Teilhard prophète de l’Espérance par Remo Vescia

Poète, philosophe, mystique, on ne peut guère être l’un sans l’autre.        P.T.C.

Introduction : «  Teilhard émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps, il est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry, – l’un des meilleurs exégètes de Teilhard, – il est notre prophète de l’espérance, une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes : elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. , dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous pouvons rendre hommage ce soir en ce paysage familier, où Teilhard est venu au jour, le 1er mai 1881.

Nous pouvons écouter le chant d’espérance de Teilhard, poète, mystique et scientifique de haut rang, composé, à la Grande guerre où il était brancardier, entre 1916 et 1919 : les plus convaincants et les plus intelligibles Cantiques des créatures de notre temps, de La Vie Cosmique à L’Hymne à la Matière en passant par La grande Monade ou l’Eternel Féminin, quelques poèmes d’amour de la Création, des textes considérables de la littérature poétique et mystique chrétienne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des grands poètes qui, par la vertu du Verbe, vont transformant la vision que nous avons du monde. Les poètes prophètes.

Poètes, philosophes, mystiques, le long cortège des initiés à la vision et au culte du Tout marque dans le flot de l’humanité passée, un sillage central que nous pouvons suivre depuis nos jours jusqu’aux derniers horizons de l’histoire, disait-il lui-même.

 

Le poète depuis plus d’un siècle n’est pas lié à un genre littéraire déterminé, il peut s’exprimer dans tous les genres artistiques s’il a le génie, – le charisme, – de la création poétique. Nous pensons que le découpage catégoriel transcende notre vision que l’analyse a imposé aux productions de l’esprit.

Disons-le tout de suite, on ne trouve pas dans l’œuvre de Teilhard « d’art poétique » donnant les clés de son système, comme le font tous les grands poètes depuis l’antiquité jusqu’à Baudelaire ou Paul Claudel, ni même aucun essai sur la fonction poétique. Mais nous trouvons un ensemble de notations qui, si limitées soient-elles, n’en supposent pas moins une certaine philosophie de la création poétique et du rôle du poète dans la société humaine, comme celle donnée en exergue qui me servira de fil conducteur.

La fonction poétique, selon Teilhard, est donnée par une perspective globale et cosmique, par l’intuition et la passion du Tout. C’est essentiellement une démarche de synthèse.

Rappelons par ailleurs que Teilhard, bien que religieux jésuite, n’a jamais prétendu être théologien ou historien ou sociologue de la religion. Les problèmes religieux le concernaient en sa qualité de prêtre, c à d d’apôtre de l’évangile, soucieux de l’épanouissement et du progrès du christianisme, mais Teilhard de Chardin était éminemment homme de lettres et homme de science en même temps. Aussi je vous propose de considérer Teilhard avant tout comme un Chercheur, – mot qu’il affectionnait – dans le domaine de la géologie ou de la paléontologie, aussi bien que dans le domaine religieux ou philosophique. Sa nature profonde était bipolaire. La rigueur scientifique et le mystère poétique qui ne répugne pas à l’expression de la vérité d’une manière totalement différente, si ce n’est opposée. Les témoignages ne manquent pas pour dire combien Teilhard était homme de terrain, grand chercheur scientifique mais doté d’une foi religieuse très forte et enthousiaste, également. Nombreux sont les témoignages reconnaissants des savants de son temps, tout comme les témoignages de ses amis laïcs ou religieux, rapportant ses exhortations et ses interrogations spirituelles. Ce que personnellement je me plais à relever dans ses nombreux écrits : dans ses lettres, tout comme dans sa vie, dans ses écrits, tout comme dans ses propos, c’est le poète, le grand mystique même. La force et la splendeur de ses réflexions persuasives et enthousiastes expriment merveilleusement la Beauté et la Vérité du Monde, l’harmonie universelle perçue par lui-même en forme poétique.

