Teilhard : L’harmonie, caractéristique majeure de la vérité



La situation de crise qu’affronte le sentiment religieux dans le monde d’aujourd’hui a été pressenti très nettement par Teilhard : il a maintes fois essayé d’en repérer les causes et d’indiquer les moyens de les pallier. Quoique souvent fragmentaires, ses écrits, parce que traduisant des impressions personnelles, méritent toute notre attention et témoignent souvent d’un discernement subtil de la mentalité du siècle. L’Eglise de son temps en l’empêchant de publier s’est privée de la lumière d’une pensée qui répondait à des besoins urgents. Dans le domaine qui lui était propre Teilhard apportait une réponse aux questions soulevées par le modernisme et qui n’avaient pas été résolues. Il luttait, comme Blondel et Bergson, avec d’autres, contre une conception positiviste de la science qui, visant à une objectivité totale, observait et se focalisait sur les faits du dehors.
La façon dont Teilhard abordait les problèmes de religion n’était pas dépourvue d’originalité et elle demeure pertinente puisqu’il peut faire ressortir quelques vérités fondamentales du christianisme religion idéale d’un monde qui doit atteindre par la voie de l’évolution son unité et son achèvement finals. Il s’agit d’une tentative sincère pour situer le christianisme dans l’ensemble du monde où il se manifeste et de mettre ainsi en évidence, au moyen d’une analyse objective, la cohérence harmonieuse entre cette religion et le monde environnant. Il ne s’agit pas de joindre artificiellement des éléments hétérogènes, mais d’une donnée réelle ressortissant à l’analyse des phénomènes. Pour Teilhard comme pour S. François le christianisme se caractérise par les éléments suivants :

a) D’abord par le fait qu’une Personne historique – Jésus le Christ – y occupe une place centrale. Le Christ n’est pas seulement le fondateur d’un mouvement religieux ou l’annonciateur et le prédicateur d’un message ; il est le contenu même de ce message. On n’est pas chrétien en adhérant à une doctrine déterminée ou en pratiquant une certaine morale, mais en s’unissant à Lui, en s’incorporant à Lui. Être chrétien c’est  être dans le Christ dit St Paul.

b) Le Christ a annoncé son retour à la fin des temps en tant que couronnement et achèvement de l’Histoire : Je suis l’Alpha et l’Oméga. Aussi le christianisme est profondément eschatologique, c’est-à-dire orienté vers les fins dernières. Dès lors le christianisme oriente ses adhérents non pas vers le passé, mais vers l’avenir : le christianisme enseigne de vivre dans l’espérance de la fin du monde et les yeux tournés vers le Christ glorieux de la Parousie..

c) Le retour glorieux du Christ doit être préparé par la lente édification de son Corps mystique, car le Christ total comprend la Tête et les membres Tôtus Christus, caput et membra dit St Augustin. Le monde entier constitue le  « Plérôme »  du Christ, en qui tout ce qui se trouve dans le ciel et sur la terre doit être  « récapitulé », replacé sous un Chef unique – le Christ-, et unifié ainsi pour toujours.(St Paul)

d) La loi suprême de la morale chrétienne peut se résumer en l’amour de Dieu et du prochain. Le chrétien ne peut pas se contenter de ne pas nuire à son prochain, passivement, mais il doit s’efforcer à faire le bien et à promouvoir le bonheur de l’humanité entière, activement. ([1])

Ainsi donc, tous ces caractères appartiennent-ils essentiellement au christianisme et le distinguent des autres religions importantes. En comparant ces éléments avec la structure générale de l’évolution formulée Teilhard, on voit aisément comment cette religion lui paraît s’intégrer de façon harmonieuse en s’associant à l’ordre général de l’univers. Elle lui donne un centre suprême – le Christ – et une loi fondamentale – l’Amour – dans la dynamique du prolongement même de l’évolution universelle. Ainsi elle donne sens à la vie, à l’Humanité, au Cosmos tout entier qui tourne autour de l’Homme, flèche et pointe avancée  de la Création. Le Christianisme paraît ainsi comme une religion qui nous met en harmonie avec le monde. Loin de se manifester comme un élément hétérogène, – ce que Teilhard avait constaté autour de lui – le christianisme prend  à ses yeux la forme de complément et de couronnement naturel de la création tout entière.

