, en 1903 par le président du Conseil Emile Combes – une vision du monde plus complète et plus satisfaisante se présente à lui avec insistance. C’est à cette époque d’intenses lectures philosophiques qu’il oriente plus particulièrement sa pensée vers une philosophie de la personne. Désormais le monde est pour lui un ensemble prestigieux en marche vers une suprême personnalité : vision d’un univers “qui se fait par la grâce d’un Être Universel” et dans lequel ne sauraient se glisser des coupures. Dans le filigrane de la Nature il voit se dessiner le visage de l’Absolu : “Vraiment il me semblait par moments, qu’une sorte d’Être Universel allait soudain, à mes yeux, prendre figure dans la nature. Mais déjà ce n’était plus comme jadis vers quelque ultra-matériel, c’est au contraire en direction de quelque ultra-vivant que je cherchais à saisir et à fixer l’ineffable Ambiance”.

Le monde, l’univers est une évolution, il est une genèse (ce mot biblique reviendra fréquemment dans les écrits de Teilhard). Or toute genèse suppose des inter liaisons, des dépendances mutuelles et réciproques, sans coupures; elle admet dans l’être qui se forme, une parenté entre les éléments qui le composent ; aussi, un cosmos statique devient-il impensable pour lui : tout se fait, tout se tient. Mais alors l’esprit et la matière, tels que nous les expérimentons dans notre univers, ne sont pas deux substances séparées, juxtaposées et hétérogènes; elles sont les deux faces distinctes d’une même “étoffe cosmique” et ne présentent pas d’antagonisme déroutant pour notre intelligence. L’énergie physique porte en elle du psychique et, puisque la montée de l’énergie est un fait d’observation, contrôlable avec la complexité croissante des organismes, la loi de l’Univers ne serait-elle pas une spiritualisation en voie de progrès et irréversible?

Vraiment la matière n’exerce plus sur le Père Teilhard cette attraction d’autrefois : “La béatitude que j’avais cherchée (enfant) dans le fer, c’est en l’Esprit seul que je pouvais la trouver.” Au cours de ces années décisives passées en Angleterre il fut ordonné prêtre, en 1911, à l’église St Mary of the Sea, dans le Sussex où il poursuit ses études de jésuite. C’est au cours de mes années de théologie, à Hastings, (c’est à dire juste après les émerveillements de l’Egypte), que petit à petit, – beaucoup moins comme une notion abstraite que comme une présence -, a grandi en moi, jusqu’à envahir mon ciel intérieur tout entier, la conscience d’une Dérive profonde, ontologique, totale, de l’Univers autour de moi.[3]

C’est la découverte de l’Évolution cosmique. Ce qu’il appellera la Cosmogenèse.

Rentré en France pour poursuivre ses études littéraires et scientifiques, il lit beaucoup, notamment les philosophes, Henri Bergson (« L’Evolution créatrice » et Edouard Leroy (son successeur au Collège de France) et leur influence directe et indirecte sera très grande. Marqué du caractère sacerdotal, éveillé intellectuellement aux conséquences de l’évolution généralisée, il se met en devoir de construire l’édifice de son univers intérieur, d’en faire le pivot de son action, de ses attitudes, de sa pensée. Dorénavant il prend la résolution de collaborer, au maximum de ses forces, à ce qu’il nomme la Cosmogenèse dont la réalité lui apparaît chaque jour plus éblouissante. Il n’est plus question, à présent de chercher le salut dans “l’abandon du monde”, mais au contraire dans une “participation active” à sa construction. Dorénavant ce n’est plus en amateur, mais en véritable spécialiste, qu’il fera de la Science, non pas pour la Science elle-même, mais pour dégager l’Esprit de la gangue qui le cache ou le paralyse. Le philosophe qui a sans doute le plus influencé Teilhard de Chardin est l’allemand Leibnitz. Il admire ce penseur de génie, l’un des plus grands des temps modernes.

A partir de 1912 il travaille à Paris comme attaché au Muséum d’Histoire Naturelle, sous la direction du grand paléontologue Marcellin Boule. Il fait également la connaissance de l’abbé Henri Breuil, grand préhistorien, avec lequel il restera lié d’une grande amitié jusqu’à la fin de sa vie.

La guerre de 1914

Mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale, il est affecté, en janvier 1915, – cela aurait pu non pas briser, mais retarder son départ vers l’aventure prodigieuse : l’acte d’adoration magnifique qu’à ses yeux représente la Recherche scientifique. Enrôlé comme brancardier au 8e régiment de tirailleurs marocains, – qui devient le 4e mixte de Tirailleurs et Zouaves d’Afrique du Nord, – comme simple caporal, il est deux fois décoré Médaille Militaire et Légion d’Honneur.[4] Mais surtout il entame une période d’intense écriture – lettres, journal, essais, poèmes, publiés pour la plupart, après sa mort, par sa cousine Marguerite Teillard-Chambon dans deux ouvrages clés pour comprendre Teilhard : Genèse d’une pensée et Ecrits du temps de la Guerre.

Il vit cette hallucinante épopée de la guerre avec la générosité de son âme sans arrière-pensée, sans retour égoïste sur lui-même. Dans ces champs de mort et de dévastation, le sens de la plénitude le transporte. C’est qu’il y trouve un air nouveau et vivifiant : “L’Homme du front n’est plus le même” écrit-il, une déchirure a crevé la croûte des banalités et des conventions, une fenêtre s’est ouverte découvrant les mécanismes secrets de la puissance du vouloir sur le devenir humain. Pour lui, le front est une région où il est enfin possible aux hommes “de respirer un air chargé de ciel”. Dans cette émulation d’héroïsme au service d’une grande idée, la vie prend une autre saveur; il le sent, la réalité découverte au front, l’habitera désormais “pour le grand travail de création et de sanctification de l’humanité”.

En nous demandant ce que croyait Teilhard, en se plaçant d’emblée au centre de sa perspective, là où l’homme éclaire l’œuvre, et où la vision systématique du monde renvoie sans cesse au témoignage vécu, on découvre qu’il privilégie toujours, en dernier ressort, une perspective apologétique. « Pour moi la guerre a été une rencontre avec l’Absolu… J’ai vu clair dans un milieu où le monde a atteint pour moi une transparence qu’il ne retrouvera peut-être jamais plus. » (Genèse d’une pensée, p.351) « Je crois que je vois quelque chose, écrivait-il à sa cousine, à la fin de son expérience initiatique de la guerre, et je voudrais que ce quelque chose fût vu… »

C’est une œuvre d’écrivain qui débute dans ces circonstances terribles : vingt essais composés entre 1916 et 1919 – publiés bien plus tard, chez Albin Michel, par sa cousine Marguerite, sous le titre Ecrits du temps la guerre. Teilhard sexprime de façon fulgurante, animé d’un frémissement juvénile, d’une force de jaillissement inégalée. La plupart des thèmes qu’il reprendra dans les écrits de sa maturité sont déjà là, à l’état de germination. Son cas est prodigieux : il réfléchissait en ligne, de jour et souvent de nuit. Quand le poste de secours ne lui donnait pas l’isolement nécessaire, il se rendait dans le bois le plus proche, marchait de long en large pendant des heures et, au petit matin, prenait des notes. Au prochain repos, dans une sacristie délabrée ou un presbytère, il rédigeait, avec une minutieuse netteté d’écriture et de disposition, des textes de vingt à trente pages qui révèlent déjà un écrivain de grande classe. L’essai achevé, il l’envoyait à sa cousine Marguerite ou à sa sœur Guiguite, (ou plus rarement, à quelque confrère dans l’espoir d’une publication dans la revue jésuite « Etudes »). Il priait aussi parfois l’une ou l’autre, d’en faire dactylographier quelques exemplaires pour des amis.