Précisons tout de même, s’il en est besoin, qu’en étudiant les écrits de Teilhard, on ne peut considérer ses métaphores poétiques comme des ornements du discours. Teilhard ne se pose pas plus en écrivain qu’en philosophe. L’écriture est pour lui le meilleur moyen d’exprimer ses idées, même s’il ne peut les rendre publiques, les publier et s’en prévaloir. S’il est grand écrivain, poète visionnaire c’est, tout naturellement, sans chercher à en prendre la pose. L’aspect purement esthétique de son œuvre n’est pas le but premier d’un philosophe, d’un penseur ou d’un chercheur de cette importance. On tomberait dans cette appréciation limitative si on refusait de donner au mot « métaphore » une valeur qui dépasse celle de figure de rhétorique. La métaphore acquiert, par contre, toute sa valeur philosophique, et même poétique, lorsqu’elle sert à rapprocher deux idées dont les influences réciproques créent une signification nouvelle, au point de produire un concept nouveau. Elle devient alors un outil qui aide à dégager la vérité, à en tirer des fragments qui, par là, deviennent exprimables et vont s’ajouter au patrimoine de la connaissance déjà acquis. Mais grâce à cette capacité de devenir symbolique, c à d d’exprimer au-delà des mots des concepts abstraits et synthétiques, la dimension poétique est acquise et opère dans une sphère que l’on peut qualifier d’un mot teilhardien, la Noosphère, c. à d. qu’elle appartient au domaine de l’Esprit.

En tant qu’homme de science, à une époque où la science triomphe de tous les obstacles en rognant sur l’obscurantisme dans lequel se sont longtemps enveloppés les mystères de la foi, beaucoup de choses paraissaient de plus en plus claires à Teilhard, qui pour d’autres instances religieuses continuaient à rester du domaine de l’inconnu… si ce n’est de l’interdit. (que l’on songe aux membres de la Curie romaine, moins familiarisés avec le niveau élevé qu’avaient atteint les sciences au XXe siècle, plus particulièrement soucieux de maintenir ‘un climat religieux’ en s’obstinant à tenir la foi séparée du « terrestre, profane et matérialiste. Et il n’y avait pas qu’eux, hélas ! »). En sa qualité de savant, Teilhard voulait résoudre des problèmes et des difficultés, qui, jusqu’à lui, n’avaient pas été tranchés de façon satisfaisante, notamment dans le domaine de la science si ce n’est de la foi.

Mais, ceux qui avaient pour tâche d’éclairer, d’expliquer, d’enseigner ces connaissances ne se rendaient-ils pas compte de leur pertinence, peut-être même pensaient-ils pouvoir continuer d’en ignorer leur existence même. D’où la totale méprise : Ils ne réalisaient pas du tout l’importance que ces connaissances avaient désormais à ses yeux et en soi pour l’humanité tout entière. Comment faire grief à Teilhard d’avoir soulevé ces problèmes dans toute leur acuité et d’avoir invité ceux qui s’adonnaient à l’étude de la religion et de la théologie, à les étudier plus attentivement ? Les temps étaient mûrs pour de telles avancées qui faisaient progresser la connaissance en général et la marche de l’esprit de l’humanité tout entière, ce que Teilhard appelle la Noosphère. N’est-ce pas celui-là le rôle du poète ?

