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Tournée de l’exposition
Au cours des derniers mois, bien des choses auront été dites pour célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale. Tellement, en fait, que nous pourrions être lassés du sujet. Voulons-nous vraiment ne tremper la plume de notre histoire que dans les guerres et les effusions de sang ? Pour les chrétiens, cependant, et en particulier pour les catholiques, impossible de renier l’influence de ce conflit sur les problématiques actuelles. Car, dans une large mesure, la Grande Guerre a contribué aussi à sa manière à construire l’Église catholique moderne.
Il est certain que la réaction théologique face à la guerre a renouvelé le christianisme protestant, via le travail théologique révolutionnaire de penseurs tels que Karl Barth. Mais pour les catholiques aussi, la Grande Guerre a jeté un très grand trouble et changé les esprits quant aux relations entre Église et culture laïque.
L’horreur de la guerre a contraint les croyants à redécouvrir leurs propres racines en matière de valeur de l’autorité spirituelle, autrement dit la Bible pour les protestants ou les pratiques de l’Église primitive pour les catholiques et les orthodoxes. Les penseurs français ont pour leur part exploré le concept de ressourcement, un véritable retour aux sources de la pensée et de la foi.
L’expérience de la guerre
Sans leur expérience directe de la guerre, nous ne pourrions comprendre certains penseurs catholiques importants de ce siècle. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la France, dont le clergé n’a pas été exempté de service militaire actif. Parmi les penseurs les plus influents de cette époque, Henri-Marie de Lubac a été grièvement blessé à la sanglante bataille de Verdun, bataille où le philosophe Étienne Gilson a également servi. Pierre Teilhard de Chardin, un génie mystique, aussi, vétéran décoré, doublement, il était en première ligne en tant que brancardier et a vécu son expérience de la guerre comme une « rencontre avec l’Absolu ». Jacques Maritain a quant à lui, servi brièvement dans l’armée française avant d’être réformé. Et combien de leurs proches, de leurs amis, s’étaient également battus, ont péri au cours de ces années ou ont souffert de l’occupation. Enfin, le théologien Yves Congar n’avait que dix ans lorsque la guerre a éclaté, mais ses journaux rendent compte des années de souffrance vécus lorsque les forces allemandes ont occupé sa maison, apportant quotidiennement les effets de la guerre chez les civils.
Ils ont forgé la « Nouvelle théologie »
Chacun à leur manière, tous, Lubac, Gilson, Teilhard de Chardin, Maritain ou Congar, ont forgé la pensée catholique pour les décennies qui ont suivi. Ensemble, ils ont façonné ce que certains ont appelé la « nouvelle théologie », un terme initialement utilisé avec dédain pour parler d’une innovation éphémère. Pourtant, leur théologie n’avait rien de nouveau en matière de ressourcement. Au contraire, ils ont opéré un retour radical vers le monde de la Bible et des Pères de l’Église, libérés des pièges des compromis politiques.
Ces penseurs catholiques français se sont efforcés de limiter les ambitions de l’État et de ses droits sur les âmes des croyants. À l’époque, le plus célèbre de ces penseurs était sans conteste Jacques Maritain, dont les théories étaient fondées sur l’humanisme libéral ainsi qu’une théorie des droits naturels renouvelée. Pour Maritain, les États laïcs ne pouvaient exiger la loyauté de leurs citoyens chrétiens que s’ils reconnaissaient l’ensemble du côté spirituel complexe de l’humanité. Maritain a également joué un rôle central dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 grâce à son concept de « dignité de la personne humaine », devenu partie intégrante de la pensée politique catholique. Dans l’un de ses livres les plus célèbres, Humanisme intégral, publié en 1936, Maritain a exploré les perspectives d’une nouvelle chrétienté, qui fonctionnerait différemment des anciens modèles et serait basée sur une acceptation du pluralisme. Cette chrétienté rejetait de manière décisive le militarisme, la tyrannie et même le nationalisme, dans son sens le plus traditionnel, prônant la justice sociale.
Lubac et la méfiance de l’autorité injuste
Le plus influent de ce groupe était Henry de Lubac, un jésuite français. Après la guerre, ses nombreux écrits ont exhorté l’Église à s’enraciner dans les enseignements ancestraux des Pères de l’Église, tout en devenant profondément sensible aux préoccupations des croyants laïcs ordinaires dans un monde constamment menacé par la violence, la terreur et l’injustice. Aussi glorieuses que fussent les revendications surnaturelles de l’Église, celle-ci est en même temps actrice de l’histoire, ce qui signifie qu’elle ne peut pas être dissociée des réalités politiques culturelles. Sans jamais directement s’attaquer à la hiérarchie de l’Église, Lubac a entretenu une profonde méfiance envers l’autorité injuste, avant de devenir un résistant de premier plan pendant la Seconde Guerre mondiale.
Lubac fit face à maintes reprises à la censure, suite à ses prises de position audacieuses. Mais ses idées ont contribué, de 1963 à 1965, durant le Concile Vatican II à transformer l’Église. Convoqué par le Pape Jean XXIII, le pape Roncalli était un vétéran de la Grande Guerre et avait servi comme aumônier militaire et brancardier au cours des terribles campagnes d’Italie. Il avait ensuite été nommé Nonce Apostolique à Paris, et il était ainsi proche de ces penseurs français qu’il appréciait. Yves Congar aura lui aussi, vécu suffisamment longtemps pour jouer un rôle déterminant dans cette assemblée. D’autres encore, directement ou indirectemnt.
Ce rassemblement révolutionnaire mérite d’être considéré comme l’événement le plus important de l’histoire du christianisme, de la première moitié du XXe siècle. Ce concile retentissant aura permis à l’Église d’accéder à la modernité, et non plus seulement une affaire de hiérarchie ou de clergé, fermé sur elle-même, mais plutôt celle de l’ensemble du peuple de Dieu, ouvert aux autres peuples, chrétiens ou pas, dans un esprit œcuménique. Il aura également mis l’accent sur l’autorité biblique d’une manière différente de la pratique catholique des derniers siècles, et exhorté tous les fidèles à se tourner vers le Livre Saint.
À sa mort, en 1991, Lubac, qui avait été nommé cardinal par le Pape Paul VI, – était aussi reconnu que respecté, comme Teilhard de Chardin, jésuite comme lui, ils n’auront malheureusement pour eux pas vécu l’élection du Pape François, jésuite comme eux, qui fait écho à leurs propres pensées de manière aussi explicite. Dans ses puissantes mises en garde contre les alliances trop étroites entre l’Église et le monde, et la « mondanité spirituelle », le pape François a explicitement et à plusieurs reprises cité Lubac. La « génération Verdun » a continué d’exercer son influence au XXIe siècle.
Aussi, que l’on soit chrétien ou non chrétien, on peut légitimement se poser la question suivante : si des penseurs de la qualité de ceux que nous mentionnons ici, ont pu influencer et faire évoluer l’Eglise de manière positive, en ce siècle déboussolé, quels sont les penseurs qui façonneront les destinées de l’Église des temps à venir pour qu’elle continue à faire avancer l’humanité vers un monde meilleur. Vers ce que Teilhard appelait l’ultra-humain, et le point Oméga?
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