Il écrit surtout pour voir clair en lui-même car sa pensée est jaillissante, fulgurante, ardente, elle jaillit la plupart du temps d’une méditation sur un sujet particulier sous forme poétique, sans qu’il cherche à faire œuvre de poète. Ainsi sa vision de l’Evolution, des rapports de l’Un et du Multiple, de Dieu et du Monde, des conditions de l’apostolat du futur, de la Foi, de l’éternel féminin ou de la virginité, du bien et du mal, se précisent. Aiguillonné par la mort qui le guette, pense-t-il, on le sent pressé de livrer son message, comme les poètes qui sont des voyants. Après un passage à Verdun où il a vu les hommes patauger dans la boue en pleurant de fatigue, il s’écrie : J’ai tout de même gardé le goût de faire de la philosophie !

Les causes de cet extraordinaire éveil tiennent au fait que le jeune jésuite, pour la première fois depuis son entrée dans la Compagnie, a le temps de s’entretenir avec lui-même, solitairement, si on peut dire. Confronté à une situation dramatique, tragique même, il a enfin la possibilité de se demander, en conscience, ce qu’il pense au fond de lui-même, avec un discernement d’adulte instruit. Ce n’est plus le jeune novice du Caire, il a 34 ans et il n’a pas été particulièrement préparé à cela. Très vite il comprend la nature et le sens de la guerre de 1914-1918 qui préfigure le drame planétaire que nous vivons au tournant du 2e millénaire avec son affrontement de civilisations. Avec l’enrôlement de toutes les races du monde dans le combat, avec cet inextricable mélange de grandeurs et de turpitudes, de souffrances et de joies, de sacrifices et d’égoïsme il plonge dans les évènements mais il n’est jamais submergé ni écrasé par eux. Il est à la fois dehors et dedans. Observateur et témoin, il est également acteur enrôlé volontaire, exemple en cela de l’intellectuel moderne.

L’Introduction de La Vie Cosmique, son premier Poème Essai, crie la joie d’un esprit génial, et pose les véritables questions qui vont changer le rapport du chrétien au monde dans une perspective cosmogénique, c’est à dire cosmique et évolutionniste à la fois :

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce qu’en même temps je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme. Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

Je pars de ce fait initial, fondamental, que chacun de nous, qu’il le veuille ou non, tient par toutes ses fibres, matérielles, organiques, psychiques, à tout ce qui l’entoure. Non seulement il est lié dans un réseau mais il est entraîné par un fleuve. Tout autour de nous des liaisons et des courants. Mille déterminismes nous enchaînent, mille hérédités pèsent sur notre présent, mille affinités subies nous disloquent et nous chassent vers un but ignoré. Au milieu de toutes ces forces qui interfèrent, l’individu ne paraît plus qu’un centre imperceptible, un point de vue qui voit, un centre d’attraction et de répulsion qui sent, qui cherche et qui louvoie, qui choisit parmi les innombrables énergies radiant à travers lui, qui se retourne sur soi et qui s’oriente, pour capter plus ou moins, et dans des sens divers, l’atmosphère active qui le baigne et dont il est un point singulier et conscient.…

Et ceci est la condition extérieure qui nous est faite; nous sommes davantage, pour ainsi dire, hors de nous, dans le temps et dans l’espace, qu’en nous-mêmes, à la seconde que nous vivons : la personne, la monade humaine, comme toute monade, est essentiellement cosmique.

Je ne cherche à faire directement, ni de la science, ni de la philosophie, encore moins de l’apologétique. J’expose avant tout des vues ardentes…

            Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas … De par la logique profonde des objets et des attitudes, le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation qui fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes -, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une Voix adorée répète “Quitte tout pour avoir tout”, le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément? Faut-il pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité acquise, un peu plus de Progrès réalisé? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte et qui s’éclaire en chacune de nos consciences? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, de ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités? Voilà le problème de vie où se heurtent inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain.

         C’est ma conviction la plus chère qu’un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l’intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n’est pas la base de nos accroissements surnaturels. Le chrétien, s’il comprend bien l’œuvre ineffable qui se poursuit autour de lui et par lui, dans toute la Nature, doit s’apercevoir que les élans et les ravissements suscités en lui par “l’éveil cosmique” peuvent être gardés par lui, non seulement dans leur forme transposée sur un Idéal divin, mais aussi dans la moelle de leurs objets les plus matériels et les plus terrestres : il lui suffit pour cela de pénétrer la valeur béatifiante et les espoirs éternels de la sainte Évolution

Et voilà la parole que je désire par dessus tout faire entendre car c’est elle qui réconcilie Dieu et le Monde. Ces pages où j’ai voulu faire passer, avec le meilleur de mon regard sur les choses, la solution loyale par où s’est équilibrée et unifiée ma vie intérieure, je les tends à ceux qui se défient de Jésus parce qu’ils le soupçonnent de vouloir déflorer, à leurs yeux, la face irrévocablement aimée de la terre, à ceux-là aussi qui, pour aimer Jésus, se contraignent à ignorer ce dont leur âme déborde, à ceux enfin, qui, n’arrivant pas à faire coïncider le Dieu de leur foi et le Dieu de leurs plus ennoblissants travaux, se fatiguent et s’impatiennent de leur vie partagée en des efforts obliques. [5]

Son extraordinaire sérénité prend sa source dans une vision de l’Unité du grand Tout. En faisant corps avec l’humanité en guerre il sait voir que le chaos où se débattent les cellules humaines – il dit les monades (vocable emprunté à Leibniz) – n’est qu’apparent et qu’un ordre est sous-jacent à ces phénomènes de bouleversement.   Débordant les horizons de la terre, les champs de bataille où la mort semble triompher, lui paraissent comme le creuset vivant, la matrice en gestation d’un monde nouveau. Un humus nouveau, où le sang et les larmes, la chair même des hommes sacrifiés, se mêlent à la terre ruinée, pour redevenir féconds et préparer un grain nouveau d’essence éternelle.

Deux de ses frères sont tués au front; des amis chers sont disparus dans la tourmente : Rousselot, Boussac avec lesquels il avait un contact épistolaire. La douleur est assurément profonde, et il a aussi connu la peur, mais l’émotion reste toujours contenue, lorsqu’il aborde ces sujets. Descendant de l’enfer de Verdun, il écrit à sa cousine Marguerite : « Là-haut, mon moral n’a pas été aussi haut et fort que je l’aurais vouluC’est vraiment la difficulté suprême de consentir à disparaître dans la mort fût-ce que pour la plus belle des causes et sur le plus magnifique des théâtres! Quand on se sent vraiment au pied du mur, ou au bord du fossé, si tu aimes mieux, les appréhensions se font sentir, et on sent que Notre Seigneur seul peut nous donner la vraie abnégation, sincère, profonde et réelle. En fait, je crois que ces appréhensions sont pires que la réalité, car tous ceux que j’ai vu mourir, l’ont fait si simplement. »

Son attitude courageuse pendant la guerre constitue le meilleur commentaire du but qu’il s’est fixé : Comment être aussi chrétien que pas un, tout en étant homme plus que personne ? Par delà l’héroïsme du caporal-brancardier, nombre de ses écrits du temps de guerre trahissent la sollicitude de l’aumônier, la ferveur miséricordieuse du prêtre jeté au cœur ardent des batailles, fort des richesses et des pouvoirs que son jeune sacerdoce lui confère. Il a le don surnaturel d’extraire des choses et des êtres, la sève par laquelle il vivait en Dieu. La vue des ruines évoque pour lui beaucoup moins dans son esprit la destruction d’un passé vénérable et d’habitudes ancestrales ou la haine de l’ennemi que la possibilité de rebâtir à neuf un monde nouveau, moderne, ouvert, intelligent, de s’arracher à l’ornière, au goût de la possession : “Comme si tout ordre plus grand n’était pas toujours sorti des ruines de l’ordre plus petit.”[6] écrit-il dans un autre essai de la même période. Il est vrai qu’il a la puissance d’abstraction du poète et que le scientifique qu’il est, en fait un être singulièrement équilibré et organisé. Il éprouve intensément le besoin de s’orienter vers un avenir plus beau, un idéal plus haut, une vision plus intense où l’être l’emporte sur l’avoir.