Avoir recherché une solution pour lui-même et pour ceux de ses amis qui le consultaient, – en attendant que d’autres, peut-être plus compétents que lui – s’engagent dans l’étude approfondie des questions que posent nos origines, nous semble-t-il, découle d’une attitude loyale de recherche de vérité et totalement dépourvue d’arrière-pensées provocatrices. C’était d’autant plus dans la logique du personnage, profondément honnête, exigeant vis-à-vis de lui-même, et visionnaire qu’était Teilhard, qu’il considérait la Science avec le même respect que ce qu’il éprouvait pour la Connaissance en général, pour le Savoir, – théologique, psychologique, scientifique ou non. Selon sa propre formule : Savoir plus pour Etre plus, Etre plus pour aimer davantage. Car être c’est s’unir. Même s’il savait mieux que personne les limites et le caractère temporaire des vérités scientifiques, on devrait lui savoir gré, précisément, des services qu’il a rendus aux théologiens, en les rendant conscients de problèmes dont l’existence, voire l’importance, leur avait trop longtemps échappé. En les faisant participer aux solutions qu’il avait conçues à la lumière de sa prise de conscience de ce que, depuis Darwin et Bergson on appelait l’évolution, Teilhard se mettait tout naturellement à la proue de lui-même, pour aller  au bout de ses propres facultés de connaissance, de recherche et d’invention, ainsi qu’aux riches révélations de sa foi.[1]

Nourri du langage biblique, Teilhard sait exprimer le Souffle de Dieu… Il ne pouvait limiter ses recherches au domaine scientifique exclusivement lorsqu’il avançait dans son itinéraire spirituel. Bien au contraire, il avait éprouvé depuis son enfance le sens du Tout et il incluait dans son intelligence de l’évolution, aussi bien la science que sa foi, le rationnel aussi bien que le psychique. Son sens cosmique lui faisait considérer tout l’Univers dans son devenir, le compréhensible et aussi bien l’incompréhensible et mystérieux. Cela demeurait pour lui du domaine du non encore exploré. L’évolution lui donne, en quelque sorte la clé d’intelligence du monde. C’est à travers elle que désormais il trouve le sens, la direction et la signification de l’immense aventure de la Création à laquelle il sait trouver le sens poétique. Et tout naturellement son esprit religieux ou ses connaissances théologiques lui font comprendre combien, dans l’histoire de l’humanité, le Christ en s’incarnant apparaissait comme un sommet, le sommet de l’évolution, l’Alpha et l’Oméga. Le Christ de Teilhard a d’emblée une dimension cosmique et donc poétique, car centrale et totale, englobant le Tout, le Christ évoluteur, osera-t-il dire, le Christ moteur de l’évolution.

Dans une lettre à sa cousine, Marguerite Teillard-Chambon, datée du 27 mars 1916, c a d à l’époque même de La Vie Cosmique, son premier poème Teilhard, écrit : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts-là ne nous entrainent pas seulement exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la « cosmisent » si on peut dire, soit en les faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ».

Jamais peut-être le sens du Tout n’a été exprimé avec autant de ferveur poético-mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel ». Il aurait pu aussi bien l’intituler le Chant de la Terre.

Lisons ensemble, si vous voulez bien, au moins en partie, ce magnifique texte intitulé La Vie Cosmique, tout vibrant d’une foi et d’une intelligence d’autant plus ardentes que c’est un éveil ébloui au monde dans sa beauté transcendante et immanente vécu dans la boue des tranchées, une vision unitaire qu’il exprime comme un testament à la guerre où il opère comme brancardier dans de terribles combats. Et d’abord la Note qu’il donne comme un avertissement :

J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; – pour exprimer une vision passionnée de la Terre, et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; – parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances, et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule Origine, seule Issue, seul Terme. Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la seule absolue et définitive Divinité.

………………….