En approfondissant ce raisonnement on découvre  une harmonie d’ordre supérieur, dont Teilhard ne cessait de célébrer la grandeur et la richesse. Cette harmonie entre les exigences d’une évolution convergente et la structure fondamentale du christianisme acquiert chez lui la signification d’une justification rationnelle de sa foi. (Comment je crois, 1934)

L’harmonie constitue la caractéristique majeure de la vérité.

En conséquence, selon Teilhard – tout comme pour François d’Assise – l’expérience humaine impose des exigences fondamentales : D’abord rendre intelligible la vérité de la foi à l’homme d’aujourd’hui en la libérant de toutes les conceptions et formules dépassées. Orienter ensuite notre attention particulière vers le problème du rapport entre Dieu et le monde. L’homme apparaît alors comme le collaborateur de Dieu, appelé à poursuivre et parfaire son œuvre. Il en résulte le besoin d’une théologie du travail et de l’effort humain ainsi que, sur le plan religieux, d’un œcuménisme de convergence. Nous y reviendrons plus loin.

Un des problèmes majeurs dans la pensée de Teilhard se rapporte à la relation entre Dieu et un monde en évolution.

«  Il serait temps, à une époque où la pensée humaine tend à reconnaître le Cosmos comme un Tout, de réfléchir un peu aux relations qui unissent ce Tout à Dieu ». (Note sur le Christ Universel, 1920) et « Dans toutes les branches de la science sacrée, il est temps de scruter, par l’étude et par la prière, la région où se touchent Dieu et le Cosmos ». (Note pour servir l’Evangélisation des Temps nouveaux),

Le point d’interférence majeur entre Dieu et le monde se trouve pour le fidèle dans la personne du Christ. C’est en cela que Teilhard et François sont frères. Teilhard dit : le théologien devrait s’appliquer à « analyser et préciser les relations d’existence et d’influence reliant l’un à l’autre, le Christ et l’Univers ». (Christianisme et Evolution, 1945… le moment est venu d’approfondir le rapport du Christ avec le Monde ».C’est essentiellement le message de S. François.

Les méditations que Teilhard a élaborées sur ce point sont toutes caractérisées par sa tentative pour situer le Christ dans le cadre de la vision moderne du monde, car il aspire à « une Christologie étendue aux nouvelles dimensions du Temps et de l’Espace », (Le phénomène Chrétien, 1950) et son effort pour concevoir le lien entre le Christ et le monde comme non purement dogmatique ou moral, mais bien organique, c’est-à-dire pour prêter au Christ dans l’ensemble du cosmos une fonction organique en tant que sens, terme et force motrice de toute l’évolution, « en sorte que la Christogénèse apparaisse comme la sublimation de toute la Cosmogénèse ». (Note sur la notion de perfection chrétienne, 1943)

Saint Paul avait attribué dans ses épîtres de captivité une dimension cosmique à l’Incarnation et à la Rédemption : « le monde connaît son existence en Lui et se voit porté vers son unité par Lui ». (St Paul, épîtres)  A bon droit Teilhard pouvait écrire alors : … « Je ne fais rien autre chose… que de transcrire en termes de réalité physique les expressions juridiques où l’Église a déposé sa foi ». (Comment je crois, 1934). Avec sa perception de la primauté du Christ, Teilhard se trouvait donc, comme François,  sur des fondations stables et solides.