Période d’intense activité intellectuelle et de véritable production littéraire. Inspiratrice pour le poète qu’il sent naître en lui et qui éprouve le besoin de s’exprimer, de dire les choses qu’il pense et qu’il ressent et qui ne sont pas du tout celles proférées autour de lui.

Il témoigne d’une exubérance de vie et d’un jaillissement continu d’idées sur les problèmes les plus divers (scientifiques, théologiques, esthétiques, mystiques …) qui surgissent au contact des évènements, au hasard d’un échange ou d’une lecture, ou à la suite de sa recherche intellectuelle. L’expression d’une pensée éruptive cherche encore sa voie, adopte un ton quelque peu romantique, souvent passionné, un style ardent, volontiers lyrique, poétique profond, qui engendre toujours l’émerveillement. Cette capacité de s’élever n’est-elle pas le propre des poètes, ces voyants, des chercheurs de Vérité ? Il suffit, pour s’en convaincre de se référer à un autre grand poète qui se trouve en même temps au front, Guillaume Apollinaire, qui exprime la même foi au Christ, dans son beau poème Zone, par exemple.

Ce qui frappe d’abord, c’est la volonté manifeste d’expliciter une pensée originale : une sorte de nouvelle conception philosophico-mystique du monde à transmettre comme une vision du monde adaptée à notre époque, et comme un message de salut. Non sans une pointe d’humour il parle, parfois, – comme il est prêtre, – de “son Évangile”. La perspective philosophique est très nette en cette première période de production littéraire. Elle ira en s’estompant discrètement par la suite, mais sans disparaître complètement. Toujours est-il qu’il y a là une préoccupation de convaincre primordiale qu’on aurait tort de mésestimer.

Croiriez-vous, écrit-il à son ami le Père Victor Fontoynont, qu’Auguste Valensin a été très étonné que sur le front je ne fusse pas détaché de la philosophie? Comme si philosopher ne pouvait pas être la plus absorbante et la plus intime des prières – comme si la meilleure attitude du serviteur attendant le Maître n’était pas la dévotion au premier de ses devoirs humains : y voir clair en soi. Teilhard avait rencontré Victor Fontoynont, Auvergnat comme lui, au noviciat d’Aix-en-Provence, et, avec le Père Auguste Valensin ils avaient, tous trois, mené de concert, leurs études de philosophie, à Jersey, et de théologie à Ore place, en Angleterre. Le Père Teilhard gardera toute sa vie une profonde estime et une grande amitié à ses deux condisciples avec lesquels le dialogue – surtout épistolaire – fut permanent. Le Père Victor Fontoynont avait également été mobilisé comme infirmier pendant la guerre, dans l’armée d’Orient (Salonique) où il se signala par son courage et son dévouement au service des blessés, tout comme son ami Teilhard sur le front occidental. C’est de cette période que date la correspondance qui nous est parvenue adressée du front[7].

Depuis ma lettre de février , j’ai mis au jour, dans un petit travail intitulé “la Vie cosmique” (!!) que je vous soumettrai sûrement si nous nous tirons de la guerre, les idées que je vous soumettais alors. Provisoirement, c’est un peu mon testament d’intellectuel que j’ai rédigé là, dans le calme de Nieuport… J’y célèbre, sans vergogne, ” la sainte évolution”, et y insiste sur ce fait que, le Cosmos étant sanctifié et renouvelé, par l’Incarnation, dans le fond même de son devenir, c’est une part fondamentale du devoir chrétien de concourir à la maturation, même naturelle, de toutes choses (avec hiérarchie évidemment). Le Progrès naturel est, en un sens, l’axe, ou un des axes du Royaume de Dieu ; et la Terre nouvelle doit sortir de l’achèvement de la Terre ancienne. – De plus en plus, il me semble qu’il y a une réconciliation saine, et combien fondamentale ! à opérer entre les adorateurs du Christ et ceux du Monde (ceux-là, j’entends, que captive un amour fort et désintéressé d’agrandir la Vie). Dans les questions brûlantes, du libéralisme, de l’émancipation, de “la laïcisation” , de l’immanence de nos destinées, etc., il se cache, sous le fanatisme et le sectarisme, des postulats légitimes, et la perception d’une logique irrémédiable qui conduit fatalement à des situations et des points de vue nouveaux. – Collaborer à dégager ces courants nouveaux, à leur arracher leur masque d’athéisme pour les montrer chrétiens, c’est une grande espérance qui, ma foi, me soulève comme une vocation.

Ce petit travail intituléla Vie cosmique” est une esquisse de synthèse qu’il signe comme un testament d’intellectuel. Nous en avons cité l’Introduction, exubérante. Dédié “À la Terra Mater et par elle, surtout au Christ Jésus c’est un texte fondateur de la pensée théologique de Teilhard. Il y expose, selon un processus dialectique classique – thèse antithèse synthèse – le côté positif de sa démarche qui intègre la part de vérité incluse dans les deux attitudes apparemment antagonistes : la conception panthéiste d’un Dieu totalement immanent et la conception théiste d’un dieu totalement transcendant. Il en arrive à ce qu’il considère comme la conception vraie d’un Dieu à la fois immanent et transcendant, telle qu’elle s’exprime dans le christianisme, par la Foi en l’incarnation de Dieu. Le Verbe incarné, en prenant corps d’homme, assume l’Univers car, par son humanité, l’être humain est inséparable de son environnement cosmique auquel il est “coextensif“. Unie à la personne divine, l’humanité du Christ, voit ses virtualités se développer hors des proportions communes. Le corps du Christ ressuscité acquiert une dimension cosmique universelle, de sorte que tout se trouve lié à sa personne. La synthèse que constitue cette dissertation éblouissante sur le Christ universel se présente finalement comme une sorte de “panthéisme chrétien” à la manière de St Paul.

Cet important texte se résume à la fin en une très belle prière : Ô Christ Jésus, vous portez vraiment en votre bénignité et votre humanité, toute l’implacable grandeur du Monde. Et c’est pour cela, pour cette ineffable synthèse réalisée en Vous, de ce que notre expérience et notre pensée n’eussent jamais osé réunir pour les adorer : l’élément et la Totalité, l’Unité et la Multitude, l’Esprit et la Matière, l’Infini et le Personnel, – c’est pour les contours indéfinissables que cette complexité donne à votre Figure et à votre action, que mon cœur épris de réalités cosmiques, se donne passionnément à Vous!

Je vous aime, Jésus, pour la Foule qui s’abrite en Vous, et qu’on entend avec tous les autres êtres, bruire, prier, pleurer, quand on se serre tout près contre Vous.

Je Vous aime pour la transcendante et inexorable fixité de vos desseins, par laquelle votre douce amitié se nuance d’inflexible déterminisme et nous enveloppe sans merci dans les plis de sa volonté.

Je Vous aime comme la Source, le Milieu actif et vivifiant, le Terme et l’Issue du Monde, même naturel, et de son Devenir.

Centre où tout se rencontre et qui se distend sur toutes choses pour les ramener à soi, je vous aime pour les prolongements de votre Corps et de votre Âme dans toute la création, par la Grâce, la Vie, la Matière.

Jésus, doux comme un Cœur, ardent comme une Force, intime comme une Vie, Jésus en qui je puis me fondre, avec qui je dois dominer et me libérer, je vous aime comme un Monde, comme le Monde qui m’a séduit, et c’est Vous, je le vois maintenant, que les hommes, mes frères, ceux mêmes qui ne croient pas, sentent et poursuivent à travers la magie du grand Cosmos.

Jésus, centre vers qui tout se meut, daignez nous faire, à tous, si possible, une petite place parmi les monades choisies et saintes qui, dégagées une à une du chaos actuel par votre sollicitude, s’agrègent lentement en Vous dans l’unité de la Terre nouvelle ….