Mais il n’est pas permis à l’homme épris de vérité et de réalité, de se laisser aller indéfiniment avec incohérence à tout vent qui gonfle et amplifie son âme. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas….De par la logique profonde des objets et des attitudes le moment vient tôt ou tard où il nous faut mettre enfin l’unité et l’organisation au fond de nous-mêmes – éprouver, trier, hiérarchiser nos amours et nos cultes-, briser nos idoles et ne plus laisser qu’un seul autel dans le sanctuaire. Or, pour personne autant que pour le chrétien, c’est à dire pour celui qui s’agenouille devant une croix et à qui une voix adorée répète « Quitte tout pour avoir tout », le choix ne se présente plus chargé d’hésitations et d’angoisses. Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain, humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément ? Faut-il, pour suivre Jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer à l’espoir que nous palpons et préparons un peu d’absolu chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité, acquise, un peu plus de Progrès réalisé ? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre à ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte en chacune de nos consciences ? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, sur ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités ? Voilà le problème de vie où se heurtent des inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient ses espérances individuelles et la passion terrestre qui est la sève de tout l’effort humain ? ……. La Vie cosmique. E. T. G. p. 21 à 25, première ébauche de sa grande vision du monde, Teilhard s’écrie . « Soutenu par l’espoir immense de se grandir indéfiniment, de se béatifier lui-même, en prenant un point d’appui sur la Matière, l’homme, dans un renouveau de ferveur, se voue à l’étude passionnée des puissances de l’Univers et s’absorbe dans la recherche du grand Secret ; sa tâche austère s’enveloppe du reflet mystique par où fut illuminé le visage soucieux des alchimistes, auréolé le front des mages, divinisé le geste de Prométhée » 

Relions-nous par la pensée, si vous voulez bien, à la magnifique envolée qui ouvre le point 5 du parcours mystique évoqué dans l’Exposition que la cathédrale de Clermont-Ferrand doit accueillir durant ce mois de septembre. Teilhard dit :

Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’Homme primitif et la longue beauté égyptienne et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prit pied sur la scène humaine et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparût dans les bras de Marie, il venait de soulever le monde.

Vous ressentez combien Teilhard parle ici en poète, en grand poète qui a la rare capacité de vision englobant l’Histoire et l’éclairant superbement. Il a l’expression incantatoire et une intelligence lumineuse : c’est une lumière qui nous enchante et nous éclaire. Le propre du langage poétique étant d’aller au delà de son contexte d’origine, de dépasser l’obstacle des mots dans leurs langues même, de se porter au delà de la source d’où ils jaillissent, il a pour vocation essentielle d’aller au-delà même du rationnel, par l’entremise de l’émotionnel, à la rencontre de l’autre, en profondeur. Le langage poétique, dit Paul Ricœur, comporte dans sa nature, un caractère absolu : il nous précède, il précède tout, il est toujours là avant que nous ne nous mettions à parler, il est présupposé... La parole est donc, à la fois, humaine et plus qu’humaine. Elle est comme dit Emmanuel Levinas : une trace de Dieu. Ne dit-on pas « La Parole de Dieu » en se référant à la Bible ? Connaissez-vous plus beaux poèmes que le récit de la Genèse qui ouvre la Bible, que le Cantique des cantiques, que les Psaumes ou que l’Evangile de St Jean ? C’est de a grande poésie symphonique. Le Prologue de l’Evangile de St Jean peut nous en donner une clé : « Au commencement était le Verbe, la Parole de Dieu, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »

Nous voilà au cœur du problème : Poétique, le langage est une incantation, mais aussi une quête qui propose toujours un nouveau commencement à la Pensée. La parole poétique est ce  « mode insigne du dire », comme si elle venait au jour pour la première fois, pour donner accès privilégié à la Vérité. Osons une image poétique pour le désigner : il apparaît comme un arc en ciel jeté entre le ciel et la terre, une arche d’alliance entre le sacré et le profane. Le spirituel en est l’essence comme les couleurs sont celles de l’arc en ciel mais il se veut efficace parce qu’essentiel, incitatif d’action, d’émotion, de communion, de rencontre. Le poète est un visionnaire par nature, il voit ce que les autres ne voient pas. Il voit et il montre ce qui est au delà. Le langage poétique est, peut-on dire, un langage sacré, il révèle « les infinis visages du vivant » L’émerveillement est la porte d’accès à la joie de connaître et de comprendre.