Une autre exigence de Teilhard : la nécessité d’une réflexion nouvelle sur la valeur religieuse du travail et de l’effort humain et en particulier sur la recherche scientifique et la création technique. Problème d’ordre primordial, car le résultat d’une pareille réflexion est déterminant pour l’attitude du chrétien confronté à la culture moderne. Certes, une telle méditation ne constitue plus de nos jours une exception, mais à l’époque où Teilhard écrivait, elle n’était pas courante. De plus Teilhard a développé également sur ce point quelques intuitions neuves dignes d’attention et de réflexions. Et elles se joignent logiquement aux idées qu’il avançait dans le domaine christologique.

Présentée schématiquement, la suite des idées de Teilhard revient à ceci : dans la perspective d’une évolution du type convergent devant être achevée par la libre collaboration de l’homme, le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle et doivent être considérés par l’homme comme un devoir suprême et une mission sacrée. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction d’une unité et d’une spiritualisation toujours grandissantes. Pour le chrétien, une nouvelle dimension vient s’y ajouter. Car si nous acceptons que le Christ constitue le terme de toute la création et que tout doit trouver en Lui son achèvement et son couronnement, il en résulte que le monde en entier se manifeste par un caractère sacré et que tout ce qui contribue à l’épanouissement futur de la création est orienté intrinsèquement vers le Christ. Prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique à ce propos, il s’ensuit qu’ils constituent pour l’humanité une condition essentielle, nécessaire à l’édification du Royaume de Dieu. (N’est-ce pas aussi le message franciscain, depuis plus de sept siècles ?)

Nécessaire, parce qu’ils remplissent  une fonction irremplaçable dans les desseins de Dieu. Dans son amour du Christ le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à militer en faveur du progrès, de la culture et du meilleur accomplissement du travail. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et des moyens bien plus grands que du temps de François d’Assise, jamais atteints auparavant.

Cette conception de Teilhard sur la valeur du travail humain ne constitue que la conséquence logique de sa christologie : « Dire que le Christ est terme et moteur de l’Évolution… c’est reconnaître implicitement qu’Il devient attingible dans et à travers le processus entier de l’Évolution ». (super-humanité, super-Christ, super-charité, 1943). Si l’on approfondit jusqu’au bout cette réflexion on s’aperçoit vite combien elle peut être fructueuse pour une nouvelle rencontre entre le christianisme et le monde moderne, combien elle paraît même à l’origine d’un œcuménisme de convergence.

Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer la vision du monde moderne aux dimensions prodigieusement agrandies dans la théologie chrétienne. Il rendait aux chrétiens, à l’heure où le christianisme semblait n’être plus contagieux la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité.  S. François n’avait-il pas essayé de le faire en se rendant en Egypte et en proposant au vizir qui l’écoutait émerveillé, l’épreuve du feu ? Dans les rares occasions où ils s’exprimaient, l’un et l’autre, leurs paroles avaient un retentissement inouï. Il suffit de se reporter aux témoignages de leurs contemporains pour s’en convaincre.

Mais qui, de nos jours reconnaît pleinement la valeur visionnaire et la grandeur prophétique de Teilhard? Il nous avait pourtant dit, dès 1930 : Il nous faut maintenant, si nous ne voulons pas périr, abandonner nos vieux préjugés et CONSTRUIRE LA TERRE.

Tous deux, S. François et Teilhard, étaient convaincus d’avoir à changer le regard que le monde dans lequel ils vivaient. Pas tellement différent, à certains égards, du nôtre, à sept siècles d’intervalle. Comment changer ce regard ? Par un nécessaire retour au Souffle primordial du Dieu d’Amour auquel ils croyaient. Aussi pouvons-nous affirmer qu’ils avaient, tous deux, foi en une cosmologie théologique,  inspirée de Saint Paul et de Saint Jean, avec le Christ, Centre et terme de l’Univers, l’Alpha et l’Oméga universel.