Et cette prière – qui annonce toutes celles, nombreuses, qui viendront couronner ses grands textes suivants, – se termine par cette affirmation, qui est la base de sa vision cosmique dans le Christ Ressuscité : Vivre de la vie cosmique, c’est vivre avec la conscience dominante qu’on est un atome du Corps du Christ mystique et cosmique. Celui qui vit ainsi compte pour rien une foule de préoccupations absorbantes pour les autres; il vit plus loin et son cœur est toujours au plus large…

Pour signifier encore la place centrale qu’il donne au Christ, Teilhard a écrit, peu après, Trois histoires comme Benson qui ont pour titre commun, Le Christ dans la Matière. La lecture de ces textes – écrits à la manière de l’auteur anglais R. H. Benson, célèbre en ce temps là, – lui fait imaginer des situations où le lyrisme rejoint la mystique afin d’illustrer ce qu’il cherche à assumer dans une vision christocentrique : la valeur des intuitions panthéistes précédemment analysées.

Le “Corps du Christ” joue un rôle primordial dans cette perspective. Il doit être considéré comme une réalité du monde dans un sens très fort que ne rendent pas les analogies traditionnelles avec un corps social, les chrétiens. Les relations morales, logiques ou juridiques, dans ce cas bien particulier, expriment une réalité d’existence beaucoup trop lâche, beaucoup trop inconsistante. Teilhard, affirme dans ce texte qui ne cache pas son retour aux sources que :

Le Corps du Christ doit être compris hardiment, tel que saint Jean, saint Paul et les Pères l’ont vu et aimé : Il forme un Monde naturel et nouveau, un Organisme animé et mouvant, dans lequel nous sommes tous unis, physiquement, biologiquement.

L’affaire unique du Monde, c’est l’incorporation physique des fidèles au Christ qui est à Dieu. Or cette œuvre capitale se poursuit avec la rigueur et l’harmonie d’une évolution naturelle.[8]

Aussi Teilhard affirme que le Christ, en son Corps mystique et cosmique, vient assumer l’évolution. Il est entré dans notre Cosmos et notre Vie … Les âmes forment avec l’Univers un bloc unique cimenté par la Vie et la Matière. Le Christ s’est inséré non seulement dans l’Humanité, mais dans l’Univers qui porte l’Humanité.[9] Le Christ, dit-il, est la réponse révélée à l’appel que le Cosmos adresse mystérieusement à l’humanité pour qu’elle s’unisse et lutte pour quelque terme à venir. Dès lors, le rôle du chrétien est d’achever l’évolution cosmique (idem p. 40), de mettre en valeur toutes les énergies matérielles et spirituelles de la terre pour permettre au Corps cosmique du Christ, répandu dans l’univers entier, d’atteindre sa pleine croissance. (idem p. 67).

Dans son Journal, à la même époque, Teilhard avait noté : N.Seigneur est le centre et le liant de l’ensemble des monades destinées à édifier l’homme glorieux[10].

Grâce au Christ, dit Teilhard, le monde pourra parvenir à son terme, mais cet achèvement passe nécessairement par l’action libre de l’homme pour l’édification de son Corps mystico-cosmique. Le Christ est à la fois don surnaturel et action humaine. Ainsi le Christ est-il l’instrument, le Centre, la fin de toute la création animée et matérielle.(id., p.68). Assumant l’évolution il la dirige invinciblement vers son terme. C’est à dire qu’il est à la fois la Fin (sa face transcendante) et le Moteur qui la mène au terme (sa face immanente). Il est Celui qui est et Celui qui devient (id, p. 61).

L’unité du dessein créateur et rédempteur s’effectue dans le Verbe et par Lui. A la date du 7 mars 1916, Teilhard avait écrit, dans son Journal : Plus une Âme vivra en union avec le Monde, plus elle sera capable d’agir intensément, de se renoncer à elle-même et de découvrir le seul Auteur (Agent) et la seule Fin de la Vie Cosmique : Dieu par Notre Seigneur[11]

Les analyses de La Vie Cosmique ont permis à Teilhard d’aborder de front le problème du mal auquel les divers panthéismes ne donnent pas de réponse satisfaisante. Pour lui la genèse du monde est douloureuse. Une synthèse globale doit intégrer le mal comme élément de l’évolution. C’est la contrepartie nécessaire du progrès évolutif. Tout ce qui devient souffre ou pèche. La vérité sur notre attitude en ce monde, c’est que nous y sommes en croix. (id., p. 77). Le Christ, par sa mort, a assumé toute la peine du monde, et par là il a fait comprendre à l’homme qu’il était aussi un facteur de progrès. Dans le Corps du Christ, la souffrance et la mort sont ordonnées à l’achèvement du dessein de Dieu.

Le Christ n’a pas voulu que son image douloureuse fut un simple avertissement dressé, pour jamais, sur le Monde. Au Calvaire. Il est encore, et surtout, le Centre de confluence et d’apaisement de toutes les souffrances terrestres. Nous avons bien peu de données sur la façon dont Notre-Seigneur éprouve son corps mystique, pour en jouir. Mais nous entrevoyons un peu comment Il peut en recueillir les peines; et c’est même la seule façon d’apprécier l’immensité de son Agonie que d’y reconnaître une angoisse, écho de toutes les angoisses, une souffrance “cosmique”. Au cours de sa Passion, Jésus a senti porter sur son âme, seule et broyée, le poids de toutes les douleurs humaines; en une prodigieuse et ineffable synthèse, Il les a toutes adoptées, ressenties…[12]

Ainsi le Sens de la Croix, révélé par le christianisme, apporte-t-il une lumière plus grande sur ce redoutable mystère du mal.

Des Ecrits du temps de la guerre on peut dire que trois ‘évidences’ essentielles apparaissent, de nature à modifier de manière radicale le sentiment que Teilhard avait de lui-même et le regard qu’il portait jusque là aux choses et aux hommes : au front il voit beaucoup plus large et plus grand et il a acquis une liberté de tout entreprendre et de tout oser avec les portes qui s’ouvrent à lui “de l’inconnu et du nouveau“.

“Le ‘moi’ énigmatique et importun, qui aime obstinément le Front, je le reconnais, écrit-il dans un article paru dans Etudes, c’est le ‘moi’ de l’aventure et de la recherche, – celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est ‘en avant’.

Je l’avoue. Quand il s’est agi pour moi, il y a trente mois et quelques, d’aller aux tranchées pour la première fois, je suis parti : comme un curieux et jaloux, qui voulait tout voir et qui voulait en voir plus que les autres.”[13]        

Mais ce stade, trop naturel, est bien vite dépassé. La véritable liberté de l’homme pris dans la vie du front est celle qui l’arrache à lui-même, qui le délivre d’abord de soi. Celle qu’on éprouve à la découverte d’une valeur suffisante pour mériter qu’on lui sacrifie tout. Celle de l’homme qui, sans réserve, sans calcul, sans nul retour, s’engage tout entier dans ses actes : “Ma vie me paraissait plus précieuse que jamais; et cependant, je l’aurais laissée sans regret, car je ne m’appartenais plus. J’étais libéré, et soulagé, jusque de moi-même. Je me sentais doué d’une légèreté inexplicable.” Toute sa vie Teilhard continuera à nous donner le spectacle d’un homme souverainement détaché de ses intérêts, de ses soucis, de sa propre valeur, uniquement tendu vers ce but supérieur “qui, comme il donne sens à la vie, donne aussi un sens à la mort“.[14]