Teilhard, vit dans l’émerveillement, dans cet appétit de connaître et d’admirer. En l’écoutant ou en le lisant, nous éprouvons ses enchantements : un champ illimité de contemplation et une source de joie. On peut alors éprouver la jubilation et l’émerveillement de la grâce poétique. La beauté des sentiments, l’intelligence des propos. Ses visions fulgurantes n’ont pas recours au langage poétique formel, constitué de prosodies recherchées, ses métaphores sont puisées directement dans les éléments matériels qui constituent la Création : le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air.[2]

Alors, le discours que l’on peut faire sur l’Etre devient une occasion et un moyen d’investigation sans fin, et la métaphorisation correspond à un mouvement ascendant qui construit le discours spéculatif : l’expression d’un concept est un fait linguistique mais, surtout, c’est un geste philosophique qui vise l’invisible à travers le visible, l’intelligible a travers le sensible. Si donc la métaphore produit des concepts, elle devient pour un penseur, un moyen irremplaçable de maturation et de transmission de sa pensée, de son être même. Tout philosophe devient poète, mieux encore il doit l’être s’il veut dire des choses nouvelles, et se faire entendre au-delà de la simple rationalité et atteindre également le cœur, de même que tout poète est un peu philosophe, c à d professeur de vie en lançant des faisceaux de lumière sur la route de la connaissance que la réflexion humaine ouvre continuellement vers un « Connaître Plus » pour aboutir à « Etre Plus » et, dit Teilhard « à aimer davantage ». Car, en effet, l’injonction fondamentale qui nous est faite par notre Seigneur est bien celle-là : aimez-vous les uns les autres ! Et François d’Assise entonne son Cantique des créatures en fraternisant avec tout ce qui existe, il se rattache à l’ensemble de la vie, où la création tout entière retrouve l’élan originel, il reprend sa marche en avant vers son plus haut destin, vers sa suprême réalisation : l’homme fraternel, l’homme bon, l’homme à l’image de Dieu. (Eloi Leclerc)

Aussi la vision de Teilhard apparaît-elle comme une grande perspective dynamique qui s’ouvre à la Vie et invite tout naturellement à l’Espérance, – non pas une vie impalpable et idéalisée, mais la ‘Vie, avec son caractère concret, – la Vie qui, par l’élan de sa force inépuisable, ébauche des tracés, pratique des ouvertures nouvelles, arrive jusqu’au seuil du mystère, entraînant dans ce « défi », les éléments constitutifs de la Matière. Comme tous les mystiques, Teilhard a aimé et valorisé la Matière, d’une façon totale et intime, jusqu’à oser l’appeler Sainte Matière. Elle ne doit pas être considérée comme une tentation qu’il faudrait repousser, ou comme un faux idéal avec lequel il faudrait prendre ses distances. Teilhard lui fait dire dans son Hymne : « Les hommes ne peuvent se passer de moi ». Il aimerait la posséder d’une manière pleine. Elle est pour lui une obsession d’amour. Ecoutons son extraordinaire Hymne à la Matière repris, plus de trente ans après l’avoir écrit à Jersey, à son retour de la Guerre, en août 1919, dans son livre testament des années cinquante, Le Cœur de la Matière.[3]

 

Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher,

Toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible,

Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout

moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité,

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites,

éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèle les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous mêmes et de Dieu.

Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

 

Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite, ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, – mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relient la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

Croyant obéir à ton Irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.- Un reflet les trompe, ou un écho.
Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu, s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers! »

 

A la racine de son Hymne il y a la grande agitation de la Matière, présente à son regard intérieur, sous tous ses aspects et toutes ses manifestations. Tous les éléments constitutifs du Monde sont autant de points d’appui des figures littéraires qui soutiennent la pensée poétique de Teilhard. Claude Cuenot, son premier grand biographe, dans son Lexique TEILHARD dit : « Certes, Teilhard est un poète du Feu, et en cela, comme en bien d’autres points, il rejoint la Bible ». Et lorsque l’on analyse son œuvre en profondeur, il se révèle, comme Saint François, et comme tous les grands mystiques de tous les temps, un poète de tous les éléments de la nature et il projette sa vision du Monde en adhérant, de temps à autre, à l’une des aires de l’imaginaire respectivement soutenues par l’un de ses éléments fondamentaux.[4]

