Hymne à la matière

  • … Or voici qu’au sein du tourbillon une lumière grandissante qui avait la douceur et la mobilité d’un regard… – Une chaleur se répandait qui n’était plus le dur rayonnement d’un foyer, mais la douce émanation d’une chair… – L’immensité aveugle et sauvage se faisait expressive, personnelle. Ses nappes amorphes se ployaient suivant les traits d’un ineffable visage.  Un Être se dessinait partout, attirant comme une âme, palpable comme un corps, vaste comme le ciel, – un Être mêlé aux choses bien que distinct d’elles, – supérieur à leur substance dont il se drapait, et pourtant prenant figure sur elles…      L’Orient naissait au cœur du Monde.

Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l’Esprit. L’Homme tomba à genoux dans le char de feu qui l’emportait.

Et il dit ceci:

  • Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

    Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations,
    toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu.
    Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible                                     Réalité toujours naissante,
    toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres,
    nous obliges à poursuivre toujours plus la vérité.Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations,
    toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu.
    Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.
    Bénie sois-tu mortelle Matière,
    toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force,
    au cœur même de ce qui est.
    …..
    Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se     relient la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.
……

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.
Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes. – Un reflet les trompe, ou un écho, je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.
Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.
Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! ».

En bas, sur le désert redevenu tranquille, quelqu’un pleurait : Mon Père, mon Père ! Quel vent fou l’a emporté !».

Et par terre gisait un manteau.

Jersey, 8 août 1919

 

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