La deuxième ‘évidence’ de la guerre est la prise de conscience par le combattant, au sein d’une terrible aventure collective, de “l’immense présence humaine qui charge le front“. Revenu à la vie civile, loin du coude à coude des tranchées, lequel d’entre eux n’aura pas éprouvé avec le Père Teilhard, l’impression d’avoir connu “une âme plus grande” que la sienne, qui habite les ligneset qu’il a “laissée là-bas”. “Quand l’individu, écrit-il encore dans ce même article de la Nostalgie du front, a été admis quelque part sur la Surface Sublime, il lui semble, positivement qu’une existence nouvelle fond sur lui, et s’empare de lui. Son individualité, bien sûr, est sauve. Aucun centre, conscient, distinct de son âme, ne lui apparaît. En lui, pourtant, dès qu’il prend place sur la périphérie sacrée du Monde en activité, une personnalité d’un autre ordre se découvre, qui recouvre et efface l’homme de tous les jours. – L’homme du Front agit en fonction de la Nation tout entière, et de tout ce qui se cache derrière les Nations. Son activité et sa passivité particulières sont directement utilisées au profit d’une entité supérieure à la sienne en richesse, en durée, en avenir. Il n’est plus que secondairement lui-même. Il est premièrement, parcelle de l’outil qui fore, élément de la proue qui fend les vagues. Il l’est et il le sent. Une conscience irrésistible et pacifiante accompagne, en effet, dans son rôle nouveau et plein de risques, l’homme que son pays a voué au feu. Cet homme a l’évidence concrète qu’il ne vit plus pour soi, – qu’il est délivré de soi, – et qu’autre Chose vit en lui et le domine.[15] Ces lignes sont capitales pour comprendre les grandes vues de la ‘synthèse’ que recherchera toute sa vie le Père Teilhard. Ce sentiment du Tout, réveillé chez lui dès l’enfance, prend, du fait de la guerre, une exigence toute nouvelle et se charge de résonances humaines cueillies ‘sur le terrain’, –   le géologue qu’il est en a l’habitude. L’œuvre élaborée au front a acquis, du fait de cette nouvelle densité de son regard, une dimension poétique qui le rapproche des plus grands poètes contemporains, ses frères d’armes. Après Rimbaud (“un mystique à l’état sauvage” dit de lui Paul Claudel) c’est à Apollinaire[16] ( Le Mal Aimé) et à Charles Péguy que l’on songe. Péguy dont Teilhard a recopié, sur la page de garde de son Journal de 1916, ces vers, qui font écho à son état d’esprit :[17]

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu

Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés

Dans la première argile et la première Terre,

Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

La même fulgurance que ces grands poètes, la même exaltation pour la célébration de la vie, le même élan d’amour pour l’humanité l’habitent et, naturellement, le même sens cosmique. Tous expriment de manière profondément poétique leurs interrogations, leurs émerveillements, leurs quêtes de vérité angoissées dans l’épreuve, leurs visions généreuses universelles.

Mais il y a encore une troisième leçon à tirer de cette Guerre, pour Teilhard. Il l’évoque dans le récit ‘mystique’ d’un conte comme Benson [18] mentionné plus haut, écrit avant la bataille de Douaumont, en octobre 1916, en plein ‘enfer’ de Verdun, il imagine qu’un ami, – celui qui buvait à toute vie comme à une source sainte – (évidemment lui-même, confesse-t-il dans une note), confie ces paroles inspirées :

Vous voulez savoir, me disait-il, comment l’Univers puissant et multiple a pris, pour moi, la figure du Christ? Cela s’est fait petit à petit; et des intuitions aussi rénovatrices que celles-là, s’analysent difficilement par le langage. Je puis cependant vous raconter quelques-unes des expériences par où le jour, là-dessus, est entré dans mon âme, comme si, par saccades, se levait un rideau…”[19]

La guerre elle-même ne me déconcerte pas. Dans quelques jours nous allons être lancés pour reprendre Douaumont, – geste grandiose, et presque fantastique, par qui sera marquée et symbolisée une avance définitive du Monde dans la Libération des âmes. – Je vous le dis. Je vais aller à cette affaire religieusement, de toute mon âme, porté par un seul grand élan dans lequel je suis incapable de distinguer où finit la passion humaine et où commence l’adoration. … Et, si je ne dois pas redescendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité Nouvelle.” [20]

Le 23 septembre (1917) il avait écrit à sa cousine Marguerite : J’ai un peu envie d’analyser et de justifier brièvement ce sentiment de plénitude et de surhumain que j’ai si souvent éprouvé sur le front, et dont je redoute d’expérimenter la nostalgie après la guerre. Il me semble qu’on pourrait montrer que le Front n’est pas seulement la ligne de feu, la surface de corrosion des peuples qui s’attaquent, mais aussi en quelque façon, le “front de la vague” qui porte le monde humain vers ses destinées nouvelles. Quand on regarde dans la nuit, à la lumière des fusées, après quelques journées plus agitées, il semble que l’on se trouve à l’extrême limite de ce qui est réalisé et de ce qui tend à se faire. Non seulement l’activité, alors, atteint une sorte de paroxysme très calme qui la dilate à la mesure de la grande œuvre à laquelle elle coopère, – mais l’esprit, lui aussi, domine la marche totale de la masse humaine, où il se sent moins noyé. A ces minutes-là, par excellence , on vit, peut-on dire, cosmiquement, – avec un intérêt palpable aussi grand que le cœur…. Je ne sais encore, si je pourrai vraiment écrire quelques pages décentes sur ce thème. [21]

Deux jours après, cependant, il note que l’idée se précise. Son titre est trouvé, il décrira La Nostalgie du front et exposera les raisons de ce sentiment : Ces raisons, me semble-t-il, se ramènent à ceci : le Front attire invinciblement parce qu’il est, pour une part, l’extrême limite de ce qui se sent et de ce qui se fait. Non seulement on y voit autour de soi des choses qui ne s’expérimentent nulle part ailleurs, mais on y voit affleurer, en soi, un fond de lucidité, d’énergie, de liberté qui ne se manifeste guère ailleurs, dans la vie commune, et cette forme nouvelle que révèle alors l’âme, c’est celle de l’individu vivant de la vie quasi collective des hommes, remplissant une fonction bien supérieure à celle de l’individu et prenant conscience de cette situation nouvelle. Notoirement, on n’apprécie plus les choses de la même manière au front qu’à l’arrière: autrement la vie et le spectacle seraient intenables. Cette élévation ne se fait pas sans douleur. Mais elle est une élévation quand même. Et voilà pourquoi on aime, malgré tout, le front, et on le regrette.[22]

La guerre, le front, la troupe l’ont marqué profondément. Il dit ne plus pouvoir vivre, penser, travailler qu’en reprenant place à chaque fois, par une sorte d’instinct irrésistible, comme s’il se trouvait “face au front et à la bataille !” La paix restaurée, la question obsédante revient l’assaillir : J’interroge ardemment la ligne sacrée des levées de terre et des éclatements, – la ligne des ballons qui se couchent comme à regret, l’un après l’autre, comme des astres biscornus et éteints, – la ligne des fusées qui commencent à monter.

Quelles sont donc, enfin, les propriétés de cette ligne, fascinante et mortelle ? Par quelle secrète vertu tient-elle à mon être le plus vivant, pour l’attirer ainsi à elle, invinciblement?” écrit-il dans cet article annoncé à sa cousine et qui sera publié dans la revue Etudes, dès novembre 1917 [23] , article capital pour comprendre la pensée sur cette expérience du Père Teilhard et pour saisir l’œuvre en évolution qui est la sienne.

Le Père Teilhard prend d’avantage conscience de l’unité psychique et organique du ‘groupe humain’ dans lequel il se sent en même temps ‘dehors et dedans’. Il lui donnera le nom de ‘Noosphère’, enveloppe pensante de la Terre, – et reconnaîtra avoir eu grâce à l’expérience du Front, le pressentiment de l’existence de cette mystérieuse réalité globale et englobante. Il en témoignera plus tard, dans son livre testament des années 40, Le Cœur de la Matière, au chapitre L’Humain ou le Convergent, qui comprend trois grands paragraphes sur la Réalité de la Noosphère, l’Etoffe de la Noosphère et L’Évolution de la Noosphère :

C’est au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l’Yser à Verdun, s’opposaient alors dans les tranchées de France.