Tous deux, profondément convaincus qu’il ne suffit pas de prêcher la bonne parole mais de suivre et de vivre le Christ dont l’Incarnation, – sa Vie, sa Passion et sa Résurrection, – est le message éternel. En scientifique et en religieux qu’il est, Teilhard exprime ainsi ce qu’il ressent et comment il y croit :

« Pour rendre compte de faits trouvés au plus intime de ma conscience, je suis amené à penser que l’Homme possède, en vertu même de sa  condition d’être dans le Monde, un sens spécial qui lui découvre, d’une manière plus ou moins confuse, le Tout dont il fait partie. Rien d’étonnant après tout, dans l’existence de ce « sens cosmique ». Parce qu’il est sexué, l’Homme possède bien les intuitions de l’amour. Puisqu’il est élément, pourquoi ne sentirait-il pas obscurément l’attrait de l’Univers ? En fait, rien, dans l’immense et polymorphe domaine de la Mystique (religieuse, poétique, sociale et scientifique) ne s’explique sans l’hypothèse d’une telle faculté, par laquelle nous réagissons synthétiquement à l’ensemble spatial et temporel des choses pour saisir le Tout derrière le Multiple » (Comment je crois, p.123)

C’est donc le sens cosmique doublé de ce sens mystique – réservé à quelques uns – qui apparaît comme le point culminant de l’émergence de l’Esprit qui fait penser que la foi en l’avenir, si caractéristique de sa perspective humaniste et planétaire fonde sa conviction que la religion de l’avenir devra assumer les religions orientales dans le grand mouvement de convergence généralisée. L’avenir appartient à un « œcuménisme de convergence » et Assise est, par vocation, la ville de l’œcuménisme.

Par leur intelligence du monde, le regard pur vers l’essentiel, la relation de l’homme à Dieu a été transformée, et nos sociétés à la dérive et à la recherche de sens, peuvent se reporter à ces personnages majeurs de l’histoire de l’humanité plus que jamais, d’une grande actualité.

L’Alpha et l’Oméga à l’origine du Cosmos et de l’Évolution

Aussi, pour mieux retrouver leur inspiration, faut-il commencer par s’intégrer à cette histoire, à son cours et à sa manière de s’inscrire dans une cosmologie universelle et ce qui peut en constituer, depuis Teilhard, la clé d’intelligence : l’idée d’évolution.

Nous sommes inscrits non plus seulement dans une Histoire, dit Teilhard, mais  inscrits dans une Cosmogénèse. En effet l’évolution est l’hypothèse la plus importante que l’intelligence humaine ait émis depuis longtemps et elle est issue en droite ligne de la Bible. Même si son interprétation est encore objet de discussions, la Science, avec ses grands découvreurs, de Galilée à Darwin, à Teilhard,  et à la majorité des savants de nos jours, est naturellement évolutionniste, à l’exception de quelques esprits obtus… Et l’Eglise, longtemps figée, hélas, dans un créationnisme obscurantiste, admet aujourd’hui couramment, sa réalité et s’y réfère volontiers.

Certes au temps de François d’Assise la Science n’occupait pas encore la place prépondérante qui est la sienne dans la connaissance contemporaine, caractéristique de tant d’avancées techniques, comme elle l’est pour Teilhard, grand scientifique paléontologue du XXe siècle. Mais cette différence qui semblerait les séparer n’entame pas leur perception commune de la foi en un Dieu trinitaire et en Jésus Christ, homme et Dieu, qui les inspire et les unit. Aussi peut-on se demander : l’Évolution ou la cosmologie universelle procèderait-elle d’une grande idée à laquelle l’un comme l’autre ont été sensibles, même si cela n’a pas été explicité de la même manière, par l’un et par l’autre, tout simplement parce que l’un et l’autre ont les sens du Tout, du Cosmos, de la Création de l’Univers par un Dieu unique qui nous aime?