L’Hymne à la Matière, est l’un des textes les plus considérables de la littérature et de la science moderne. Il a rejoint ainsi la cohorte réduite et prestigieuse des quelques grands poètes qui, par la vertu du verbe, ont transformé le monde. Les poètes prophètes. « Teilhard, est notre prophète de l’espérance dit Gérard-Henry Baudry; une espérance qui n’exige pas la fuite des réalités humaines et matérielles, bien au contraire, elle s’enracine dans le dynamisme évolutif qui soulève la création et l’oriente vers une complexité et une conscience de plus en plus grandes; surtout elle se greffe sur les espoirs humains qui ont conduit l’humanité, depuis son émergence, par un continuel dépassement d’elle-même, sur la voie de la seule aventure qui vaille : la conquête de l’avenir…. Il émerge comme une figure exceptionnelle de la philosophie et de la théologie du XXe siècle, dit encore Gérard-Henry Baudry à qui nous voulons rendre hommage ici dans ses terres. Il est certainement, l’un des plus grands pionniers du renouveau spirituel de notre temps»

 

Dans Le Phénomène humain, son ouvrage primordial, Teilhard fait remarquer que la résonnance au Tout est la note essentielle de la Poésie pure et de la pure Religion. Suivant cette théorie, la poésie sort de la catégorie mineure d’un simple jeu de l’esprit pour atteindre, du moins en ses sommets, la mystique, c’est à dire « la grande Science et le grand Art, la seule puissance capable de synthétiser les richesses accumulées par les autres formes de l’activité humaine ». Teilhard fait sans doute allusion au grand Art des philosophes hermétiques et des alchimistes, dont il a saisi, par delà les pratiques aberrantes, l’intuition profonde.

La poésie serait ainsi le porche de la mystique. C’est un véritable Cantique de l’Univers qu’il entonne à son tour. Teilhard reprend la tradition où la musique proche du grand Art par sa puissance d’évocation et d’envoûtement, est mise en rapport avec la poésie, rejoignant ainsi Platon. Il écrit, à cette même époque, le 27 mars 1916, du front, à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon : « Ton observation sur le rôle de la musique et de la poésie est très juste. Ces arts là ne nous entraînent pas exclusivement à l’effusion panthéistique et païenne. Ils excitent seulement d’une manière générale l’âme à chercher du plus beau et du plus grand : ils la sensibilisent à l’égard du Tout, ils la ‘ cosmisent ‘ si on peut dire, soit en la faisant se perdre dans le nirvanâ inférieur, soit en la faisant s’unir passionnément au grand effort vers les sphères supérieures ». GP 122 Cette lettre est de la même époque que La Vie cosmique. Jamais peut-être le sens du Tout ne fut exprimé avec autant de ferveur poético – mystique que dans cet essai, rédigé comme son « testament d’intellectuel » … j’expose avant tout des vues ardentes….. On ne peut s’empêcher de mettre en parallèle, le « sens cosmique » qui permet d’appréhender le Tout, de communier au Tout, et le rôle que donne Teilhard à la musique et à la poésie. Ce sont des moyens créés par l’homme pour parvenir à l’éveil cosmique et acquérir la sensibilisation au Tout, par quoi l’homme grâce à son esprit accède à la connaissance, puis à la communion universelles. « Nul, plus que le poète, n’est conscient du pouvoir cosmique de la Parole. », avait écrit Pierre Emmanuel dans une ligne très teilhardienne. (Poésie, Raison ardente, LUF, 1948)