L’atmosphère du “Front”…. N’est-ce pas pour y avoir plongé – pour m’en être imprégné des mois et des mois durant – là précisément où elle était la plus chargée, la plus dense, que, décidément, j’ai cessé d’apercevoir, entre ‘physique’ et ‘moral’, entre ‘naturel’ et ‘ artificiel’, aucune rupture, (sinon aucune différence): le ‘Million d’hommes’, avec sa température psychique, et son énergie interne, devenant pour moi une grandeur aussi évolutivement réelle, et donc aussi biologique, qu’une gigantesque molécule de protéine…..… Ce don ou faculté, encore relativement rare, de percevoir sans les voir, la réalité et l’organicité des grandeurs collectives, c’est indubitablement, je le répète, l’expérience de la Guerre qui m’en a fait prendre conscience, et l’a développé en moi comme un sens de plus.”[24]

Ici, en note, Teilhard ajoute : Cet éveil est clairement marqué dans une fantaisie un peu folle, écrite vers 1917, dans les tranchées, et intitulée “La grande Monade“: la Lune émergeant, pleine, des barbelés, – symbole et image de la Terre pensante. Et plus clairement encore dans le dernier paragraphe (supprimé par les éditeurs) de “La Nostalgie du Front” (Etudes, 20 novembre 1917), et que je retranscris ici :

“…La nuit tombait maintenant tout à fait sur le Chemin-des-Dames. Je me suis levé pour redescendre au cantonnement. Or voici qu’en me retournant, pour apercevoir une dernière fois la ligne sacrée, la ligne chaude et vivante du front, j’ai entrevu l’éclair d’une intuition inachevée, que cette ligne prenait la figure d’une Chose supérieure, très noble, que je sentais se lier sous mes yeux, mais qu’il eut fallu un esprit plus parfait que le mien pour dominer et pour comprendre. J’ai songé alors à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur qui n’ont eu que des animaux pour témoins. Et, il m’a semblé, à cet instant, que j’étais, devant cette Chose en train de se faire, pareil à une bête dont l’âme s’éveille, et qui perçoit les groupes de réalités enchaînées, sans pouvoir saisir le lien de ce qu’elles représentent.”[25]

“Or, une fois ce sens supplémentaire acquis, poursuit-il dans ses mémoires, c’est littéralement un nouvel Univers qui surgissait à mes yeux : à côté (ou au-dessus) de l’Univers des grandes Masses, l’Univers des grands Complexes. Non seulement je n’éprouvais plus aucune difficulté à saisir en quelque sorte intuitivement, l’unité organique de la membrane vivante étendue comme un film à la surface éclairée de l’astre qui nous porte. Mais encore, s’individualisant et se détachant petit à petit, comme une aura[26] lumineuse, autour de cette couche protoplasmique sensible, une ultime enveloppe commençait à m’apparaître, – enveloppe non plus seulement consciente, mais pensante, – où ne cesserait plus désormais de se concentrer, pour mon regard, avec un éclat et une consistance grandissantes, l’essence, ou, pour mieux dire, l’Âme même de la Terre.”[27]

N. B. Les paragraphes sur L’Etoffe de l’Univers et ensuite L’Évolution de la Noosphère très importants pour comprendre la pensée de Teilhard, suivent.

À ce stade il nous faut faire le point sur l’évolution de la pensée de Teilhard telle qu’elle transparaît dans ses Ecrits du temps de la guerre. A côté de ses réactions spontanées d’homme face à l’expérience de la mort, réactions qui constituent l’arrière-plan existentiel de sa pensée, arrêtons-nous à l’ébauche de synthèse élaborée au cours des divers essais de 1916 à 1921 que nous venons de mentionner. Teilhard cherche alors à penser l’univers comme totalité et à l’harmoniser avec sa vision religieuse centrée sur la réalité du Christ total, du Christ Universel. C’est un nouvel Humanisme qu’il commence à échafauder ainsi, et dont la formulation s’élaborera d’abord dans ses différentes correspondances avec ses nombreux correspondants, mais également dans les différents ouvrages et essais qui paraîtront de manière posthume.

Ce n’est pas seulement sa vocation poétique que l’expérience de la guerre révèle complètement. Nous pourrions l’évoquer également à propos d’un très beau et très important poème écrit l’année suivante, en 1918 L’Éternel Féminin.[28] Sa vocation religieuse s’est trouvée confirmée, éprouvée et sanctifiée. Confirmation est donnée de cela dans la décision qu’il prend de prononcer ses vœux solennels avant même la fin des hostilités, sans avoir à reprendre son ‘troisième an’ interrompu par la guerre, – ce qui lui fut accordé de réaliser le 26 mai 1918, à Sainte-Foy-lès-Lyon, au cours d’une permission. Il retrouve pour la circonstance, son ami Fontoynont, venu également en permission pour prononcer ses vœux solennels. Le cycle de sa formation religieuse est donc clos et Teilhard, à la fin 1918, est aussi bien confirmé comme prêtre à vie que… comme jésuite original et…remuant pas très facile à suivre par ses autorités religieuses restées figées dans des idées anciennes. Le voilà sur les traces de saint Ignace pour œuvrer à la plus grande gloire de Dieu mais avec une vision renouvelée du sens de la vie et de sa joie de s’enfoncer en Dieu dans une christogenèse nouvelle.[29]

Anticipant sur les sentiments qui lui dicteront quelques années plus tard, les mystiques élévations de la Messe sur le Monde, – le Père Teilhard, sûr de l’efficacité profonde des apparentes destructions, de la vertu des morts humaines auxquelles la mort du Christ rend un sens, appelle déjà sur les victimes de la guerre, la vertu transfiguratrice des divines consécrations et il termine par ces paroles l’essai – Le Prêtre – où il s’adresse à Dieu, avant de s’adresser aux prêtres ses confrères qui, comme lui, “ont la chance d’être au Front“:

Ô Prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messe dite ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des âmes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

Débordant le pain et le vin que l’Eglise a mis entre vos mains, votre influence est faite pour s’étendre sur l’immense hostie humaine, qui attend que quelqu’un passe pour la sanctifier.

Vous avez le pouvoir – par votre ordination, de consacrer, d’une manière réelle, en la Chair et le Sang du Christ, les souffrances qui vous entourent, et auxquelles votre caractère vous commande de participer.

Vous êtes le levain répandu par la Providence tout le long du “Front” afin que, même par votre seule action de présence, la masse énorme de notre labeur et de nos angoisses soit transformée.

Jamais vous n’avez été plus prêtres que maintenant, mêlés et submergés comme vous l’êtes, dans la peine et le sang d’une génération – jamais plus actifs – jamais plus directement dans la ligne de votre vocation.

Merci, mon Dieu, de m’avoir fait prêtre, – pour la Guerre ! [30]

CONCLUSION

Teilhard ne fait pas l’apologie de la guerre, il exalte la fructueuse et bienfaisante fraternité d’hommes de nationalités et de tendances si diverses et parfois si opposées. C’est qu’il voyait dans l’union de tous pour une noble cause, le secret du succès et du progrès durable de l’Homme. Fait plus étonnant encore, alors que la plupart des soldats du front songeaient après l’attaque à reprendre des forces dans l’oubli du cauchemar qu’ils venaient de vivre, le Père Teilhard cherchait dans un abri ou une tranchée, un coin plus solitaire. Pourquoi ? Parce qu’il sentait le besoin de se recueillir. Il rédigeait alors le message et le témoignage qu’il voulait transmettre à ses frères humains : rassemblés en deux volumes le fruit de son travail dans les tranchées : ses Lettres 1914-1919 dans Genèse d’une Pensée et ses essais recueillis dans Ecrits du Temps de la Guerre. C’est là que sont exprimées de manière poétique et fulgurante les idées fondamentales de sa vision philosophique et religieuse.

Tel fut le Père Teilhard durant toute sa vie : l’amour du prochain, le besoin de tout accueillir par souci d’être à l’avant-garde de l’épopée humaine ont fait de lui un être dont la charité véritable et nullement illusoire laisse loin derrière elle l’éclat de son savoir et de son intelligence. S’il a pu dépasser l’amertume de l’homme qui se sait mal jugé, calomnié et incompris, s’il s’est soumis laborieusement aux exigences de la discipline religieuse, s’il a traversé courageusement les tempêtes de la vie, il n’est d’autre explication à chercher que son indéfectible confiance. Les chrétiens appellent cela l’espérance.