“S’intéressant aux civilisations rencontrées, Teilhard de Chardin a doublé ses observations scientifiques  de réflexions sociologiques, philosophiques et surtout religieuses. Par souci de fonder un nouvel humanisme dans le cadre d’une vision du monde évolutionniste et universaliste, il a cherché passionnément la synthèses entre l’Orient et l’Occident, soulignant à l’adresse des Européens, trop imbus d’eux-mêmes et de leur culture, “l’apport spirituel de l’Extrême Orient.”

Ses intentions se résument en ces mots : “Reconnaître et faire voir l’apport spécifique, essentiel, que l’Orient doit apporter à l’Occident pour que la Terre soit complète”.

L’originalité de cette démarche se caractérise par l’intégration du phénomène religieux au cœur du phénomène humain et plus précisément par l’idée d’une “convergence des religions”, élément porteur et prometteur d’une convergence générale de l’humanité. Face aux dérives d’un mondialisme accaparé par l’économie et le profit, Teilhard nous recentre sur l’essentiel : la foi en l’Homme.” dit G.-H. Baudry dans Teilhard et l’appel de l’Orient, Aubin  (2005).

Voilà ce que nous pouvons encore mieux souligner avec la possible visite de François Cheng. Promesse que son état de santé ne lui a pas donné la possibilité d’honorer. Mais il a pu déléguer au poète italien Michele Baraldi le soin de le présenter ce qui a été assuré brillamment en italien et en français. Voir le texte de sa prestation, plus loin.

« Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile de St Jean, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était au commencement et le Verbe  était Dieu. »
A travers le vocable Verbe, source d’énergie créatrice, souffle créateur, on comprend que cette Énergie primordiale transcende ce qui est directement observable : l’immanent que la science peut analyser, mesurer, expliquer. Et ils ont pu en déduire, en bons chrétiens, qu’il y a Quelqu’un d’antérieur, source première de toute vie et de tout amour, ou Quelque chose de plus fort, de plus grand et de plus intelligent : l’Alpha et l’Oméga de Tout.

Foi et Raison : le Christ, sommet de l’Évolution

Au moment où le monde se débat dans une grave crise économique, un effort de redressement basé sur la reconnaissance des vraies valeurs morales et spirituelles parait plus nécessaire et plus urgent que jamais. Les progrès techniques modernes tendent à unir les peuples et à les rendre solidaires, et il semble particulièrement souhaitable de chercher à concilier l’image conceptuelle de l’univers que nous propose Teilhard avec les aspirations claires ou confuses de l’esprit humain : l’activité intellectuelle avec l’effort moral, les avancées scientifiques avec les recherches de la vérité de la foi religieuse. Foi et Raison ne sont-elles pas des chemins de vérité destinés à fonder l’espérance humaine, afin que la marche en avant de l’humanité se poursuive, plutôt que de se laisser berner par les facilités du matérialisme ?
Il existe des personnes de grande valeur qui souffrent d’allergie au surnaturel, à tout ce qui n’entre pas dans le cadre restreint de l’expérimentation scientifique. Respectons leur foi dans la toute puissance d’un Hasard génial qui leur permet de considérer leur propre intelligence comme son œuvre. Mais observons que s’ils ne reconnaissent que le Hasard comme cause unique du devenir du monde, il leur faut admettre que c’est ce même hasard qui les a conduits à faire ce choix et qu’ils ont une chance sur deux de se tromper1… Alors, autant s’en remettre au pari de Pascal ! Or Pascal, pas plus que François d’Assise ou Teilhard de Chardin, ne nous semble être le fruit du hasard. Ils paraissent plutôt des réussites et des mises en œuvre personnelles, librement assumées, du message christique vécu librement et personnellement, chacun selon sa personnalité et en son temps. Le Christ lui-même, peut-il paraitre le fruit du hasard ou même celui de l’imagination des hommes ? Il parait, au contraire, comme l’aboutissement d’une longue histoire, précisément celle que relate la Bible, pour constituer enfin, le « sommet de l’évolution », selon l’heureuse expression de Benoît XVI.2 Aussi Teilhard, grand admirateur de François d’Assise, et grand défenseur de l’idée d’évolution – qu’il qualifie de cosmogénèse, tant elle englobe tout le devenir de tout l’Univers – pourra résumer sa pensée, à la fin de sa vie, ainsi : dans la dynamique de la Cosmogénèse – dans l’histoire de l’Univers – il y a d’abord la biogenèse, – l’histoire de la Matière Vivante dans la biosphère – et ensuite, l’anthropogenèse, – l’histoire des hommes qui ont la responsabilité d’humaniser la Terre afin de trouver son couronnement dans la christogenèse – l’Incarnation du Christ, Fils de Dieu fait Homme – .
Cette Cosmogénèse s’épanouit en noogenèse par la montée de la noosphère (noos = esprit), enveloppe spirituelle, de la pensée, analogue à la biosphère, enveloppe organique de la vie matérielle.