Pour saisir les harmonies du cosmos (macrocosme) et ses correspondances dans l’homme (microcosme) il faut, pour ainsi dire, les laisser chanter au fond de son âme. Teilhard s’est fait l’écho de cette idée très ancienne de l’harmonie des sphères, d’origine pythagoricienne, qui a connu une étonnante fortune dans la science et la poésie à travers les âges. C’est un thème qui lui est cher sur lequel il dialogue avec sa cousine, agrégée de philosophie, sa muse, pourrait-on dire tant elle lui était proche et savent se mettre en communion. Sans doute faut-il voir, dans la théorie de l’harmonie universelle, le fondement de sa conception de la poésie. Mais encore plus près de nous, c’est dans sa conception chrétienne de l’âme que Teilhard place la communication divine que seule la poésie permet. Ce qui prédomine en elle, c’est le rythme, l’harmonie, la musicalité. « Chaque œuvre poétique veut avoir son rythme propre, écrit-il à sa cousine, un rythme de tout l’ensemble, et un rythme des parties, et un rythme des paragraphes et des phrases… un rythme littéraire, vraiment senti et exprimé, devrait ressembler à un morceau de musique, avec des nuances, des silences, des thèmes, une harmonie d’ensemble, une typographie spéciale, sa musicalité propre. Avec le sens de l’harmonie et du Tout, on n’est pas loin du sens de l’Absolu, intuitivement saisi comme une présence immanente à l’évolution cosmique ». Teilhard lui donne, surtout dans ses E. T. G., le nom de l’Ame du monde, avec toutes les réminiscences philosophiques et poétiques que véhicule cette expression. Qui mieux que les poètes en a éprouvé  « l’insaisissable présence » ?

« Au terme de l’Effort créateur, quand le Règne de Dieu sera parvenu à maturité, toutes le monades choisies et toutes les puissances élues de l’Univers se trouveront fondues en Dieu par le Christ.. Le Christ, alors, par la plénitude de son être individuel, de son Corps mystique, et de son Corps cosmique, sera, à Lui seul, la Jérusalem céleste, le Monde nouveau, où la multitude initiale des corps et des âmes – vaincue, mais reconnaissable et distincte encore – sera englobée dans une Unité qui la fera une seule Chose spirituelle.

Tous les efforts humains, dans l’action, la prière, la paix, la guerre, la science, la charité… doivent tendre à l’édification de cette bienheureuse Cité.

Ainsi s’achève, en une mystique, hautement réaliste, la philosophie de l’Union créatrice. Commencée sur des observations physiques et biologiques, continuée par des vues métaphysiques, elle se prolonge – toujours la même – en morale, en ascèse, en religion.

Semblable à la Philosophie antique, elle est bien plus qu’un système logique satisfaisant l’esprit : elle est une façon unique de vivre et de comprendre tout ». E.T.G. L’Union créatrice, 1917, p. 224.

 

Au cours d’un dîner d’artistes en 1939, Teilhard a donné sa conception du rôle des poètes dans la construction de l’avenir, dans l’élaboration d’une civilisation de l’universel, – rôle indispensable, irremplaçable même, – dans une conception humaniste de l’organisation sociale. Sa position est d’autant plus remarquable que c’est celle d’un grand scientifique tout imprégné du rationalisme de son époque :

Plus le monde se rationalise et se mécanise, plus il requiert les « poètes » comme les sauveurs et le ferment de sa personnalité.

En somme, autour de l’énergie humaine croissante, l’art représente la zone d’avance extrême, celle où les vérités naissantes se condensent, se préforment et s’animent, avant d’être définitivement formulées et assimilées.

Voilà son efficacité et son rôle dans l’économie générale de l’évolution.