La petite espérance de Péguy      

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. […]

Mais l’espérance ne va pas de soi.

L’espérance ne
va pas toute seule.

Pour espérer, mon enfant,
il faut être bien heureux,
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce.   […]

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle.
Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur
le chemin raboteux du salut, sur la route inter-
minable, sur la route entre ses deux sœurs la
petite espérance
S’avance.
Entre ses deux grandes sœurs.
Celle qui est mariée.
Et celle qui est mère.
Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention que pour les deux grandes sœurs.
La première et la dernière.
Qui vont au plus pressé.
Au temps présent.
À l’instant momentané qui passe.
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a de regard que pour les deux grandes sœurs.
Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l’école.
Et qui marche.
Perdue entre les jupes de ses sœurs.
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Au milieu.
Entre les deux.
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d’un certain âge.
Fripées par la vie.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.
Pour ainsi dire le futur de l’éternité même.

La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. [31]

Dans l’encyclique Spe Salvi, Benoit XVI, après avoir constaté que notre temps, comme celui des Ephésiens ( dans la lettre de Saint Paul ) est caractérisé par le « sans Dieu dans le monde … Pour nous qui vivons depuis toujours avec le concept chrétien de Dieu et qui nous sommes habitués, la possession de l’espérance, qui provient de la rencontre réelle avec ce Dieu, n’est presque plus perceptible ». Ne chantons-nous pas « le Seigneur est mon berger ; je ne manque de rien. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi » ?
Les chrétiens ont à offrir au monde cette Espérance, qui est bien plus que de l’optimisme, car elle est fondée sur la confiance en Dieu. C’est un fruit de la Rédemption d’être pétri d’Espérance, car nous savons d’où nous venons et où nous allons.

Ce texte écrit en 1919, donne bien la vision cosmique de Pierre Teilhard de Chardin au sortir de la Guerre.

Je crois que l’Univers est une évolution

Je crois que l’Evolution va vers l’Esprit

Je crois que l’Esprit, dans l’Homme, s’achève en Personnel

Et il ajoutera ensuite, pour parachever ces affirmations historiques, biologiques et planétaires, cette dimension métaphysique :

Je crois que le Personnel suprême est le Christ Universel.

Pour clore cette rapide incursion dans Les Ecrits du temps de la Guerre, je me permets de citer cet Hymne à la Matière qui les résume en quelque sorte, magnifiquement, à la fin de cet ouvrage exceptionnel.

Hymne à la Matière

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher

qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler

si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites? Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu, toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis. Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue source harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton ‘Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.

Un reflet les trompe, ou un écho je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là

où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

Le soldat Pierre Teilhard de Chardin à la guerre de 1914 -1918 .     Photo Fondation PTC

[1] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 32.

[2] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 31-32.

[3] Le Cœur de la matière, XIII, 1950, p. 33

[4] De 1915 à 1919, le brancardier Teilhard a mérité cinq citations, dont une comportant l’attribution de la Médaille Militaire et une autre la croix de la Légion d’honneur, avec le motif suivant : « Brancardier d‘élite qui, pendant quatre ans de campagne, a pris part à toutes les batailles, à tous les combats où le régiment fut engagé, demandant à rester dans le rang pour être plus près des hommes dont il n’a cessé de partager les dangers »

[5], La Vie Cosmique p. 19-22 dans Ecrits du temps de la guerre t. 12 des Œ. C.

[6] La grande Monade (1918) dans Ecrits du temps de la guerre.

[7] Ed. dans H. de Lubac : La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin, 1962, p. 347-354

[8] La Vie Cosmique, p.58.

[9] idem p.61, 67.

[10] Journal, 24/02/16, p. 41.

[11] Journal 7/03/16, p. 51

[12] Ecrits du temps de la Guerre, La Vie Cosmique, 1916, t. XII, p. 77

[13] Ecrits du temps de la Guerre, La Nostalgie du Front, 1917, t. XII p. 231

[14] La Nostalgie du front, ibidem, p. 237

[15] La Nostalgie du front, ibidem, p.

[16] Guillaume Apollinaire (Rome 1880 – Paris 1918) : CALLIGRAMMES

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux, des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la Bonté, contrée énorme où tout se tait…

[17] Charles Péguy (Orléans 1873 – Paris 1915)

[18] Robert Hugh Benson, (1871-1914) auteur anglais, évêque, mort en plein succès d’une œuvre       mystique très abondante.

[19] Le Christ dans la Matière, XII, p. 112

[20] Le Christ dans la Matière, XII, p. 127

[21] Genèse d’une pensée, p.264-265

[22] Genèse d’une pensée, p. 266-267

[23] La Nostalgie du Front, Etudes du 20 novembre 1917, repris intégralement dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 459 et 463

[24] Le Cœur de la Matière, p. 40-41

[25] Le Christ dans la Matière dans Hymne de l’Univers, p. 57

[25] Le Cœur de la Matière, p. 41

[26] aura, mot latin qui désigne le rayonnement d’une lumière à partir de sa source. C’est en ce sens que Teilhard parle d’une aura de la personnalité de quelqu’un, et notamment de celle du Christ qui s’étend sur tout l’Univers.

Voir Forma Christi dans Ecrits du temps de la Guerre, p. 363

[27] Le Cœur de la Matière, p. 42

[28] Ecrits du temps de la Guerre, p. 279

[29] Journal, 1918

[30] Le Prêtre, juillet 1918, dans Ecrits du temps de la guerre, XII, p. 332

[31] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu , 1912

 

Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017

samedi 17 juin 2017 | Leave a Comment

 – Exposition à la Cathédrale Notre-Dame de Reims

L’exposition du Centre Européen Teilhard “Ensemble, construisons la Terre” avec Pierre Teilhard de Chardin, saint François d’Assise et François Cheng» est présentée à la Cathédrale Notre-Dame de Reims du 4 au 31 octobre 2017.

Téléchargez le flyer de l’exposition à la cathédrale de Reims

Colloque International Pierre Teilhard de Chardin à Reims

Du Vendredi 13 au Dimanche 15 Octobre 2017 avec un prologue le vendredi après-midi

REIMS- Maison Diocésaine Saint-Sixte 6, rue Lieutenant Herduin

De la genèse de sa pensée aux turbulences actuelles de la mondialisation

L’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin en partenariat avec l’Archevêché de Reims

Vendredi 13 octobre 2017

LES INTERVENANTS
– Guillermo AGUDELO (Mexique)- Ingénieur
– Antoine ARJAKOVSKY- Historien, Collège des Bernardins
– Jacques ARNOULD – Théologien- Expert éthique au Centre national d’études spatiales
– Jean-François BOULANGER – Professeur d’histoire contemporaine à Reims
– Eric de COLOMBY – Administrateur de l’Association P TdC
– Gérard DONNADIEU – Ancien président de l’Association P TdC
– Sr Kathleen DUFFY, PhD (USA) – Docteur en Physique – Philadelphie
– Hilaire GIRON – Président de l’Association P TdC
– Jean-Joseph HENRY – Administrateur de l’Association P TdC
– Général Elrick IRASTORZA – Ancien CEMAT, Président de la Mission du Centenaire
de la Grande Guerre
– Paula KASPARIAN – Philosophe, Présidente de l’Association Artisans de Paix
– Ursula KING (GB) – FRSA, Universités de Bristol et de Londres
– Valerian MENDONCA s.j. (Inde) – Philosophe
– Gian Luigi NICOLA (Italie) – Vice-président de l’Association P TdC italienne
– Georges ORDONNAUD – Ancien président de l’Association P TdC
– P. Jean-François PETIT – Maître de conférences en philosophie à l’ICP
– Mercè PRATS – Chargée de cours d’histoire contemporaine à l’Université de Reims – Philippe QUEAU – Ancien directeur général adjoint à l’UNESCO
– Marie-Anne ROGER – Administrateur de l’Association P TdC / Teilhard Monde
– Oliver SCHULZ – Historien, Fondation Konrad Adenauer
– Erwin VILAIN – Aumônier de l’armée belge et de l’Eurocorps
– Remo VESCIA – Président honoraire du Centre Européen Teilhard – Commissaire de l’Exposition “Ensemble, construisons la Terre”