La tâche de l’homme consiste à humaniser la matière vivante grâce à la raison et à la conscience éthique dont il est seul à être doté, à se  spiritualiser par l’élévation de son esprit, pour se diviniser en une marche en avant vers le point Oméga, le Christ Éternel.3 En s’humanisant la matière est appelée à se sublimer en Esprit. Et l’on comprend qu’après le merveilleux Cantique des créatures de St François (Loué sois-tu Seigneur pour notre frère soleil…), Teilhard entonne, à son tour, l’extraordinaire Hymne à la matière (Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Ether sans rivages, Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures. nous révèle les dimensions de Dieu).
St François paraît alors comme le plus bel exemple d’intelligence de l’Amour infini du Christ, avec lequel il s’identifie tellement qu’à la fin de sa vie il en reçoit les stigmates. Et Teilhard, comme le plus bel exemple d’Amour de l’Intelligence lumineuse du Christ, au point de « sortir » lui-même de la vie, le jour de Pâques 1955, le dimanche de la Résurrection, comme il l’avait souhaité. Tous deux ont librement et totalement consacré leur vie à cette Vérité faite Homme : le Christ Éternel, sommet de l’évolution. Car ils ont compris, tous deux, le mystère de l’Incarnation du Christ. Ils ont donné un sens à leurs vies en s’identifiant à Lui, source de Lumière, d’Amour et de Vie.

ASSISE 2010 : Construire la Terre

Grâce à l’étude approfondie de leurs vies et de leurs  écrits, nous nous proposons, avec l’aide de quelques personnalités, d’analyser, la Cosmologie théologique de St François et de Teilhard vécue intensément, par l’un et l’autre, chacun en son temps, à la lumière d’une même foi. Pour cela, au cours des Colloques ASSISE 2010,  celui d’Assise plus centré sur St François – et plutôt italophone, et celui de Paris d’avantage centré sur Teilhard, – et plutôt francophone, nous nous appuierons sur trois axes de réflexion du devenir du monde :

  1. l’Evolution de la marche en avant de l’Homme sur Terre que Dieu permet en laissant « faire les choses se faire » (comme dit Teilhard), en respectant la liberté de chacun.
  2. l’organisation que les hommes entendent donner à leur société, avec leurs nationalités et leurs croyances religieuses, pour parvenir à vivre ensemble et donc de l’organisation de la vie sur Terre que nous devons  respecter, de manière écologique et de la nécessité d’un développement durable dans la paix et l’amour;
  3. l’unité de la Création pour qui se réfère à des valeurs spirituelles non seulement comme règles de vie en société, mais par volonté d’élévation personnelle, de marche à l’étoile, dans le respect et l’Amour, par une prise de conscience de la Cosmogénèse Théologique  pour  la divinisation de l’Univers.

C’est ainsi que le travail, la science et la technique acquièrent une signification exceptionnelle, et doivent être considérés comme une invitation à l’élévation de nous-mêmes : nous sommes les héritiers d’une mission sacrée, nous voilà responsables du parachèvement de la Création. Le travail, la science et la technique sont nécessaires à l’ascension de l’homme dans la direction grandissante d’une unité et d’une spiritualisation de l’Univers. Pour le chrétien, une dimension supplémentaire s’y ajoute : le Christ, – origine et terme de toute la Création, – tout doit trouver en Lui son achèvement et son couronnement.