 

[1]   Rappelons cette belle page du Phénomène Humain où, après avoir évoqué ce qu’il a appelé la Prévie, dans l’évolution de la matière et l’énergie spirituelle contenue dans le dedans des choses, Teilhard étudie l’apparition de la Vie, son expansion et la naissance de la pensée, le pas de la réflexion et le déploiement de la Noosphère : L’Homme est entré sans bruit…Depuis un siècle environ que s’est posé le problème scientifique des Origines humaines ; – je ne puis trouver une formule plus expressive pour résumer les découvertes de la Préhistoire…… L’Homme est entré sans bruit. En fait, il a marché si doucement que lorsque, trahi par les instruments de pierre indélébile qui multiplient sa présence, nous commençons à l’apercevoir … etc      Le Phénomène Humain,   t . I des Œuvres Complètes, p.198

[2] « Plus j’essaie de comprendre et de me comprendre, plus je me sens assoiffé d’un renouvellement humain ; mais plus aussi je me persuade que l’avenir est à ceux qui donneront, effrontément, à travers toutes les conventions nationalistes et bourgeoises, l’exemple d’une plus grande foi aux puissances de bien et d’esprit, cachées dans l’Homme, et d’un plus grand amour pour tout ce qui monte ou essaie de monter. Nous avons besoin d’un groupe de nouveaux saint François, – plus larges, agressifs et modernes que lui dans leur manière d’aimer le Monde, mais aussi logiques et ‘un-conventionnalistes’ que lui dans la pratique de leur idéal » (Accomplir l’Homme, p. 89).

 

Note du 6/02/1921 : « Montrer comment le mouvement de saint François n’a pas été seulement une réaction, mais une utilisation » ; et 4/10 : « Saint François, Renovatur facies Ecclesiae. » Cf. Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc : « Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus » (éd. de 1921, NRF, 20-21) ; « Ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir : il faudrait des saintes ; il faudrait de nouvelles saintes, qui inventeraient de nouvelles sortes » (Ed. Béguin, 1957, 78). Dans son premier article, paru au même n° du Correspondant que les sonnets de Péguy (10 nov. 1912), Teilhard parlait de « cette Eglise indéfiniment jeune, penchée sur tous les âges avec une indéfinie sollicitude. »

 

[3] Le Cœur de la Matière, pp. 89-92

[4] Quelques lettres de Teilhard, témoignent de son amour pour St François : à son ami et confrère Auguste Valensin, le 21/06/1921) »… Je rêve d’un nouveau saint François ou d’un nouveau saint Ignace qui viendraient nous présenter le nouveau genre de vie chrétienne (plus mêlée au monde et plus détachée, à la fois) dont nous avons besoin. » ou à sa cousine Marguerite Genèse d’une Pensée – (pp. 402-403) : « J’ai été assez touché, aujourd’hui, par ce que j’ai cru découvrir dans la fête des stigmates de saint François. Jusqu’ici, cette solennité m’avait paru assez indifférente. Cette fois-ci, au contraire, en lisant au bréviaire le récit que fait de la vision saint Bonaventure, j’ai été très frappé du symbolisme de cet esprit ardent et crucifié qui est apparu à saint François pour le combler d’un mélange de douleurs et de joie. Je ne sais si tel est le sens vrai du prodige : mais j’y ai vu une des figures et une des révélations les plus parfaites qu’il y ait jamais eu dans l’Eglise, de ce Christ universel et transformateur qui s’est montré, je crois, à saint Paul, et dont notre génération éprouve si invinciblement le besoin, etc. » (17/09/1919). 4/10/1919 : « Saint François, Heureux les initiateurs et leurs compagnons qui sont portés vers leur Idéal par leur genre de vie, au lieu de le traîner sur eux comme une pesanteur et une attraction à la banalité ! » à L. Zanta, 15/10/19. 26 (Z, 79). 30/04/1927 .

La fonction poétique, selon Teilhard, est non seulement stimulée et favorisée par une perspective globale et englobante, par l’intuition et la passion du Tout, mais elle est essentiellement une démarche de synthèse. Teilhard n’est pas loin de partager cette opinion : « Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. La sphère de la philosophie s’est resserrée. Les idées ont manqué à la poésie. La force et l’énergie aux chants ; et la sagesse privée de ses organes, ne s’est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal. » avec cependant une note d’optimisme plus accentuée. Et il aurait substitué « mystique » à « lyrique » dans la dernière phrase.