Soirée musicale du Samedi 14 octobre 21h / 22h30 – Basilique Saint-Remi Lecture de textes de Pierre Teilhard de Chardin accompagnés à l’orgue par Benjamin STEENS – organiste de la Basilique –

L’Exposition au Parvis de Saint Nazaire du 19 avril au 7 mai 2016

mardi 12 avril 2016 | Leave a Comment

L’Exposition : Ensemble construisons la Terre à Saint Nazaire

Un même thème unit avec pertinence trois personnages François d’Assise, Teilhard de  Chardin et François Cheng, dans l’Exposition : Ensemble construisons la Terre, dans la Paix et l’Amour, présentée pour la quinzième fois, – depuis sa création en 2010, à Assise, – au Parvis de Saint Nazaire, du mardi 19 avril au samedi 7 mai 2016.

C’est l’injonction teilhardienne d’avoir à « construire la Terre » qui les unit dans une même vision ‘cosmologique’. Cosmologique, c’est à dire avec prise de conscience de l’univers comme système animé d’un mouvement vivant en convergence, où l’universel s’unit dans le personnel. C’est parce que nous sommes tous frères, enfants de Dieu, que la Création nous place en lien privilégié avec la Nature, en une dynamique qui donne sens à notre aventure. Cela s’exprime dans l’Amour de la Vie et donc en une foi en l’Avenir. François et Teilhard, se reconnaissent enfants de Dieu, ce Dieu personnel, paternel et aimant dans la vertu éminemment chrétienne qu’est l’espérance. Aussi, nous aident-ils à approfondir et à accomplir notre humanité au sein de la nature et de l’univers dont nous sommes partie intégrante : notre citoyenneté au sein de la ville, de la famille, des amis qui sont notre milieu ambiant.

La conscience humaine est en constante évolution. La création tout entière est appelée à faire acte d’intelligence durant cette longue évolution, c à d à réfléchir et à s’adapter à tous les éléments environnants dans l’univers tout entier, à se connecter aux possibles relations entre eux, c’est à dire à faire harmonieusement acte de culture : établir ou reconnaître les liens possibles entre les différents éléments qui composent la biosphère, établir leur corrélation, leur interrelation, leur plein développement, leur épanouissement final. Un arbre, un animal ou un homme, une femme, vivent et se développent toujours selon ce même schéma : naître, s’ouvrir à la vie et voir et connaître et se connaître en se connectant à la nature, afin de croître en elle et s’accomplir en prenant sa place en s’adaptant. C’est l’Amour et l’Intelligence qui donne sens et direction à ce schéma irréversible, immuable et en mouvement constant comme un hymne d’espérance, pour chanter la Gloire de Dieu, si on cherche à donner une signification à ce grand mouvement d’énergie qui avance depuis la création du monde.

 

Teilhard : «Nous commençons à vivre constamment en présence et avec la pensée de l’intégralité. Il n’y a rien de plus capital, du point de vue de l’énergie humaine, que l’apparence spontanée et la culture systématique « d’un sens cosmique ».

François et Teilhard croient et aiment le Christ, Fils de Dieu qui a pris chair humaine, Verbe Incarné, notre Voie, notre Vérité, notre Vie : Dieu d’Amour révélé par les Evangiles et en particulier par saint Jean et saint Paul. Teilhard dira clairement que pour s’identifier au Christ il faut devenir un homme, un bon citoyen, un être responsable, capable de s’ouvrir aux autres et d’aimer. Devenir un Homme dans la cité, en se respectant soi-même d’abord, la nature et les autres ensuite, le monde tout entier.

L’universalité de leur pensée les unit dans le Souffle divin qu’exprime le grand poète franco-chinois François Cheng dont les calligraphies exposées ainsi délivrent, à leur manière poétique le même message d’amour de la nature, de respect pour l’homme, de sens de la transcendance et de l’immanence. Le Souffle qui crée le monde et la vie en une cosmologie irrépressible. La transfiguration de l’esprit/matière dont nous sommes faits peut se transmuer en Esprit d’Amour grâce à nos consciences éclairées. Ce que saint François disait à sa manière, en son temps,  individuellement à l’intention de ses frères, en termes simples et directs : « commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir » Teilhard le dit en termes modernes, collectivement : « La force totale de l’évolution terrestre doit être une humanité solidaire où la pleine conscience de chaque individu s’appuiera sur celle de tous les autres hommes ». Nous sommes de plus en plus appelés à prendre conscience de notre universalité, à être plus actuels, plus ouverts, plus fraternels, plus œcuméniques, plus écologiques, comme nous y invite le Pape François. Voilà le chemin à suivre, l’énergie à trouver pour donner sens à la vie dans l’amour des êtres et des choses, en allant de l’avant dans la recherche de l’excellence, avec enthousiasme et ardeur. Un meilleur goût de la vie se trouve dans la plénitude de la vie vécue dans l’amour. Le véritable amour qui est d’abord une conscience de sa propre dignité et non une déchéance dans sa passivité, le véritable amour qui débouche sur un civisme fraternel et non sur le mépris ou le rejet de l’autre, le véritable amour de la vie qui est une manière d’être en harmonie avec la création et non en une consommation abusive de l’instant. Nous sommes tous appelés à vivre ensemble sur la Terre qui nous accueille, dans une solidarité fraternelle, dans l’énergie du Souffle divin, dans l’éclat de la Lumière de l’Esprit divin, en Amour de la Vie.

Grâce à nos émerveillements, à notre intelligence du monde, à notre conscience et à notre sens de la responsabilité, nous sommes tirés en haut et en avant. Grâce à la Beauté du Monde et à la Bonté du Vivant. Voilà le message que ces trois poètes, venus de loin, à plus de sept siècles d’intervalle, nous délivrent dans la joie de leur foi vivante en la Vie, en l’Absolu, en l’Amour. François, en renonçant à sa vie bourgeoise pour épouser dame Pauvreté, se mettait dans le flux d’amour mystique que Teilhard à son tour magnifiait en proclamant sa foi au Christ moteur de l’évolution, le Christ Eternel. Et François Cheng à sa manière, en disant : Quand je parle de réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est là pour jouer ce rôle. C’est une manière pour l’homme de s’investir dans le signe. Et pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi. …. Car , comme disait Teilhard, tout ce qui monte converge.

En nous appuyant sur ces grands maîtres, phares de l’humanité à la dérive, plus que jamais nécessaires pour nous éclairer dans les tempêtes que nous traversons, car la fraternité humaine s’appuie d’abord sur la fraternité avec la nature, avec les éléments, avec la fraternité cosmique. A travers cette unité et cet amour de la Création, la compréhension de la place de l’homme dans l’univers provoque une prise de conscience de notre responsabilité et de notre dignité. C’est ce sentiment qui peut permettre d’apaiser les conflits et créer une dynamique de paix fondée sur le respect, sur la responsabilité et sur l’amour, l’amour de la vie, l’amour de nos semblables, en grande fraternité humaine.              

vesciaremo@gmail.com

Remo VESCIA

Commissaire de l’Exposition

 

Président honoraire du Centre Européen Teilhard

 

www.teilhard-international.com

Voir la remise du catalogue au Pape François par Ada

dimanche 20 mars 2016 | Leave a Comment

Le catalogue de l’Expo avec DVD a été remis au Pape François par Ada Sabatella Vescia le samedi 27 février 2016

Le Pape François reçoit le catalogue de l'exposition des mains d'Ada

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