Construire la Planète Terre dans l’Amour

Prenant en considération le rôle exceptionnel tenu par le travail, la science et la technique dans ce qui peut paraître comme le dessein de ce Dieu d’Amour auquel nous croyons, le chrétien trouvera ainsi un nouvel encouragement à militer en faveur du progrès du Monde. Il s’agit pour nous de Construire, de Partager et de Protéger la Planète Terre avec des connaissances et une conscience de plus en plus grandes. Sans doute la vigilance s’impose car le mal est toujours à l’affût. Et voilà pourquoi l’écologie, dont S. François a été proclamé le saint patron par Jean Paul II, peut être considérée comme une forme d’humanisation et de spiritualisation de la Terre.

Celui qui approfondit jusqu’au bout le sens de l’écologie apercevra vite combien elle peut être fructueuse pour une  rencontre renouvelée entre le christianisme et le monde moderne. Teilhard ne demandait rien d’autre que d’intégrer dans la théologie chrétienne sa vision du monde aux dimensions prodigieusement agrandies. Il rendait ainsi aux chrétiens, la fierté d’être les témoins du Christ ressuscité..

Changer notre regard sur le monde

Teilhard et François d’Assise sont d’autant plus d’actualité, en ces temps de crise planétaire, que l’idée que l’on se fait de la vie tend de plus en plus vers un matérialisme d’abondance et de jouissance immédiate, – l’avoir plutôt que l’être, la possession plutôt que le partage, l’amusement plutôt que la communion des êtres dans l’amour du beau et du vrai. Nous sommes appelés à nous libérer du vieil homme qui va se corrompant au fil de ses convoitises. St François et Teilhard nous invitent à revêtir l’homme nouveau selon Dieu, en changeant notre regard. Exerçons notre regard  à voir ce « beau » et ce « bon » dont Dieu s’émerveillait au commencement de la Genèse et dont les êtres humains portent la trace dans leur cœur, souvent à leur insu.

L’apport franciscain et teilhardien, exceptionnels, consistant à voir la liberté et la conscience en germe, dès le départ de l’histoire de l’humanité, doit être présenté à ces sceptiques modernes, à ces gens qui, engoncés dans l’instant, n’ont plus d’idéal auquel se raccrocher. Saint François comme Teilhard avaient fait vœu de Pauvreté. Il nous revient de montrer comment, pour Teilhard, l’Évolution conduit vers Quelqu’un, –  le Christ Oméga.

Construire la Terre dans l’Amour et la Paix, comme nous y invitent Saint François et Teilhard, paraît aujourd’hui comme la tâche la plus urgente qu’une humanité en crise doit se fixer, si elle veut tout simplement continuer à vivre, sur notre belle Planète bleue. Cela ne pourra se faire que dans l’harmonie des relations entre les nations, dans la sagesse des méditations des différentes religions, tout autant que dans l’intelligence éclairée des hommes qui l’habitent. Le chemin sera long pour y parvenir, mais nous sommes décidés à y contribuer avec les moyens dont nous disposons – et avec l’aide de tous ceux qui se joindront à nous dans cette réflexion inspirée de Saint François et de Teilhard.

Remo Vescia
Président du Centre Européen Teilhard
remo.vescia@gmail.com

Téléphone 01 43 54 88 30

([1]) : L’hindouisme, qui connaissait l’amour passif du prochain, a commencé seulement récemment sous l’influence de Gandhi à découvrir la charité active, sous l’influence du christianisme. Il en est de même du bouddhisme. L’Islam connaît bien la loi de la charité active mais la pratique est fortement limitée semble-t-il, par le fatalisme propre à cette religion.

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